Expression citoyenne et marketing politique dans l’espace numérique. Le cas de la campagne pour les élections de l’assemblée constituante en Tunisie

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Texte intégral
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L’équipement en TIC, les usages et les pratiques électroniques des citoyens tunisiens ont permis l’élaboration de véritables stratégies communicationnelles et l’échange en temps réel des informations essentielles à la conduite d’une révolution. Le paysage médiatique, informationnel tunisien à la fin de l’année 2010 est celui d’une démocratie autoritaire (Dabène et ali, 2009). L’Etat contrôle l’intégralité des médias traditionnels, censure nombre d’informations et surveille Internet et les cyber-activistes. Le combat virtuel, à distance, est un élément important mais il ne peut remplacer le combat dans la rue. Celui-ci s’est traduit par le soulèvement du peuple tunisien qui a fait suite à des événements déclencheurs.

Ils ont conduit les citoyens à réagir vivement et, parés de leurs téléphones mobiles, à envahir les rues. L’internet, parce que si difficile à contrôler, est devenu un espace de liberté et de parole qui a permis de structurer la mobilisation, d’en informer tous les Tunisiens et d’informer ensuite le monde entier qui suivra en quasi-direct les événements. La CMO et la CMT n’ont pas été des déclencheurs mais des accompagnateurs efficients et indispensables du soulèvement populaire tunisien qui a conduit à la chute du régime.

Aussitôt, les réformes et le changement politique ont entrainé la reconnaissance de plusieurs partis politiques, dont certains à référents religieux, candidats aux élections de l’assemblée constituante d’octobre 2011. Au-delà de leur présence sur les médias traditionnels (désormais plus libres), les partis et plusieurs mouvements se sont organisés sur la toile pour faire entendre leur voix et mobiliser l’opinion publique. Ce constat est un signe : Internet est immédiatement devenu un espace d’expression des réflexions et des actions des militants, des citoyens tunisiens.

Théories et approches

Plusieurs travaux ont souligné le rôle important qu’ont joué les médias classiques pour la formation de l’opinion publique et comme support de mobilisation (Habermas, 1978 ; Tarrow, 1998). Avec le développement des TIC, les citoyens ont compris l’importance de ces nouveaux outils dans la constitution de nouvelles tribunes d’expression et « dans la construction des identités et la mobilisation nécessaire à l’action collective en direction de l’opinion publique » (Chambat, 2000). D’une part, la presse et les médias audiovisuels professionnels restent difficiles d’accès. D’autre part, les citoyens saisissent ce que peut leur apporter Internet en termes de visibilité et d’accès, avec des coûts très limités, tout en permettant une autonomie vis-à-vis des médias traditionnels. Les TIC deviennent un moyen de produire de l’information et de prendre le monde à témoin (Dakhli, 2011).

Parmi les nombreuses recherches qui ont tenté d’analyser la relation entre TIC et mouvements sociaux, nous pouvons citer celles qui ont conduit à la théorie de la mobilisation des ressources (Oberschall, 1973 ; Zald & McCarthy, 1987). Elle est souvent avancée pour envisager les mouvements sociaux sur Internet. Cette théorie, où une élite en action collective façonne des mots d’ordre, mobilise des ressources et enrôle l’opinion publique, est jugée dépassée (Mayer & Roth, 1995 ; Carrol & Hackett, 2006). En effet, les liens entre les TIC et les révolutions du printemps arabe ne se laissent pas enfermés dans des réponses tranchées et montrent la complexité des mécanismes du rapport entre ces outils et les mouvements sociaux.

Au-delà de ces théories sur les mouvements sociaux et l’action politique, d’autres chercheurs se sont intéressés aux usages des TIC dans la mobilisation citoyenne et militante. La plupart se focalise sur le web et ses potentialités de coordination et d’organisation des actions des militants ainsi que les nouvelles formes d’engagement militant qu’il permet (Ion, 1997 ; Granjon, 2000 & 2002 ; Cardon & Granjon 2003). La convergence entre les TIC (fixes  et mobiles) couplée au développement de Facebook, de Twitter et au poids des blogs et des chats, le potentiel des outils électroniques s’est incontestablement métamorphosé en créant « une nouvelle forme sociale de communication certes massive, mais pourtant produite, reçue et ressentie individuellement » (Castells, 2006). En même temps, il s’agit de relever que les pratiques liées à ces médias de « communication de masse individuels » sont différentes selon le contexte de leur intervention (Katz, 2011). Tenant compte de cela et avant de décrire les usages des TIC en Tunisie, d’analyser l’expression citoyenne et le marketing politique dans l’espace numérique, il convient de revenir sur le contexte politique et le paysage médiatique dans lequel est né le mouvement social et s’est préparée la campagne pour les élections de l’assemblée constituante.

Le paysage médiatique en Tunisie pendant la révolution pouvait être schématisé comme ci-dessous (Fig. 1). Nous plaçons ainsi, au centre, la population en tant que réceptrice de l’information mais aussi en tant qu’émettrice de celle-ci (alternativement et/ou « partitivement »). Ainsi, cette information alimentait les médias internationaux qui renvoyaient celle-ci en l’état et/ou enrichie vers la population globalement (pour peu qu’elle ait accès aux médias). Mais ces médias internationaux recueillaient aussi l’information à distance, lorsque leurs journalistes ne pouvaient pas exercer leur métier. Les médias électroniques nationaux constituaient alors leur principale source. Ils puisaient ainsi sur les réseaux sociaux des données plurisémiotiques (témoignages, photographies, films) afin de construire l’information rapportée par les citoyens tunisiens qu’ils répercutaient auprès de tous (population nationale, trans et internationale).

Nous pointons aussi le rôle central joué par le téléphone mobile. Il a permis d’alimenter les médias électroniques nationaux1 Le téléphone mobile a aussi permis de tenir informée la population en ... gérés par les cyberactivistes épaulés par la diaspora. Celle-ci, via tous les modes communicationnels électroniques à disposition, relayait immédiatement les informations jusqu’à ce qu’elles soient aussitôt reprises par/dans les médias traditionnels.

Fig. 1: La circulation de l’information en Tunisie pendant la révolution
Fig. 1: La circulation de l’information en Tunisie pendant la révolution

Les médias électroniques ont donc contribué à la construction d’un espace public alternatif efficient. Cette efficacité justifie sans doute que, très rapidement, cet espace s’est organisé et la chute du régime couplé à l’élan démocratique ont rendu possible une circulation de l’information complètement nouvelle pour la Tunisie. La période de transition en question se situe après la révolution et avant les élections…

En nous basant sur le 2ème schéma (Fig. 2) nous constatons ainsi :

  • une grande différence entre les appellations Etat en Fig. 1 et en Fig. 2. Dans cette dernière, Etat renvoie aux instances et aux hommes qui ont géré le pays après la chute du régime (au gouvernement provisoire) ainsi qu’aux hommes et aux partis qui commencent à composer le nouveau paysage politique tunisien…
  • que le rapport entre médias nationaux et internationaux est profondément modifié. En effet, la chute du régime signifie la « fin » de la censure, du contrôle de l’information et du fameux Ammar 404. Les Tunisiens vont ainsi disposer d’une information objective, fiable dans l’ensemble des médias nationaux. Les médias internationaux sont relégués au second plan d’autant que les actualités relatives à la Tunisie sont moindres…
  • que les médias électroniques conservent la nouvelle place qu’ils ont occupée pendant la révolution. Ils ont été un outil d’information (au niveau national et international) et de mobilisation puissant. Pendant la période de transition, ils deviennent un outil d’information nationale avant tout. Ainsi, les sites officiels sont de plus en plus nombreux : les instances officielles (comme l’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections, désormais ISIE) et la très grande majorité des partis politiques créent des sites Internet pour informer de la tenue des élections, de leur organisation, de leurs enjeux, etc. Cela signifie aussi que les discours politique, propagandiste, militant font leur apparition dans les médias électroniques, tous modes communicationnels confondus : sites officiels mais aussi blogs et réseaux sociaux avec, au premier rang, Facebook.
  • que les TIC mobiles ont joué un moindre rôle. Même si quelques partis ont recouru au SMS pour promouvoir leurs idées politiques2 Des Tunisiens résidant au Qatar ont déclaré avoir reçu des SMS les ..., l’heure n’était plus à la mobilisation populaire : les objectifs sont différents et la temporalité autre. Dès lors, le téléphone filaire (présent en Fig. 1) disparaît logiquement pendant que fait son entrée l’affichage… La rue libérée de la censure redevient en effet un lieu d’expression et de circulation de l’information.

Fig. 2 : La circulation de l’information en Tunisie pendant la période de transition
Fig. 2 : La circulation de l’information en Tunisie pendant la période de transition

Au-delà de ces remarques, nous retenons surtout le nouveau statut des médias électroniques qui ont joué un rôle central pendant cette période de transition. L’approche, l’organisation, l’apprentissage et les enjeux des élections de l’assemblée constituante ont terminé de structurer l’espace discursif public que constituent les sites, les blogs et les réseaux sociaux. Un espace qu’il est donc nécessaire de décrire maintenant. Pour ce faire, nous conduisons une veille active et systématique des médias électroniques tunisiens de manière à recueillir le corpus nécessaire à de telles analyses. Nous disposons ainsi d’une multitude de données plurisémiotiques recueillies sur des réseaux sociaux (Facebook notamment), des sites (institutionnels ou non) et des (micro-)blogs (Twitter et autres). De ces veilles raisonnées nous dégageons un certain nombre de conclusions qui prennent la forme de tableaux et de synthèses traitant donc de la politique et de la citoyenneté dans l’espace discursif public émergent : dans l’espace numérique.

Description des recherches menées

Pour conduire notre travail, nous avons effectué une veille active et régulière des lieux d’expression virtuels au fur et à mesure de leur apparition et de leur succès. Cette veille nous permet de disposer aujourd’hui d’un corpus de données (plurisémiotiques) électroniques que nous exploiterons en partie ici pour tenter d’éclairer le processus de constitution de ce nouvel espace d’expression citoyenne et politique.

Nous avons choisi de mettre l’accent en particulier sur le réseau social Facebook car il reste l’espace virtuel le plus utilisé en Tunisie (avec plus de deux millions cinq cents milles comptes en septembre 2011) loin devant les blogs et Twitter. Conscients de son importance pour la population pendant la révolution, les partis politiques ont eu recours à ce réseau social afin de mobiliser les électeurs via une panoplie de pages : pages officielles, pages régionales, pages internationales, pages des chefs de partis… Pour les besoins de cet article nous avons choisi de suivre les pages officielles et principales de 5 partis3 Les cinq partis sont : Mouvement Ennahdha, Parti Démocrate Progressiste ... candidats aux élections ainsi que les murs de cinq informateurs Tunisiens. Pour des questions pratiques, nous avons analysé seulement le premier niveau des pages, sans nous attarder sur les documents auxquels renvoient les liens présents sur la première page.

Nous avons également suivi, pendant toute la période électorale, quelques sites web et blogs. Cela concerne d’une part des sites institutionnels comme celui de l’ISIE et d’autre part des sites et blogs émanant de la société civile et des associations comme Fhimt, Le milieu autorisé, Le Portail des Partis Politiques Tunisiens, ajidoo, bosala, Nchouf… Avant de présenter l’analyse et les résultats de ce corpus, il nous semble important de rappeler que les TIC sont omniprésentes en Tunisie.

Elles sont utilisées dans les grandes villes par toutes les couches de la population avec des usages nombreux et divers chez les 17-35 ans. Ainsi, à la fin de l’année 2010, près de 1,5 millions d’ordinateurs personnels sont en activité (soit un taux d’équipement de la population de 13%) avec de grandes disparités selon les gouvernorats4 Sources : Webdo et Investir en Tunisie.. 1% à peine de la population était internaute en 2000 contre plus de 33% en 20095 Source : http://www.internetworldstats.com/af/tn.htm.. Cela représente près de 3,5 millions de Tunisiens surfant quotidiennement sur le web auxquels il conviendrait d’ajouter les membres de la diaspora. Selon l’Office des Tunisiens à l’étranger, cette diaspora représente, à la fin de l’année 2009, plus de 1 million d’individus occupant des postes qualifiés et disposant des revenus permettant l’équipement et les usages électroniques. Ainsi, en janvier 2011, Facebook compte plus de 2 millions de profils actifs composés à 84,2% par des internautes âgés de 17 à 35 ans6 Source : Check Facebook, http://www.checkfacebook.com. Rapporté à la population totale du pays, au nombre d’internautes ainsi qu’à la situation régionale, ce chiffre est considérable. La Tunisie devance ainsi les autres pays du Maghreb et fait partie des leaders du monde arabe concernant ces usages électroniques.

Les chiffres relatifs à la téléphonie mobile sont tout autant spectaculaires. Le nombre d’abonnements s’élève ainsi à 11,3 millions à la fin mars 20117 Il était quasi identique en janvier 2011. Pour information, une récente ... avec, de nouveau, une grande disparité selon les gouvernorats. La 3G, permettant des usages variés (comme l’internet mobile) est une réalité dans les grandes villes du pays même si les usages effectifs se développent depuis quelques années seulement8 Notamment parce qu’un opérateur (sur les trois que compte la Tunisie) .... Le taux d’équipement dépasse ainsi les 90% au niveau national avec des zones urbaines dépassant allègrement les 100%. Toutes ces données permettent de comprendre qu’à l’aube de la mobilisation, et malgré la censure omniprésente, les conditions sont réunies pour que les Tunisiens communiquent, échangent et fassent circuler l’information grâce à ces TIC. La gestion et plus largement, la circulation de l’information va, au cours de l’année 2011 seule, complètement changer de statut. A une circulation de l’information contrôlée et autorisée par le régime a succédé pendant la révolution la diffusion d’informations « chaudes » et libres pour finalement rendre possible l’émergence d’un nouvel espace discursif post révolutionnaire.

Résultats et analyses

Les partis politiques, les militants et la société civile ont eu recours aux TIC pour expliquer, informer et faire adhérer les citoyens à des idées et des valeurs plus compliquées à appréhender que la lutte contre le régime Ben Ali. En effet, sites web, pages Facebook et comptes Twitter ont été parmi les outils les plus visibles du marketing politique émergent. Programmes, sondages ou résultats se sont multipliés sur les réseaux sociaux. Les TIC ont été un acteur majeur de cette élection.

Après la chute de Ben Ali, plus d’une centaine de partis ont vu le jour. Ainsi, 1519 listes ont été acceptées aux élections de l’assemblée nationale constituante : 850 listes de partis, 655 listes indépendantes et 34 listes de coalition. Le nombre de listes par bureau de vote a varié selon les circonscriptions oscillant entre 26 (Kébili) et 95 listes (Ariana)9 Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), ....

Les Tunisiens ont donc difficilement identifié les programmes de chaque parti. Selon un sondage de l’ISTIS10 Institut de Sondage et de Traitement de l’Information Statistique, ..., effectué en août 2011, 60% de Tunisiens méconnaissaient le rôle et les attributions de l’assemblée constituante. Et même si 72% affirmaient avoir l’intention de voter, les 2/3 ne savaient pas pour qui. Près de la moitié de ceux qui déclaraient avoir arrêté leur choix disait aussi qu’ils pouvaient changer d’avis.

Plusieurs sites proposaient des outils simples pour permettre aux futurs électeurs de prendre connaissance des divers acteurs politiques. Le site Fhimt11 http://www.fhimt.com proposait ainsi plusieurs infographies regroupant, avec des codes couleur et par courant, les partis politiques en lice pour les élections. D’autres sites ou blogs (comme Le milieu autorisé12 http://lemilieuautorise.com/ ou Web manager13 http://politik.webmanagercenter.com) présentaient la liste des partis autorisés, avec des liens vers leurs sites internet et/ou page Facebook. Le Portail des Partis Politiques Tunisiens14 http://www.partispolitiquestunisiens.net regroupait pour sa part les différents partis en les classant par famille politique, par nom de dirigeant et/ou par date de légalisation.  Les différentes tendances et mouvances politiques y étaient définies. Mais au-delà de la présentation des partis, Votez.tn15 http://www.votez.tn/ facilitait également la recherche d’information sur les listes électorales et ce, par région et par circonscription.

Des plateformes d’orientation politique ont aussi été mises en place pour accompagner de façon interactive l’électeur dans son choix. Par exemple la plateforme comparative ajidoo16 http://www.ajidoo.com/actualites/comparateur-de-programmes-politiques-2 permettait de comparer les propositions des partis politiques entre elles sur la base de dix thèmes ou encore de faire son propre programme de propositions. D’autres plateformes aidaient les électeurs à déterminer leurs préférences et les guidaient pour le vote à travers une série de questions portant sur le régime politique, le système économique, la politique étrangère, la place de la religion dans l’Etat… Les résultats étaient donnés sous forme de graphique avec la position de l’électeur par rapport aux idéologies des différents partis (bosala17 http://www.bosala.org) ou sous forme de pourcentage d’affinités avec les idées des partis (TuniVote18 http://www.tunivote.net/ et IkhtiarTounes19 http://www.ikhtiartounes.org/).

Tout cela explique sans doute que les élections tunisiennes du 23 octobre 2011 ont été les plus transparentes de son histoire. Le travail en amont a été considérable ; le travail pendant les élections remarquable. Et encore une fois, les TIC ont joué un rôle majeur. En effet, outre les milliers d’observateurs nationaux et internationaux chargés de scruter les irrégularités, les citoyens ont aussi participé à cet effort via les TIC. Une vaste collecte citoyenne de données a été effectuée sous diverses formes : des comptages des voix via des tweets, des posts et des photographies sur Facebook ou encore des signalements d’irrégularités sur des plateformes participatives… Tout cela couplé à une série de données et d’outils mis en ligne (comme par exemple par l’IRIE France 220 Instance Régionale Indépendante pour les Elections qui a publié sur sa page Facebook les résultats de votes à Limoges ou encore OpenTunisia21 http://opentunisia.org/ qui a mis en place des tableaux destinés à récolter les données) a permis d’obtenir des résultats rapidement. Cette mise à contribution de l’effort collectif des citoyens a rendu possible la double saisie des résultats qui a renforcé la transparence du scrutin et la crédibilité des résultats22 La double saisie en question s’est traduite par une saisie citoyenne .... Nous citons encore, les curateurs de contenu, comme le compte Twitter @TNelec2011 ou le site etudes-tunisie.info, qui ont recherché les données pour les diffuser.

Les TIC ont donc joué un rôle fondamental et même dissuasif. Dans ce souci de transparence, un organisme institutionnel (ISIE) et un autre associatif (Nchouf23 http://www.nchoof.org/) ont en effet mis en place un dispositif de surveillance et de signalement des irrégularités via la plateforme Ushahidi. Il s’agissait de faire appel aux citoyens qui signalaient et publiaient les incidents et les réclamations sur toute la période électorale. Cela se faisait en temps réel par l’envoi d’un SMS, d’un mail, d’un tweet ou d’un formulaire sur le site. Les témoignages pouvaient être étayés de rapports écrits accompagnés de photographies ou de vidéos. Il était possible de visualiser les incidents sur une carte du pays et d’en être alerté après s’être abonné. Finalement, c’est le faible écart entre le nombre d’incidents signalés sur les deux plateformes (704 pour Nchouf et 776 pour l’ISIE24 Données collectées le 23 octobre en fin de journée) qui crédibilise un peu plus les résultats finaux. Nous venons de présenter que les médias électroniques ont permis d’informer et de préparer efficacement les Tunisiens aux élections ; que le bon déroulement de celles-ci est du fait, en partie, des TIC. Mais elles ont aussi joué un rôle communicationnel fort. Elles ont en effet rendu concret cet espace discursif public en permettant aux acteurs (partis politiques et électeurs) de dialoguer…

Le plus bel exemple de dialogue, de communication directe réside dans l’initiative de Politik.tn25 http://politik.webmanagercenter.com/chat-politique/ qui a mis en place des rendez-vous hebdomadaires de chat avec plusieurs candidats et responsables politiques. TunisiaTalks26 http://www.youtube.com/user/tunisiatalks, sous l’impulsion de Tunisia-Live.net, avait comme objectif « de démontrer grâce à internet que le dialogue entre les Tunisiens et la politique est encore possible ». Les internautes avaient la possibilité de questionner l’invité du jour, par écrit ou par vidéo via Facebook, Twitter ou Youtube. Les questions étaient soumises à l’appréciation des internautes et celles qui obtenaient le plus de votes étaient posées à l’invité politique. Le débat était filmé et diffusé sur Youtube. Les partis et les hommes politiques ont donc largement joué la carte des médias électroniques quand les techniques traditionnelles (comme les meetings) séduisaient moyennement. Facebook s’est révélé plus rassembleur si nous comptabilisons le nombre de fans des pages des différents partis. Les observateurs qualifieront même Facebook de « QG de campagne » des partis politiques tunisiens. Ce réseau social était devenu un enjeu politique si bien que plusieurs partis et listes indépendantes n’avaient qu’une page Facebook (ou l’avaient créée avant d’avoir un site27 Sur un total de 100 partis, seuls 41 disposent d’un site web alors que ...). A l’image d’une vitrine, les partis et les hommes politiques ont considéré qu’une présence sur Facebook remplaçait les traditionnelles visites sur les marchés de la vieille communication politique locale. Outre une meilleure visibilité pour les candidats28 Car si les grands partis sont présents sur les médias classiques, la ..., cela leur permettait aussi de « voir sur Facebook » (comme ils « entendraient sur les marchés ») les préoccupations des citoyens. Facebook a donc rempli la fonction de réseau social et de média.

Faute d’enquêtes fiables29 Faute de réglementation garantissant la neutralité et la fiabilité des ..., plusieurs sondages se sont basés sur Internet pour estimer les scores des partis politiques aux élections30 Par exemple, « Elections Tunisie 2011, le pronostic de Facebook », .... Tout en restant très prudent, une première corrélation peut être faite entre la présence sur Internet et les résultats. Ainsi, tous les partis politiques ayant obtenu plus d’un siège possédaient au moins un site web et une page Facebook. Selon Klout31 Agrégateur politique tunisien, sur http://labaix.com/po/?view=klout, ..., en croisant les données sur les pages Facebook principales des partis politiques (nombre de fans, de commentaires, de « J’aime ») avec les données de Twitter (nombre de tweets, de following, de followers) les trois partis en tête (Ennahdha, le Congrès Pour la République et Ettakatol) avaient une e-réputation supérieure aux autres partis politiques. Nous relevons qu’hormis leur page officielle, ces trois partis disposaient d’un compte Twitter et d’une déclinaison de pages Facebook par région, par ville voire même par quartier. Nous notons enfin que chaque leader disposait de pages personnelles plébiscitées : Rached Ghannouchi comptait 183132 fans, Moncef Marzouki 62918 fans et Mustapha Ben Jaâfar, 29272 fans…

Si nous élargissons encore la recherche, nous constatons que sur les 217 membres élus de l’assemblée constituante, 105 possédaient une page Facebook (48%). La présence sur Facebook varie selon les partis : le taux est de 93% au CPR, 80% au PDM, 76% au PDP, 75% à Afek Tounes, 62% au FDTL, 42% à Ennahdha et de 10% en moyenne pour les autres partis. Logiquement le nombre de fans varie aussi fortement selon les partis et les leaders allant de plus de 30000 à moins de 10 fans (au 29 octobre 2011). Tous ces chiffres sont très intéressants pour les partis et révélateurs des usages mais qu’en est-il du côté des électeurs ?

96%32 Institut de Sondage et de Traitement de l’Information Statistique, ... des Tunisiens n’appartenaient à aucune formation politique ! Malgré cela, les murs Facebook se sont transformés, pendant la période électorale, en de véritables espaces militants. Les logos des partis politiques ont souvent remplacé les photographies des profils, les posts annonçaient pour qui le facebookeur allait voter, des informations plurisémiotiques faisant la promotion de tel ou tel parti étaient publiées. Ainsi, sans être adhérents à un parti politique, les internautes se sont transformés en militants-amateurs. En effet, les réseaux sociaux permettent un engagement distancié et limité dans la durée, couplé un coût d’action très faible. Le militant-amateur-internaute peut désormais participer à une action militante sans adhérer forcément durablement au mouvement. Il s’agit d’un militantisme « post-it », détachable et mobile, résiliable à tout instant (Ion, 1997) puisqu’il peut s’en démarquer sans plus de coût à la sortie qu’il ne nécessite de coût à l’entrée.

Nous précisons encore que ce militantisme électronique paraît présenter des caractéristiques propres au mode. Le militantisme sur un réseau social se distingue de celui sur des blogs ou des sites. En effet, la recherche d’un site ou d’un blog militant est un acte volontaire (Ollitrault, 1999) qui nécessite des pré-requis. L’internaute doit être prédisposé idéologiquement et disposer d’un minimum d’informations sur le parti en question afin de conduire la recherche. La contrainte est moindre dans le cas du réseau social Facebook. Les liens hypertextes publiés par les militants-amateurs sur leurs murs permettent aux autres facebookeurs d’accéder aux sites, aux blogs et autres pages Facebook recommandés. Ainsi la phase de recherche et de sélection des sources est pré-effectuée par un maillon du réseau qui les diffuse ensuite largement grâce aux autres membres de son réseau. En prenant l’exemple de Walid, sympathisant du mouvement Ennahdha, nous remarquons que son militantisme s’organise selon un mode réticulaire. Au-delà des posts qu’il dépose lui-même (ou par ses « amis »), son mur est alimenté par les pages auxquelles il est affilié. En effet, Walid est inscrit à 23 pages Facebook dédiées au mouvement Ennahdha, 7 pages en lien direct avec ce parti (pages d’hommes politiques du mouvement) ainsi que d’autres pages en lien indirect avec le mouvement (pages à référent religieux). Ce dernier exemple montre que ce militantisme « post-it » n’est pas pour autant dénué d’engagement. Celui-ci peut aller bien au-delà de la simple lecture du commentaire qui accompagne le lien et se traduire par la consultation du document depuis sa source. L’internaute est donc à tout moment susceptible de franchir une étape supplémentaire dans l’engagement militant.

Regard critique

Il serait simpliste d’avancer que les TIC ont fait la révolution en Tunisie. Certes elles y ont contribué mais la vraie révolution s’est déroulée dans la rue. Les immolations publiques ou les manifestations de l’avenue H. Bourguiba sont des expressions physiques de la contestation populaire. Pour autant, cette révolution, comme celle qui l’a suivie en Egypte, a montré à la fois le rôle important des TIC, la difficulté de leur censure et contrôle et leurs articulations avec les aspirations du peuple à plus de dignité et de liberté. D’ailleurs, l’utilisation des TIC n’est pas exclusive aux populations contestataires, puisque les partisans de Ben Ali ont aussi eu recours à Facebook, le régime de Moubarak a envoyé des SMS appelant à la délation ou informant des manifestations de soutien au Président  ou encore le gouvernement iranien qui s’est emparé des TIC pour traquer les opposants en 2009. C’est dire que les TIC peuvent être une arme à double tranchant !

Après la révolution, comme évoqué ci-dessus, les TIC ont continué de jouer un rôle essentiel en épaulant les autres médias et tous les acteurs de la société civile tunisienne pendant la période de transition et de campagne électorale. Ainsi, il est important de rappeler que la majorité des électeurs tunisiens se trouvait (et se trouve encore) en dehors de cet espace numérique. 7,5 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes quand moins de 2,5 millions (en âge de voter) sont inscrits sur Facebook. Cette « majorité silencieuse », a priori exclue d’une forme essentielle du dialogue démocratique si nous tenons compte de tout ce que nous venons d’exposer, a prouvé qu’elle était puissante aussi. Des candidats absents du débat politique national ont ainsi été élus à l’instar des candidats de la liste indépendante Al Aridha, arrivée en troisième position avec 26 sièges. A l’opposé, la liste Doustourna n’a remporté aucun siège alors qu’elle a construit l’intégralité de sa campagne à partir de l’Internet et sur Internet dans une démarche se voulait avant tout participative.

Malgré tout, les TIC ont permis aux élections de se tenir dans des conditions « optimales ». Elles ont facilité la création d’une communauté d’observateurs-amateurs comme elles avaient fait naître des journalistes-amateurs pendant la révolution. Ces citoyens deviennent ainsi les membres d’une communauté sans s’inscrire dans une action pérenne mais ponctuelle, liée à la durée de l’événement (révolution, élection…). Qu’ils soient journalistes-amateurs, militants « post-it » ou observateurs-amateurs, ils s’appuient sur des réseaux construits par eux-mêmes et épousent une cause précise, de façon intensive pour une période limitée (Flichy, 2010). Les TIC et les médias électroniques participent donc activement à la fondation d’une nouvelle « société de l’information » en Tunisie.

Références   [ + ]
  • 1.
  • Le téléphone mobile a aussi permis de tenir informée la population en temps réel du déroulement des événements révolutionnaires (par SMS ou tweets notamment…).
  • 2.
  • Des Tunisiens résidant au Qatar ont déclaré avoir reçu des SMS les invitant à voter pour le mouvement Ennahdha. L’information a circulé sur Facebook et l’ISIE a réagi en changeant les superviseurs du bureau de Doha.
  • 3.
  • Les cinq partis sont : Mouvement Ennahdha, Parti Démocrate Progressiste (PDP), Congrès Pour la République (CPR), Ettakatol (FDTL) et Pôle Démocratique Moderniste (PDM).
  • 4.
  • Sources : Webdo et Investir en Tunisie.
  • 5.
  • Source : http://www.internetworldstats.com/af/tn.htm.
  • 6.
  • Source : Check Facebook, http://www.checkfacebook.com
  • 7.
  • Il était quasi identique en janvier 2011. Pour information, une récente (avril 2011) étude du cabinet Wireless Intelligence nous informe que le continent africain compte plus d’abonnés à la téléphonie mobile que l’Europe de l’Ouest (547,5 millions contre 523,6 millions). Maintenant, il est acquis aussi que les usages produits de ces TICs mobiles diffèrent aussi fortement.
  • 8.
  • Notamment parce qu’un opérateur (sur les trois que compte la Tunisie) disposait de l’exploitation exclusive de ce réseau alors qu’il n’était pas leader sur le marché…
  • 9.
  • Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE), http://www.isie.tn, consulté le 29/11/2011.
  • 10.
  • Institut de Sondage et de Traitement de l’Information Statistique, http://www.istis-tunisie.com/medias/Rapport-Sondage-situation politique.pdf, consulté le 28/11/2011.
  • 11.
  • http://www.fhimt.com
  • 12.
  • http://lemilieuautorise.com/
  • 13.
  • http://politik.webmanagercenter.com
  • 14.
  • http://www.partispolitiquestunisiens.net
  • 15.
  • http://www.votez.tn/
  • 16.
  • http://www.ajidoo.com/actualites/comparateur-de-programmes-politiques-2
  • 17.
  • http://www.bosala.org
  • 18.
  • http://www.tunivote.net/
  • 19.
  • http://www.ikhtiartounes.org/
  • 20.
  • Instance Régionale Indépendante pour les Elections
  • 21.
  • http://opentunisia.org/
  • 22.
  • La double saisie en question s’est traduite par une saisie citoyenne crowdsourcée des données faite par un collectif citoyen indépendant et par une saisie effectuée par un acteur institutionnel (l’ISIE), qui a publié sur son site des résultats partiels (format pdf).
  • 23.
  • http://www.nchoof.org/
  • 24.
  • Données collectées le 23 octobre en fin de journée
  • 25.
  • http://politik.webmanagercenter.com/chat-politique/
  • 26.
  • http://www.youtube.com/user/tunisiatalks
  • 27.
  • Sur un total de 100 partis, seuls 41 disposent d’un site web alors que 79 ont une page Facebook
  • 28.
  • Car si les grands partis sont présents sur les médias classiques, la majorité des candidats des différentes circonscriptions sont méconnus et n’ont que trois minutes de message électoral radiotélévisé par liste.
  • 29.
  • Faute de réglementation garantissant la neutralité et la fiabilité des sondages, l’ISIE a interdit leur publication et leur commentaire dès le 1er octobre 2011.
  • 30.
  • Par exemple, « Elections Tunisie 2011, le pronostic de Facebook », http://goingnext.com/opendata/ 2011/10/23/elections-tunisie-2011-le-pronostic-de-facebook/, consulté le 24/10/2011
  • 31.
  • Agrégateur politique tunisien, sur http://labaix.com/po/?view=klout, consulté le 22 octobre 2011.
  • 32.
  • Institut de Sondage et de Traitement de l’Information Statistique, http://www.istis-tunisie.com/medias/Rapport-Sondage-situation-politique.pdf, consulté le 28/11/2011.


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Pour citer cet article

et , "Expression citoyenne et marketing politique dans l’espace numérique. Le cas de la campagne pour les élections de l’assemblée constituante en Tunisie", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 27 octobre 2016, consulté le mercredi 17 juillet 2019. URL: http://www.refsicom.org/91


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