Médias et migration/immigration : représentations, communautés et réseaux numériques

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Résumés

Ce second volet du dossier Médias et migrations/immigration prolonge les réflexions sur les publics des médias traditionnels engagées dans le premier volet de ce dossier avec la mise en perspective des modalités d’observation des migrations sur le Web. On s’attarde sur le cadre conceptuel permettant de saisir les diverses problématiques occasionnées par la visibilité du « eux », du « nous » ou du « soi » dans les dispositifs socio-techniques. Il faut dire que ces thématiques se posent de manières multiples autant dans le choix des produits médiatiques que dans le travail intellectuel d’analyse. Il s’agit de différentes valeurs des discours et identités migratoires dans les sites culturels et les réseaux sociaux numériques (RSN) qui favorisent la mise en visibilité de soi et de l’autre.
This second part of the Media and Migration / Immigration dossier extends the reflections on the traditional media audiences engaged in the first part of this dossier by putting into perspective the methods of observation of migrations on the Web. We focus on the conceptual framework allowing us to grasp the various problems caused by the visibility of "them", "us" or "self" in socio-technical devices. It must be said that these themes arise in multiple ways as much in the choice of media products as in the intellectual work of analysis. These are different values of migratory discourses and identities in cultural sites and digital social networks that promote the visibility of oneself and the other.

Texte intégral
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Le second volet du dossier consacré aux phénomènes migratoires est intitulé Médias et migration/immigration, représentations communautés et réseaux numériques fait suite au premier volé sur Médias et migration/immigration. Des représentations aux traitements des médias traditionnels. Ce dernier se voulait un espace de réflexion autour du fonctionnement des médias traditionnels quant aux formes et stéréotypes qui définissent les migrants/immigrés en tant que groupe ou « communauté » distincts des autres groupes majoritaires.

Le premier volet de ce dossier a permis de consolider les travaux de recherche sur l’articulation entre représentations sociales et offres médiatiques en ce sens où il éclaire les phénomènes socio-politiques telles que les discriminations, les représentations ou les participations (Blion et al, 20061 BLION R., FRANCHON C., HARGREAVES A. G., HUMBLOT C., RIGONI I., GEORGIOU ... ; Frachon et al, 20082 FRANCHON C., SASSOON V. (dir.), Médias et diversité. De la visibilité ... ; Rigoni & Larraset, 20143 LARRAZET C., RIGONI I., “Media and Diversity: A Century-Long Perspective ...). Le numéro a pu offrir une grille de lecture aux traitements médiatiques de catégories estampillées « issus de l’immigration », groupes « minoritaires », groupes « ethniques », « communautaires », issus « de la diversité4 RIGONI I. (dir.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La ... » alors même que ces phénomènes sont caractérisés par la complexité d’une part et par l’hétérogénéité d’autre part (Park, 2008)5 PARK R. E., Le journaliste et le sociologue, Articles présentés et .... Il a su observer, au prisme d’approches comparatives et d’éclairage de plusieurs espaces géographiques et aires culturelles, certaines figures particulières de la question migratoire à l’instar des traitements médiatiques des réfugiés, des modalités discursives des productions médiatiques, les couvertures journalistiques des attentats, etc.

Le présent dossier emprunte comme point de départ le sillon creusé par le premier volet en s’intéressant aux migrants/immigrés comme catégorie symbolique censée faciliter l’appréhension des éléments de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites dans les interactions sociales (Fischer, 1987)6 FISCHER, G-N., (1987), Les concepts fondamentaux de psychologie sociale. .... Il s’articule autour d’une problématique centrale qui invite à penser le fonctionnement des représentations individuelles et collectives au contact des réseaux numériques.

Ainsi, dans le prolongement des réflexions sur les publics des médias traditionnels engagées dans le premier volet de ce dossier, quelles sont les modalités d’observation des migrations sur le Web ? Quel cadre conceptuel permet-il de saisir les diverses problématiques occasionnées par la visibilité du « eux », du « nous » ou du « soi » dans les dispositifs socio-techniques ? Ces questions se posent de manières multiples autant dans le choix des produits médiatiques que dans le travail intellectuel d’analyse. Nous sommes ainsi confrontés aux diverses significations des discours et identités migratoires dans les sites culturels et les réseaux sociaux numériques (RSN) caractérisés par les mises en visibilité de soi et de l’autre.

La quasi-généralisation de l’accès aux outils technologiques a induit des évolutions conséquentes en matière de pratiques migratoires et de mobilités. Certes, les outils de communication appréhendés par les migrants comme des liens facilitant le contact avec les proches n’a rien de nouveau. Cependant, les réseaux numériques ont bouleversé les temporalités et la représentation des distances en accélérant et en faisant évoluer les échanges. Les nouvelles technologies ne remplacent pas les pratiques de communication préexistantes mais les complètent, s’y incorporent pour donner naissance à un ensemble d’usages qui modifient les relations sociales en contexte migratoire. Elles favorisent une co-présence/« double présence » des migrants, entre des migrants et des non-migrants.

L’émergence de ces formes renouvelées du vivre ensemble, pointées par le courant des études transnationales, est confirmée par l’étude des pratiques de production et des pratiques des publics des médias dominants des pays d’accueil et de départ, et ceux des migrants. Les modes de communication, mobiles et multiples, renvoient à des individus eux-mêmes mobiles et multiples. Ces images de la mobilité et de la pluralité invitent donc à l’étude du sens des mobilités abordées comme un fait socio-spatial, des significations qu’elles revêtent et des usages qui en sont faits par les individus. Le paradigme de la mobilité (Bailleul et al, 2008)7 BAILLEUR H., FEILDEL B., « Les dynamiques constitutives de ... ouvre ainsi une nouvelle perspective pour aborder les pratiques communicationnelles des individus et des groupes (Paquienséguy, 2006)8 PAQUIENSEGUY F., « L’étude des usages des SIC aujourd’hui : Bilan ....

Ce numéro s’ouvre avec la contribution de Hassan Atifi qui prend l’immigration par le prisme de l’usage de la vidéo comme outil d’indignation et d’appel à l’aide des Marocains résident à l’étranger (MRE). Victimes de spoliation immobilière dans leur pays d’origine, ces derniers ont recours à la diffusion de la vidéo sur la plateforme You tube comme moyen de revendication hautement symbolique. Le migrant, souvent contraint, s’inscrit ainsi une démarche politique en renonçant à l’anonymat et en garnissant les rangs d’un nouveau genre d’activistes.

Après cet usage individuel exposé par Hassan Atifi, Sarah Rakotoary éclaire une autre face des usages numériques diasporiques au niveau collectif. La notion de « communauté » d’appartenance apparait ainsi comme lien favorisation les échanges entre les membres d’un nous malgache. Si l’utilité massificatrice et de mise en circulation de l’information de ces plateforme n’est plus à démonrer (Proulx, 2012°; Daghmi, Amsidder, Toumi, 2013°; etc.) leur rôle mobilisateur reste à nuancer compte tenu des contextes et de la valeur et des pratiques d’usages.

Cette même dimension collective nous la retrouverons également dans l’étude exploratoire de Feirouz Boudokhane-Lima, Mahdi Amri et Nayra Vacaflor auprès de migrants syriens. Les trois chercheurs observent les usages du téléphone « intelligent » pour une mise en lumière d’une dimension peu observable en SIC à savoir le volet spirituel. Au-delà de la dimension divertissante, un téléphone « intelligent » peut devenir un objet donnant accès à un contenu à caractère religieux permettant l’accompagnement du migrant dans son parcours migratoire. La dimension spirituelle vient renforcer la détermination du migrant et offrir des motifs d’espoir pour inscrire là aussi l’individu dans le corps social de son groupe d’appartenance.

Par ailleurs, nous retrouvons l’articulation entre la dimension individuelle et la dimension collective dans la réflexion d’Aissa Merah et Nacer Aoudia. Ces derniers nous proposent, à partir d’une étude empirique portant sur les profils exposés sur les RSN par les étudiants algériens en France, d’examiner la visibilité des appartenances culturelles. Cette représentation de facto singulière de l’identité permet d’observer l’articulation entre un nous incarné par des pratiques, des symboles, des mythes, etc., et un soi caractérisé par l’action individuelle de mise en scène de sa subjectivité. Ce bricolage de profil visible sur les RSN révèle autant un attachement aux symboles de la culture d’origine qu’une ouverture sur les pratiques de la société d’accueil.

Les deux derniers textes de ce numéro s’intéressent aux médias traditionnels et leur traitement des phénomènes migratoires. Sylvain Akregbou et Ahou Florence Agney partent d’une étude du traitement médiatique de la thématique de l’immigration clandestine ivoirienne pour penser la gestion politique de l’immigration en Côte-d’Ivoire. Ils interrogent de la sorte le contraste entre une situation économique plutôt performante et une volonté juvénile de quitter le pays d’origine. Ce contraste renvoie aux représentations collectives du « paradis » européen comparé à « l’enfer » africain. Il interroge la responsabilité des institutions étatiques ivoiriennes autant que les institutions médiatiques dans la manifestation de l’immigration clandestine.

De son côté, Catherine Ghosn s’intéresse aux quotidiens français L’Humanité et Libération avec une analyse des productions journalistiques sur les migrations saisissant la période allant de 2011 à 2015. L’objectif étant d’observer l’évolution des discours de la presse française sur le phénomène et l’image véhiculée sur le migrant. Sont questionnés les fréquences de couvertures, les genres rédactionnels, les logiques argumentaires et globalement les lignes éditoriales afin d’éclairer les caractéristiques discursives identifiant ces journaux.

En somme, ce numéro consacré aux pratiques et représentations des phénomènes migratoires sur les réseaux numériques a permis d’examiner diverses représentations de la migration, de la mobilité, du parcours migratoire, de la diaspora, des identités et pratiques culturelles observables sur les réseaux numériques. Il favorise une lecture plurielle des phénomènes migratoires à partir d’études empiriques de terrains variés aussi bien dans les Nords que dans les Suds. L’observation des pratiques migratoires à l’aide d’approches empiriques permet une mise en valeur des logiques et dimensions individuelles et collectives pour offrir un cadrage aussi bien conceptuel que méthodologique nécessaire à l’analyse du phénomène dans sa diversité.

Références   [ + ]
  • 1.
  • BLION R., FRANCHON C., HARGREAVES A. G., HUMBLOT C., RIGONI I., GEORGIOU M., DILLI S., La représentation des immigrés au sein des media. Bilan des connaissances, Paris, FASILD, 2006.
  • 2.
  • FRANCHON C., SASSOON V. (dir.), Médias et diversité. De la visibilité aux contenus. État des lieux en France, au Royaume-Uni, en Allemagne et aux États-Unis, Paris, Karthala/Institut Panos, 2008.
  • 3.
  • LARRAZET C., RIGONI I., “Media and Diversity: A Century-Long Perspective on an Enlarged and Internationalized Field of Research”. In Media°: the French Journal of Media and Media Representations in the English-Speaking World, Center for Research on the English-Speaking World (CREW), 2014, pp. en ligne. <http://inmedia.revues.org/747>. <halshs-01116198>
  • 4.
  • RIGONI I. (dir.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La diversité culturelle dans les médias, Montreuil, Aux Lieux d’Être, 2007.
  • 5.
  • PARK R. E., Le journaliste et le sociologue, Articles présentés et commentés par Géraldine Muhlmann et Edwy Plenel, Paris, Seuil, 2008 [1923, 1940, 1944].
  • 6.
  • FISCHER, G-N., (1987), Les concepts fondamentaux de psychologie sociale. Paris, Bordas/Dunos, 1987, 208 pages.
  • 7.
  • BAILLEUR H., FEILDEL B., « Les dynamiques constitutives de l’‘habiter’ : le sens des mobilités à l’épreuve des identités spatiales », Colloque MSFS, Mobilités, identités, altérités, Rennes, 14-15 mars 2008
  • 8.
  • PAQUIENSEGUY F., « L’étude des usages des SIC aujourd’hui : Bilan et perspectives », dans Questionner les pratiques d’information et de communication. Agir professionnel et agir social, Actes du XVe Congrès de la Société française des sciences de l’information et de la communication (SFSIC), Universités de Bordeaux, 10-12 mai, SFSIC, 2006. <https://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00104303/document>.


Pour citer cet article

, et , "Médias et migration/immigration : représentations, communautés et réseaux numériques", REFSICOM [en ligne], 07 | 2019, mis en ligne le 30 décembre 2019, consulté le Tuesday 28 January 2020. URL: http://www.refsicom.org/678


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