Le web activisme vidéo des MRE victimes de spoliation immobilière au Maroc

Résumés

Cet article présente les résultats d’une étude de la vidéo en ligne comme nouveau média de doléances, de mobilisation et d’activisme de la part des Marocains résidant à l’étranger (MRE) et premières victimes de « la mafia de l’immobilier » qui s’accapare leurs biens en leur absence. Ces MRE doivent faire face à une spoliation née dans leur pays d’origine et non pas dans les pays d’accueil ! Cette situation suscite cette nouvelle capacité de réaction, d’organisation et de mobilisation en ligne des Marocains au Maroc et dans le monde. En effet, dans ces vidéos de doléances et d’activisme, postées essentiellement sur YouTube, les MRE s’adressent, en dernier recours, directement au Roi, en demandant son aide, sa protection et la justice. Après avoir présenté une revue rapide de la présence des Marocains à l’étranger, on situera l’émergence des vidéos numériques des MRE dans le contexte global de l’essor des vidéos en ligne et on proposera une première typologie des usages de la vidéo numérique au Maroc. On exposera ensuite les premiers résultats de nos observations avant de présenter, en discussion, des pistes pour expliquer l’essor du phénomène et les mesures prises pour l’endiguer.
This article presents the results of a study of online video as a new media of grievances, mobilization and activism of Moroccans living abroad (MRE). These MRE are the first victims of the so-called "mafia of real estate" who takes their property in their absence from the country. In other words, they have to deal with a spoliation born in their country of origin and not in the host countries! This situation arouses this new capacity of reaction, organization and online mobilization of Moroccan s in Morocco and in the world. Indeed, in these videos of grievances and activism, posted mainly on YouTube, the MRE address, as a last resort, directly to the King, asking for his help, his protection and justice. After presenting a quick review of the presence of Moroccans abroad, we will link the emergence of digital videos of MRE to the global context of the rise of online videos and we will propose a first typology of the uses of digital video in Morocco. We will then present the first results of our observations before presenting, under discussion, ways to explain the rise of the phenomenon and the measures taken to contain it.

Texte intégral
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Introduction

Cette recherche présente les résultats d’une étude de la vidéo en ligne de doléances1 Plainte orale ou écrite exposant un grief, afin d’obtenir ... comme nouveau média de mobilisation et d’activisme des Marocains résidant à l’étranger (MRE) et se disant victimes de spoliation immobilière. On peut parler de cyberactivisme, car la finalité ou l’enjeu visent un objectif politique de réparation et de justice sociale (Krebs, 2017). Ces MRE recourent au videoactivisme2 Nous empruntons le terme videoactivisme à Cardon et Granjon (2013) mais ... car ils sont les premières victimes de ce fléau que les médias marocains imputent à « la mafia de l’immobilier » qui s’accapare leurs biens en leur absence du pays. Par ailleurs, l’échec de certains responsables politiques marocains à prendre en charge efficacement les problèmes des citoyens suscite cette nouvelle capacité de réaction, d’organisation et de mobilisation en ligne des Marocains au Maroc et dans le monde. En tant que nouveaux médias numériques, ces vidéos personnelles relèvent de ce que l’on appelle désormais les users generated content ou users contents, c’est-à-dire les contenus produits par les utilisateurs et diffusés sur les plateformes de vidéo en ligne, (Scopsi et al. 2010, Jacob, 2013). Ces vidéos confirment le succès du célèbre commandement de YouTube « Broadcast Yourself » offrant à tous les internautes la possibilité de diffuser leurs propres vidéos amateurs ou personnelles pour dévoiler leur talent, témoigner de leur quotidien ou défendre une cause (Bouillot, 2016).

Naturellement, ces vidéos en ligne des MRE peuvent être complémentaires d’actions de mobilisation hors ligne classiques dans l’espace physique comme les sit-in, les manifestations, les poursuites en justice ou les solidarités associatives. Surtout, dans ces vidéos, les MRE s’adressent, en dernier recours, directement au Roi en demandant son aide, sa protection et la justice. Ces vidéos sont postées essentiellement sur YouTube et sont parfois relayées par le site Hespress, premier média électronique au Maroc ou d’autres sites communautaires comme Bladi.net, Yabiladi.com, etc.

Notre recherche se situe dans le champ des études en sciences sociales sur la communication électronique (Herring 2004) et les médias émergents. Elle s’ancre dans le prolongement des études sur le soutien social (Walther & Boyd, 2000, Maloney- Krichmar & Preece, 2005), sur les nouvelles formes de participation et d’engagement politiques (Mabi & Théviot, 2014), sur le rôle de l’internet solidaire (Thoër, C., Levy, J.J 2012) et sur les solidarités diasporiques (Mattelart 2009). En effet, l’essor de l’internet et des médias sociaux peut modifier profondément les usages communicationnels et les pratiques politiques en transformant les relations de pouvoirs et les médiations habituelles rendant possible un nouvel ordre socio-politique (Poster, 2007, Cardon, 2010, Cardon & Granjon, 2013). Internet, par exemple, facilite les mobilisations citoyennes en introduisant dans l’espace public des questions sociales oubliées par les médias classiques (Bennet & Segerber (2001). Il permet aussi l’inclusion de nouveaux participants habituellement écartés de la participation (Wojcik, 2011). Il rend possible de nouvelles formes de mobilisations horizontales (Olivier Lebel et al. 2015) et joue, par exemple, un rôle considérable dans le renforcement des minorités sexuelles dans le domaine de la santé, (J.J Lévy, J. Dumas, B. Ryan, C. Thoër 2011) ou des aidants de malades (Atifi & Gaglio 2012), etc.

Notre étude porte aussi sur les mutations rapides des dispositifs sociotechniques en émergence en posant la question du renouvellement des formes de la participation politique des citoyens ordinaires et des mobilisations solidaires en ligne. Elle se situe précisément dans la continuité de notre travail sur la vidéo en ligne de charité comme nouveau média de mobilisation solidaire au bénéfice des personnes vulnérables au Maroc (Atifi, 2017). Notre approche résolument empirique est issue de la pragmatique de la communication dans son acception anglo-saxonne notamment ethnographique (Hymes 1972).

Problématique, corpus et méthodologie 

Notre objectif est d’observer et de décrire les dispositifs, les usages et les acteurs engagés dans ce nouveau média de doléances, de mobilisation et d’activisme en ligne. Afin d’aborder cette problématique, nous avons analysé un corpus d’une dizaine de vidéos postées par des MRE se présentant comme victimes de spoliation sur YouTube et relayées par des sites de presse en ligne ou des sites communautaires marocains. Sans être exhaustif, c’est un corpus assez représentatif de la diversité géographique des MRE et de l’actualité du phénomène. Ainsi, le corpus couvre une large période de 4 ans (2014-2017) et montre des MRE de France, de Belgique, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, etc.

Notre méthodologie et questionnement relèvent essentiellement de l’ethnographie de la communication électronique et la sémio-pragmatique. Nos principales questions de recherche sont :

  1. Quels sont les enjeux et les formes des vidéos en ligne des MRE?
  2. Quelles sont les situations de spoliation mises en visibilité?
  3. Qui appelle à l’aide ? Et à qui s’adresse l’appel ? Que demande l’appelant ?
  4. Quelles sont les stratégies socio-communicationnelles mises en scène ?
  5. Comment expliquer cet essor de la vidéo en ligne MRE? Et que révèle ce phénomène des évolutions d’accès à l’espace public des MRE et des mobilisations au Maroc?

Après une présentation rapide de la présence des Marocains à l’étranger, on situera la genèse des vidéos de doléances des MRE dans le contexte plus global de l’essor de la vidéo en ligne et on présentera une première typologie des usages de la vidéo en ligne au Maroc. On exposera ensuite les premiers résultats de nos observations avant de présenter en discussion deux pistes d’explication de l’essor du phénomène ainsi que la nature des réponses royales, institutionnelles et gouvernementales aux doléances numériques des MRE.

Les Marocains résidant à l’étranger (MRE)

D’après le bureau Afrique du nord de la commission économique des Nations-Unies, 3.736.141 Marocains3 Discours prononcé devant le forum mondial sur la migration et le ... sont établis à l’étranger, soit une hausse de 100% comparée aux 15 dernières années. Abdelkrim Benatiq, ministre délégué chargé des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la migration, estime lui à 5 millions le nombre de Marocains vivant hors du Maroc. En même temps, le ministre affirme que le Maroc est désormais un pays d’accueil pour des milliers de migrants obligeant le pays à se doter d’une véritable politique d’accueil et d’intégration.

Les MRE ou Marocains du Monde, selon le vocable prisé par les autorités représentent 13% de la population du royaume  et sont installés majoritairement en Europe : 37% vivent en France, 23% en Espagne, 16% en Italie et 10% en Belgique. Il est intéressant de souligner que selon le dernier rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la diaspora marocaine est la dixième plus importante au monde4 Le rapport est disponible à .... Le rapport ajoute que les MRE représentent une force importante pour le développement économique du Maroc. En effet, les transferts des MRE, de l’ordre de 60 milliards de DH (6 milliards d’euros), sont vitaux pour l’économie du pays5 Ils contribuent à 10% du PIB, couvrent les deux tiers du déficit de la .... En outre, avec 40% des touristes venus chaque année au Maroc, ils jouent un rôle considérable dans le secteur du tourisme. Enfin, selon une étude réalisée par le ministère des Marocains de l’étranger et l’agence publique Expertise France, 40% des MRE qui investissent au Maroc ciblent l’immobilier, 25% l’agriculture ou l’achat de terrains agricoles, 22% le commerce alors que 13,8% les services ou la restauration.

Pour maintenir un lien culturel, identitaire et économique avec le pays d’origine, le Maroc s’est doté d’un ministère chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger et d’un Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) en 2007. Le CCM doit, par exmeple, défendre les intérêts des Marocain(e)s de l’étranger à l’intérieur et à l’extérieur du Maroc, renforcer leur contribution au développement économique, social et humain du pays et consolider les rapports d’amitié et de coopération entre le Maroc et les pays de résidence6 Source, https://www.ccme.org.ma/fr/ccme, dernière consultation janvier ....

Ainsi, le maintien de liens forts entre les MRE et le Maroc représente un enjeu majeur notamment pour l’économie marocaine. C’est pourquoi, il est capital de créer un environnement propice pour faciliter les investissements des MRE et endiguer le phénomène de la spoliation immobilière.

Essor de la vidéo en ligne

Depuis le lancement des plateformes d’hébergement de vidéos YouTube et Dailymotion en 2005, la vidéo sur Internet s’est généralisée et occupe une place centrale sur le réseau Internet (Bourgatte, 2015). Début 2019, tous les principaux acteurs du net misent sur le succès fulgurant de la vidéo. D’Amazon, qui cherche à fidéliser les Millennials, à Facebook, qui mise sur le live, la vidéo et le football en passant par Snapchat qui veut parier sur la création de séries, la vidéo est de plus en plus privilégiée. Une étude récente signée Limelight Networks et baptisée « State of Online Video »7 Source, ... révèle que les internautes consomment désormais toujours plus ce type de contenu. On y apprend que la consommation de vidéo en ligne ne cesse d’augmenter et atteint une moyenne de 5h15 par semaine, par exemple, en France.

La vidéo en ligne n’est pas seulement un média de consommation, comme les médias classiques (télévision, radio, presse), mais aussi – et de plus en plus – un média de production. Elle participe de l’accroissement de la participation des individus ordinaires dans la sphère publique et médiatique, jadis réservée aux personnalités et experts reconnus par les institutions médiatiques (Bernier, 2015). Pour Gervais et al. (2010), YouTube, par exemple, ne se présente pas seulement comme un simple catalogue ou stock de vidéos à visionner, mais comme un réseau ou média social d’expression et de socialisation, à l’instar de Facebook par exemple. Les auteurs citent Michael Wesch, spécialiste de l’ethnographie numérique de YouTube, pour qui 61 % des vidéonautes utilisent YouTube comme réseau social ; 43 % pour s’amuser ; 41 % simplement pour voir des vidéos ; 33 % pour exprimer une opinion ; 25 % pour exprimer leur créativité (Gervais & al., 2010 : 32).

Parmi les usages dominants de la vidéo en ligne, on peut noter l’explosion de l’affichage de soi sur Internet. Selon Bernier (2015), de plus en plus de personnes rendent visibles leurs singularité, talent, aptitude, prestation, prouesse et différence. Bourgatte (2015) quant à lui pointe l’explosion de la vidéo pédagogique, depuis l’avènement de la Khan Académy, sous forme de tutoriels, de cours en ligne, de conférences et de MOOCs. Et selon Devars (2017), de nouveaux Youtubeurs renouvellent la communication politique en proposant des formes nouvelles d’expression audio-visuelles : vidéos pamphlétaires, vidéos satiriques ou parodiques, vidéos amateurs de fact-checking politique, vidéos d’analyses et de réflexions.

Internet et vidéo en ligne au Maroc

Le développement d’internet se démocratise au Maroc. Selon le dernier classement de la plateforme de statistiques mondiales d’Internet Live Stats, le Maroc occupe respectivement la première place au Maghreb, la deuxième place en Afrique et la 33ème place au Monde des pays les plus connectés à internet. Aussi, selon la dernière étude de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT8 Voir ...), le Maroc compte 20 millions d’internautes en 2017, soit 62 % de sa population9 L’ANRT précise qu’en 2017, six ménages sur dix sont équipés en .... L’ANRT souligne que l’Internet mobile est le moteur de cette croissance puisque le nombre de ses abonnés a progressé de 31,7% à près de 21 millions, ce qui représente environ 94% du parc internet global à fin 2017. Près de 92% des personnes âgées de plus de 5 ans sont équipées en téléphonie mobile dont 73% détiennent un smartphone. Les plus jeunes (de 5 à 39 ans) sont les plus équipés en smartphones avec des taux avoisinant 80%. Le parc des smartphones dépasse les 22,6 millions. Aussi, la grande majorité des internautes préfèrent recourir à des connexions mobiles, notamment dans le rural.

En termes d’internautes, le Maroc se situe au-dessus de la moyenne mondiale de près de 8 points (54% de la population mondiale est connectée). L’utilisation d’Internet est quotidienne pour deux internautes sur trois. Près de trois internautes sur dix accèdent à Internet au moins une fois par semaine. Près de la moitié des internautes passent plus d’une heure sur Internet via un téléphone mobile. Enfin, les principaux usages des internautes marocains sont la participation aux réseaux sociaux (90%), le visionnement et le téléchargement de contenus multimédias (76,7%), le téléchargement de logiciels et d’applications (72,1%) et les discussions en ligne (71%). En ce qui concerne les MRE installés dans des pays très connectés, leur familiarité, usage et appropriation de l’Internet a été encore plus rapide que les Marocains du Maroc.

L’essor de la vidéo en ligne est également observé au Maroc. Il souligne le succès de ce media personnel d’auto-communication de masse horizontal et libéré des intermédiaires médiatiques classiques. Toute personne dotée d’un smartphone peut s’adresser à tout le monde et la mobilisation peut se faire même en musique. Tout récemment, les Awniat (chanteuses de musique populaire et animatrices des mariages)  rencontrent  un succès énorme avec leur chanson « zid al malik zid zid10 Grâce à sa chanson « Zid Al Malik Zid Zid », Rachida Redouane devient ... » (Allez le Roi, allez) avec 0,5 million de vues en quelques jours). Les chanteuses demandent au souverain d’écarter les vieux des postes de responsabilité au profit des jeunes “Hayed Chiyab ou dir Ecchabab”, affirment que les marocains préfèrent la paix aux distinctions “Baghyine salam ou machi al ouissam”, ajoutent que seule l’éducation peut élever le drapeau” Bel Laqraya Tâala Erraya” sans oublier de condamner le terrorisme “Mâa Lahbab Entardou al Irhab”, avec les proches, éradiquons le terrorisme. Avec cette vidéo, c’est la première fois que des “awniates” s’engagent « politiquement » pour s’adresser au roi11 Voir ....

Si on esquisse une première typologie des usages de la vidéo par les vidéastes marocains, on trouve des vidéos de dénonciation, de témoignage, de célébration, de promotion, de délation, de mobilisation, de conseil, des tutoriels etc.

En ce qui concerne les vidéos de mobilisation, il y a eu à partir de 2011, dans le sillage du Printemps arabe, une floraison de vidéos individuelles ou collectives, politiques, de contestation ou de mobilisation en faveur de plus de liberté et de démocratie au Maroc comme lors des mobilisations récentes du Rif au Nord et la ville minière de Jrada à l’est. Selon Omar Radi, journaliste indépendant, cité par le Monde12 Voir ..., « le premier rôle des réseaux n’est plus de s’organiser, car les conversations en ligne sont trop surveillées et le bouche-à-oreille est privilégié. Mais ils permettent de parler du mouvement à un maximum de monde ». Les vidéos tournées au Rif permettent une large médiatisation nationale et internationale du Hirak (mouvement contestation). Par exemple, les vidéos, permettent aussi de corriger l’image négative de la région, habituellement qualifiée de rebelle et conservatrice par le reste du pays. Certaines vidéos montrent des hommes formant des cordons de sécurité pour protéger les biens publics ou les forces de l’ordre. Dans d’autres, des citoyens nettoient les dégâts des manifestations de la veille13 Ibid..

Dans les vidéos de dénonciation, de simples internautes ou des lanceurs d’alerte, dénoncent les abus en tout genre : violences policières, harcèlement dans les bus, conditions de vie difficiles dans des bidonvilles, accueil déplorable des malades dans les hôpitaux ou les urgences, état déplorable de certaines routes, agressions ou faits de corruption, etc. L’un des premiers succès de la vidéo en ligne au Maroc concerne d’ailleurs la dénonciation des faits de corruption par le célèbre « sniper de Targuist » qui -depuis 2007- diffusait anonymement des vidéos de fonctionnaires filmés en flagrant délit de corruption, avant de sortir de l’anonymat en 2013. Depuis, les vidéos compromettantes de gendarmes ou policiers pris en flagrant délit de corruption se multiplient au Maroc et les agents corrompus peuvent faire l’objet de poursuites pénales.

Dans la vidéo de témoignage, l’internaute est témoin d’un évènement qu’il se charge de filmer et ou de relayer auprès du grand public : catastrophe naturelle ou industrielle, incident climatique, accident de la route, effondrement d’immeuble, funérailles d’une personnalité, etc. Au Maroc, en 2016, la vidéo de la mort atroce d’un marchand de poisson, Mouhcine Fikri, écrasé dans un camion benne à Al-Hoceima (ville au Nord du Maroc), a fait le buzz sur Internet et dans le Monde. Dans certaines vidéos les internautes postent des vidéos de vols ou d’arnaques effectués dans des magasins ou dans la rue et filmés par des caméras de surveillance pour dénoncer les voleurs et alerter les pouvoir publics ainsi que les autres citoyens. En 2018, deux vidéos d’agressions sexuelles sur deux jeunes filles, filmées dans un bus et dans un terrain vague ont largement ému l’opinion nationale et internationale et ont permis d’ouvrir un large débat sur cette question. Ainsi, le Parlement marocain a définitivement adopté à la mi-février 2018 une loi contre les violences faites aux femmes, qui incrimine pour la première fois «certains actes considérés comme des formes de harcèlement, d’agression, d’exploitation sexuelle ou de mauvais traitement»14 ....

Dans les vidéos de promotion, des Marocains, en voyage au Maroc ou dans le monde, postent de courtes vidéos de type « carte postale » décrivant leur découverte de certaines villes ou lieux. Les vidéos de célébration montrent, par exemple, la joie collective des supporters marocains sortis massivement dans la rue, après la qualification de l’équipe nationale de foot aux quarts de finale de la Coupe d’Afrique des Nations, en février 2016. Enfin, en ce qui concerne les vidéos de délation, on peut citer celles qui dévoilent l’intimité d’anonymes, de certaines célébrités marocaines ou d’un ministre filmé à son insu dans une discothèque.

Dans les usages émergents, on peut citer les vidéos réalisées par les « Book Tubeurs », ces jeunes bibliophiles qui diffusent des vidéos consacrées à la lecture et la culture. On trouve aussi de nombreux tutoriels vidéo relevant du phénomène du faire soi-même ou « Do it Yourself ». Il s’agit souvent d’une vidéo explicative, courte, décrivant comment réaliser certaines tâches techniques ou des astuces, Séraphin Alava (201515 Voir ...). Plusieurs internautes partagent dans des vidéos leurs recettes de cuisine des astuces pour résoudre des problèmes technologiques, par exemple, comment installer soi-même un serveur iptv (télévision par internet), donnent des conseils d’achat pour des futurs mariés ou d’aménagement d’un local pour élever du bétail, etc.

Enfin, nous nous intéressons, depuis 2014, à l’émergence de deux types de vidéos personnelles au Maroc : les vidéos de charité postées par des personnes malades vulnérables implorant l’aide des bienfaiteurs pour se soigner (Atifi, 2017) et les vidéos de doléances postées par des victimes d’injustice, comme par exemple les MRE, sollicitant l’intervention royale.

Résultats : formes et enjeux des vidéos des MRE

Situations de spoliation et appel au Roi

Les situations de spoliation mises en visibilité sont variées et les spoliateurs utilisent de nombreux moyens pour dépouiller les MRE : détournement d’héritage, faux testaments, falsifications de procurations, de pièces d’identité et de titres de propriété foncière, démolition d’une villa remplacée par un immeuble, construction illégale d’un édifice sur un terrain, non délivrance de titre de propriété pour des biens, etc. Ces spoliations représentent une vraie atteinte au droit à la propriété puisque les MRE se retrouvent dépossédés et nuisent gravement à l’image du pays dans le monde.

On observe que dans la très grande majorité des vidéos ce sont les victimes elles-mêmes qui s’expriment. Ces victimes sont, dans notre corpus, toutes des MRE, souvent retraitées ou âgées dont beaucoup de femmes veuves. Cette forte présence des femmes s’explique sans doute par l’avidité des spoliateurs qui trouvent dans les femmes une proie facile. Dans deux vidéos, il s’agit de proches comme une épouse parlant au nom de son mari malade ou une veuve parlant au nom de ses enfants mineurs. Moins souvent, cette parole des victimes est complétée ou déléguée à des tiers comme des avocats ou des membres d’associations d’aide aux victimes de spoliation immobilière. Ainsi la parole est principalement prise en charge directement par la personne lésée.

Le Roi est interpellé, à la fois comme chef de l’Etat et chef religieux, dans des termes montrant de la vénération, de la déférence et du respect : Sahib Aljalat wal Mahabat (Vidéo 1) (Votre Majesté, votre excellence), Sidna (Seigneur), Amir al-Mu’minin (commandeur des croyants), que Dieu vous garde, que Dieu vous glorifie, etc. Pour les MRE spoliés, seul le roi peut forcer les politiques marocains à sortir de leur léthargie et leur rendre justice. C’est pourquoi, ils font du Roi le principal destinataire de leurs doléances. Ils produisent donc un discours très critique des responsables marocains mais en ménageant le Roi, dernier recours et garant de la justice : « Le roi fait tout mais les responsables ne suivent pas ».

Que disent les MRE dans leurs vidéos de doléances ? Globalement, ils se plaignent de l’inefficacité de l’administration, de la lenteur des procédures, de la complicité de certains services et réclament justice. Ils n’hésitent pas à nommer les responsables de leur malheur en évoquant le mépris et l’indifférence dont ils se sentent victimes comme des citoyens de seconde zone. Une MRE, par exemple, revendique une citoyenneté pleine et l’égalité de traitement, en interpellant les responsables marocains sur leurs manquements : « Pourquoi aucun responsable ou association ne nous répond ?, est-ce ce que nous ne sommes pas des citoyens Marocains ?, est-ce qu’on n’a aucun droit dans notre pays ?, doit-on toujours attendre l’intervention du Roi pour trouver des solutions ? ».

Aussi, toutes les situations de spoliation évoquées dans les vidéos étudiées semblent authentiques. Plusieurs faits viennent certifier leur véracité : témoignages à visage découvert des personnes, affichage de l’identité réelle des victimes avec les noms, prénoms, adresses postales, numéro de carte nationale d’identité, photocopies des documents officiels, etc. Mais cette réalité bien dramatique est néanmoins mise en scène et construite pour émouvoir l’opinion publique et solliciter l’intervention royale.

Récit de la vulnérabilité : le MRE, une victime vulnérable

Dans ces vidéos, la parole individuelle de la personne spoliée est mise en avant à la première personne « je ». On peut parler d’auto-exposition, avec un témoignage à visage découvert et face caméra le plus souvent en arabe marocain (Vidéo 2). Dans un cas, le MRE, médecin retraité de France et de confession juive parle en français (vidéo 3). Beaucoup verbalisent leur détresse et emploient des mots très forts pour parler de leur désespoir. Des mots très forts comme la hogra « humiliation » ou la qahra « oppression » reviennent souvent dans le récit de souffrance des personnes spoliées qui expliquent que la mafia, aidée par une loi spoliatrice, profite de leur absence du pays pour s’emparer de leur bien. En effet, l’article 2 de la loi 39-08 assure une prescription pour les fraudeurs au bout de 4 ans16 L’article 2 stipule clairement que même si le bien est correctement ....

Ils détaillent le long et harassant parcours judicaire dans lequel ils sont engagés en vain. Plusieurs sont obligés de passer leurs vacances au Maroc ou de faire des allers-retours incessants pour suivre leur dossier dans les tribunaux du pays. A cela s’ajoutent les difficultés matérielles, puisqu’ils sont obligés de faire face à des frais de voyage, d’avocats et d’hôtels. Certains sont contraints d’être hébergés par leur famille. D’autres sont devenus des SDF dans leur propre pays !

De plus, la spoliation impacte la santé physique et psychique des MRE. Certains parlent de leur diabète, hypertension ou fragilité psychologique comme cette MRE: « Ça m’a rendu malade (à l’estomac) et possédée par les Jnouns (Djinns) pour une petite maison ». Beaucoup, âgés, malades, affaiblis et ruinés avouent ne plus avoir l’énergie de continuer le combat. Notons que des femmes comme des hommes, en détresse, sont incapables de finir leur témoignage et tombent en larmes (vidéo 4). Enfin, au moins deux hommes parmi les plus désespérés parlent de mettre fin à leurs jours par le suicide17 Un MRE est décédé d’une crise cardiaque suite à la découverte de la ... ou l’immolation!

Les conséquences sont aussi dramatiques pour l’attachement des MRE –et de leurs enfants- au pays d’origine car la spoliation remet en cause inéluctablement le lien symbolique à la terre d’origine. Plusieurs se sentent trahis et disent que, dépossédée de son bien, la nouvelle génération ne peut plus et ne veut plus revenir au Maroc.

Figure 1 : Spoliation et appel au Roi18 Capture d’écran de vidéos de MRE victimes de spoliation immobilière.
Vidéo 1 : appel au Roi Mohammed 6 pour demander protection, réparation et justice Vidéo 2: témoigne à visage découvert avec des éléments de l’identité réelle 
Vidéo 3: témoignage en français d’un MRE de confession juive Vidéo 4 : MRE, en pleurs devant sa maison perdue

Mise en scène du patriotisme :  le MRE attaché à sa marocanité

Il est important de souligner que les personnes spoliées se présentent surtout comme des « citoyens marocains » très attachés à leur pays d’origine, amoureux de son drapeau et du Roi. Ils clament leur patriotisme et disent leur profond attachement au Maroc pays qu’ils chérissent, pays de leur naissance, où ils passent leurs vacances, souhaitent retourner après leur retraite et finir leurs jours. D’ailleurs, c’est leur attachement au Maroc qui justifie le combat mené afin de récupérer leur bien immobilier et de pouvoir retourner y vivre maintenant qu’ils sont à la retraite, comme le déclare ce MRE : « je suis né au Maroc et je veux y finir mes jours ». C’est pourquoi, le drapeau national, ainsi que les photos du roi sont très présents dans le corpus comme l’attestent les vidéos 5, 6, 7 et 8.

Figure 2 : Mise en scène de la marocanité19 Capture d’écran de vidéos de MRE victimes de spoliation immobilière.
Vidéo 5: MRE tenant la photo du Roi Vidéo 6: drapeau porté par une MRE
Vidéo 7 : drapeau porté en foulard Vidéo 8 : drapeau sur casquette, autour des épaules et photo du Roi

Mise en scène de l’activisme : le MRE comme citoyen agissant

Néanmoins, ce qui est important de souligner est que les personnes spoliées ne se mettent pas seulement en scène comme des « victimes marocaines » empêtrées dans leur malheur mais s’activent aussi pour dénoncer les spoliateurs et leurs complices. Ils ne se contentent pas seulement d’une parole individuelle de simple témoignage mais produisent aussi une parole politique de dénonciation de l’injustice très critique des responsables marocains. Cet aspect est encore plus évident dans les vidéos de groupe qui mettent en scène des mobilisations et manifestations collectives (vidéo 9). Personne n’est épargné puisque des notaires, des juges, des avocats, des procureurs, des consulats, des ambassades et même des ministres sont cités et les spoliateurs nommés (Vidéo 10).

Rappelons que ces émigrés ou MRE doivent faire face à une spoliation née dans le pays d’origine et non pas dans les pays d’accueil ! En définitive, les MRE sont spoliés par des personnes ou des groupes sans scrupules aidés par une administration marocaine passive, indifférente, corrompue et parfois complice (Vidéo 11).

Ainsi, en plus du récit de la souffrance qui emprunte largement au registre de l’émotion et de l’empathie, les MRE ont largement recours au discours argumenté, à la dénonciation pour faire passer leurs doléances et revendications. Bien que désespérés, ces MRE restent mobilisés pour la défense de leurs droits en postant des vidéos en ligne de doléances et en y livrant un discours fondamentalement politique de dénonciation et d’appel à la justice. On pourrait qualifier cette parole de politique ordinaire ou informelle (Azizi, 2016) mais il n’en demeure pas moins que la dimension politique est évidente. Ainsi, sans être de parfaits militants, des citoyens ordinaires se font leur propre porte-parole en interpellant le pouvoir politique et en portant des revendications de réparation (Vidéo 12).

Figure 3 : Le MRE comme citoyen activiste20 Capture d’écran de vidéos de MRE victimes de spoliation immobilière.
Vidéo 9 : sit-in pour dénoncer la spoliation Vidéo 10 : nommer le responsable de la spoliation
Vidéo 11: montrer des papiers signés sous la menace d’un gouverneur complice Vidéo 12 : demande de justice formulée par une MRE

Discussion 

Pour comprendre l’essor de ce nouveau média de la vidéo en ligne de doléances et d’activisme des MRE comme indicateur de l’évolution des formes de mobilisation et d’accès à l’espace public, surtout numérique, au Maroc, nous avançons deux facteurs explicatifs mutuellement complémentaires : technologique et socio-politique.

Le facteur technologique

Cet essor de la vidéo en ligne de doléances est grandement facilité par le rôle du dispositif technologique, dans un contexte de démocratisation de la diffusion et de l’appropriation de l’Internet dans les pays d’accueil et au Maroc. En effet, en tant que nouveau média digital moins contrôlé par le pouvoir marocain, internet facilite certainement plus la visibilité des situations d’injustice dans l’espace public et médiatique.

Toute personne vulnérable ou victime d’injustice peut montrer sa mobilisation ou dénoncer une injustice en postant une vidéo en ligne. Chacun peut agir comme un médiactiviste, de façon individuelle ou collective, de manière autonome, auto-organisée et parfois sans l’appui ou l’aval des corps intermédiaires : partis politiques, associations ou ONG (Cardon, Granjon, 2013). En peu de temps, au prix d’investissements limités et d’une technologie abordable, il est possible d’alerter les réseaux sociaux, l’opinion publique, la diaspora, les médias et gouvernants. Beaucoup de MRE choisissent d’ailleurs de tourner leur vidéo au Maroc et montrer ainsi leur ancrage territorial. Surtout, ces vidéos de doléances cherchent à instaurer une communication directe avec les plus hautes sphères du pouvoir et font émerger une parole de revendication certes ordinaire mais néanmoins politique.

Ces vidéos témoignent des bouleversements en cours dans le paysage médiatique hors ligne et en ligne marocain, en termes d’accès à l’espace public. Ainsi une nouvelle capacité de réaction, d’inclusion, d’organisation et de mobilisation des citoyens ordinaires voit le jour en ligne. C’est une capacité à s’approprier les médias émergents pour produire une parole hybride : ordinaire et politique.

Le facteur socio-politique

L’essor des vidéos en ligne de doléances s’explique principalement par l’ampleur du fléau de la spoliation immobilière, l’impunité des spoliateurs et la lenteur ou complicité régnante dans le milieu de la justice. Face à cette situation dramatique qui perdure depuis de nombreuses années, les MRE se sentent démunis et se tournent, en dernier recours vers le Roi. Ce qu’ils tentent de faire est d’alerter l’opinion publique marocaine et surtout d’instaurer une communication directe avec le pouvoir suprême au Maroc (Martin, 2011). Cette médiatisation de l’injustice en ligne montre aussi la faiblesse de la représentation politique de cette communauté. L’expression « un géant économique, mais un nain politique » qualifie bien cette communauté considérée par certains responsables comme une vache à lait pourvoyeuse de devises. En effet, on ne peut que souligner l’absence de représentation politique de cette communauté puisque aujourd’hui, 5 millions de Marocains du monde ou 13% de la population du pays n’ont plus aucun député pour les représenter au parlement national et ne peuvent pas voter aux élections marocaines dans les pays d’accueil !

Par ailleurs, ces mobilisations des MRE commencent à porter leurs fruits puisque l’opinion publique, certains médias et une partie de la société civile, comme l’association pour le droit et la justice au Maroc (ADJM21 L’Association pour le droit et la justice au Maroc (ADJM) œuvre au ...), se sont emparés de la question. De plus, on note une plus grande couverture du phénomène par des médias gouvernementaux22 Par exemple, l’émission « Grand Angle » sur 2M télévision portant .... Par ailleurs, Le roi Mohammed VI est personnellement intervenu pour presser les autorités compétentes d’apporter des mesures concrètes afin empêcher ces pratiques, préjudiciables pour les victimes et néfastes pour l’image du pays. Ainsi, ce sont surtout les directives royales, sous formes de deux lettres adressées au ministre de la justice en décembre 2016, lui ordonnant d’endiguer ce phénomène qui vont activer la prise en charge étatique du phénomène. On peut citer des mesures judicaires, pénales, législatives et informationnelles. Une commission a été chargée du suivi du dossier sur la spoliation et la mise en œuvre de mesures à même d’endiguer ce phénomène. Des spoliateurs ont été déférés devant la justice23 En 2017, le ministre de la justice Mohammed Aujar parle de 57 cas ... et quelques victimes ont pu récupérer leur bien. L’article 4 de la loi n° 39-08 a été révisé en ajoutant la procuration à la liste des documents devant être rédigés selon un écrit authentique ou par un avocat compétent. Enfin, on peut citer le lancement de la plateforme numérique « Mohafadati 24 La plateforme est lancée par l’Agence Nationale de Conservation ...», dispositif permettant aux usagers de suivre, à distance, leurs biens immatriculés et d’être informés de toute opération inscrite sur leurs titres fonciers par mail et par sms.

Cependant, malgré ces avancées, selon Moussa El Khal, président et conseiller juridique de l’association pour le droit et la justice au Maroc, le phénomène est toujours préoccupant, le ministre des MRE ainsi que le CCME sont absents et le phénomène continue de peser sur la vie de centaines de MRE qui finissent par perdre espoir dans la justice du pays. Ainsi, des centaines d’affaires « trainent toujours dans les tribunaux du royaume », des jugements favorables aux personnes spoliées existent mais ne sont exécutés. Surtout, l’article 2 de la loi 39-08, dite loi spoliatrice25 Un article de cette loi accorde la prescription pour tout acte ... n’est toujours pas abrogé et l’acquéreur d’un bien « volé » est toujours mieux protégé que le propriétaire initial spolié26 Voir, ....

Conclusion

En raison de la situation socio-politique du pays, de la démocratisation de l’internet, du peu de contrôle par le pouvoir, de la large diffusion des smartphones, de la facilité de création de vidéos et de la popularisation croissante des plateformes vidéo, tel YouTube, les situations d’injustice et de vulnérabilité sont plus visibles dans l’espace public marocain.

Dans un contexte politique en (éternelle) transition démocratique, elles montrent des MRE confrontés à des problèmes avec le pays d’origine et dénoncent l’inefficacité de l’administration et du système judicaire. Ainsi, elles représentent de nouvelles formes de mobilisation, de revendication et d’action politique. Grâce aux nouvelles technologies, ces MRE victimes de graves injustices n’ont plus besoin de trouver une autre voix pour exprimer leur désespoir, leur colère et leurs doléances – associations de victimes, par exemple. Il s’agit de cette nouvelle réalité de la démocratie numérique que les citoyens sont en train d’inventer et qui bouscule l’espace public et politique traditionnel au Maroc et dans le monde. C’est pourquoi, on voit de plus en plus de Marocains du Maroc et de l’étranger, investir l’espace numérique, interpeller publiquement le Roi et lui présenter leurs doléances. Les réponses royales (positives) alimentent l’image d’équité et de proximité du Roi proche de son peuple.

Mais ces nouvelles formes de doléances numériques restent fortement ancrées dans la culture politique ancestrale du pays. Ainsi, la figure du Roi reste centrale dans cet espace politique montrant des sujets largement dépendants du seul pouvoir royal. Cette stratégie semble efficace puisque la réalité du phénomène, sa gravité et la volonté de l’endiguer sont maintenant largement reconnues par l’opinion publique et l’État. Paradoxalement, l’interventionnisme royal ne souligne-t-il pas encore plus les défaillances de l’administration marocaine et des responsables politiques marocains ? Et ne risque-t-il pas d’alimenter encore plus la défiance et l’apathie civique des Marocains? D’ailleurs, le Roi lui-même s’en est ému dans une récente allocution devant le parlement, le 14 octobre 2016, en critiquant vivement le peu d’efficience de l’administration marocaine en matière de gestion des doléances des citoyens qui préfèrent s’adresser directement à lui27 « Je suis évidemment fier de traiter directement avec mon peuple et de ....

Références   [ + ]
  • 1.
  • Plainte orale ou écrite exposant un grief, afin d’obtenir réparation, ou seulement de faire connaître un malheur, une infortune, source http://www.cnrtl.fr/definition/doléance.
  • 2.
  • Nous empruntons le terme videoactivisme à Cardon et Granjon (2013) mais en l’adaptant à notre terrain. Ces vidéos ne sont pas faites par des militants dans une logique alter médiatique pour contrer les médias classiques et informer autrement mais tout simplement dans le sens où des citoyens ordinaires, ici des MRE, s’approprient les nouveaux outils technologiques, ici la vidéo en ligne, pour investir l’espace public numérique, médiatiser leurs vulnérabilités afin de créer de nouvelles capacités de mobilisation et d’action politiques.
  • 3.
  • Discours prononcé devant le forum mondial sur la migration et le développement, à Marrakech, le 5 décembre 2018, voir https://www.facebook.com/MCMREAM/videos/discours-de-mr-abdelkrim-benatiq-ministre-d%C3%A9l%C3%A9gu%C3%A9-charg%C3%A9-des-marocains-r%C3%A9sidant-/207861353451426/, dernière consultation janvier 2019.
  • 4.
  • Le rapport est disponible à http://www.oecd.org/fr/migrations/talents-a-l-etranger-une-revue-des-emigres-marocains-9789264264304-fr.htm, dernière consultation janvier 2019.
  • 5.
  • Ils contribuent à 10% du PIB, couvrent les deux tiers du déficit de la balance commerciale, 22 % des importations et l’épargne des MRE représente 30% des dépôts bancaires.
  • 6.
  • Source, https://www.ccme.org.ma/fr/ccme, dernière consultation janvier 2019.
  • 7.
  • Source, https://fr.limelight.com/resources/white-paper/state-of-online-video-2018/, dernière consultation janvier 2019.
  • 8.
  • Voir https://www.anrt.ma/sites/default/files/rapportannuel/rapport_annuel_2017_vf.pdf, dernière consultation janvier 2019.
  • 9.
  • L’ANRT précise qu’en 2017, six ménages sur dix sont équipés en ordinateur et / ou tablette il s‘agit d‘une hausse de plus 6 % par rapport à 2016. Sur la période 2010-2017 l`augmentation est de près de 72%. Sept ménages sur dix accèdent à Internet (huit sur dix en milieu urbain et un sur deux en milieu rural) majoritairement via leur mobile (pour 66,5% des ménages).
  • 10.
  • Grâce à sa chanson « Zid Al Malik Zid Zid », Rachida Redouane devient populaire au Maroc et figure dans la liste des vidéos les plus vues au royaume en janvier 2019. Dans sa chanson, elle sollicite le Roi Mohamed 6 pour réformer le pays.
  • 11.
  • Voir https://www.actu-maroc.com/video-la-derniere-chanson-de-chikhates-sur-le-roi-qui-fait-le-buzz/, dernière consultation janvier 2019.
  • 12.
  • Voir https://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/07/28/au-maroc-internet-permet-de-voir-en-direct-sur-les-ecrans-les-manifestations-dans-le-rif_5166190_4832693.html, consultation février 2019.
  • 13.
  • Ibid.
  • 14.
  • https://www.lci.fr/international/au-maroc-une-agression-sexuelle-filmee-et-diffusee-sur-les-reseaux-sociaux-l-auteur-presume-arrete-2082896.html, dernière consultation février 2019.
  • 15.
  • Voir https://www.reseau-canope.fr/agence-des-usages/les-usages-video-des-jeunes-quels-interets-pedagogiques.html, dernière consultation janvier 2019.
  • 16.
  • L’article 2 stipule clairement que même si le bien est correctement immatriculé et que la transaction a été basée sur un faux, le propriétaire le perdrait au profit d’un acquéreur de bonne foi, si jamais il ne s’en rendait pas compte au bout de 4 ans, à partir de la date d’immatriculation du bien !
  • 17.
  • Un MRE est décédé d’une crise cardiaque suite à la découverte de la spoliation de son terrain remplacé par un immeuble.
  • 18, 19, 20.
  • Capture d’écran de vidéos de MRE victimes de spoliation immobilière.
  • 21.
  • L’Association pour le droit et la justice au Maroc (ADJM) œuvre au quotidien pour sensibiliser l’opinion publique à cette problématique, en espérant trouver des solutions aux familles délestées de leurs biens.
  • 22.
  • Par exemple, l’émission « Grand Angle » sur 2M télévision portant sur « la mafia de l’immobilier », en 2015 et la matinale « Oui mais non » diffusée sur les ondes de 2M Radio en partenariat avec le site Yabiladi en 2017.
  • 23.
  • En 2017, le ministre de la justice Mohammed Aujar parle de 57 cas déférés devant les tribunaux, mais le chiffre est contesté par les associations qui parlent plutôt d’une centaine de plaintes.
  • 24.
  • La plateforme est lancée par l’Agence Nationale de Conservation Foncière du Cadastre et de la Cartographie (ANCFFC) en juin 2017 et une campagne de sensibilisation est diffusée actuellement sur les ondes et chaines de télévision et radio nationales.
  • 25.
  • Un article de cette loi accorde la prescription pour tout acte d’écriture sur les titres fonciers au bout de quatre ans. Elle est censée protéger l’acheteur de bonne foi mais est détournée malheureusement par les spoliateurs pour délester les victimes de leurs biens.
  • 26.
  • Voir, https://www.yabiladi.com/articles/details/63776/emission-speciale-victimes-spoliation-immobiliere.html, dernière consultation janvier 2019.
  • 27.
  • « Je suis évidemment fier de traiter directement avec mon peuple et de régler ses problèmes simples. Je continuerai à le faire, toujours à son service. Mais est-ce que les citoyens me demanderaient d’intervenir si l’Administration faisait son devoir ? Il est certain qu’ils y ont recours précisément parce qu’ils se trouvent face à des portes fermées ou parce que l’Administration fait preuve de négligence dans les prestations qu’elle leur fournit, ou encore pour se plaindre d’une injustice qu’ils ont subie ».


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Pour citer cet article

, "Le web activisme vidéo des MRE victimes de spoliation immobilière au Maroc", REFSICOM [en ligne], Médias et migration/immigration : représentations, communautés et réseaux numériques, mis en ligne le 30 décembre 2019, consulté le Tuesday 28 January 2020. URL: http://www.refsicom.org/673


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