Analyse du traitement médiatique de l’émigration clandestine des jeunes de Côte d’Ivoire vers l’Europe : mise en visibilité du paradoxe ivoirien ?

et

Résumés

À partir de la théorie de l’agenda setting, ce travail analyse le traitement que les médias font du phénomène de l’émigration clandestine des jeunes ivoiriens dans un contexte de relative stabilité politique et de performance économique clamée. Il interroge ce paradoxe à travers l’examen de leurs motivations. La persistance de cette émigration met en visibilité la responsabilité de l’État dans le développement de ce phénomène. Désillusionnés par leurs gouvernants et charmés par les images projetées par les médias, ces jeunes fuient la souffrance, la misère et le désespoir que leur offre leur pays pour aller chercher un hypothétique eldorado en Europe. Le manque de perspective d’avenir les pousse à braver la mort en quête d’un mieux-être. Pour freiner ce fléau, des solutions sont préconisées mettant à contribution les institutions et les professionnels des médias pour corriger la perception de ces jeunes. Ces productions doivent leur montrer les vraies réalités de l’Europe avec ses chômeurs, ses sans-abris et son quart-monde tout en leur présentant les potentialités de création des richesses et d’opportunités d’affaires qui sont à leur portée dans leur pays.
Based on the theory of the setting agenda, this work analyzes the media's treatment of the phenomenon of illegal emigration of young Ivorians in a context of relative political stability and asserted economic performance. He questions this paradox through the examination of their motivations. The persistence of this emigration puts into visibility the responsibility of the state in the development of this phenomenon. Disillusioned by their rulers and charmed by the images projected by the media, these young people flee the suffering, misery and despair offered to them by their country to seek a hypothetical eldorado in Europe. The lack of prospects for the future leads them to brave death in search of well-being. To curb this scourge, solutions are advocated using institutions and media professionals to correct the perception of these young people. These productions must show them the real ities of Europe with its unemployed, its homeless and its quarter-world while presenting them with the potential for wealth creation and business opportunities that are within their reach in their country.

Texte intégral
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Introduction

Fortement liée à la mobilité des hommes qui se déplacent par nécessité ou par désir d’aventure (Labelle, 2015), la migration est immanente à la société humaine. Elle a pris des proportions inquiétantes en Afrique à partir de la chute du régime de Kadhafi en 2011. Depuis lors, la Libye est devenue la porte d’entrée des migrants Africains vers l’Europe. En 2015, l’Union Européenne a connu une «crise migratoire» (Blanchard et Rodier, 2016) marquée par un afflux de plus d’un million d’individus. Le fait nouveau de cette crise est son caractère clandestin qui est devenu une préoccupation mondiale mobilisant aussi bien la communauté internationale (ONU1 Organisation des Nations Unies, UA2 Union Africaine, OIM3 Organisation Internationale pour les Migrations) que scientifique (Kirsch, 2015 ; De Wenden, 2017). Ce phénomène reste un défi pour le monde entier et singulièrement pour les pays africains comme la Côte d’Ivoire. Éprouvé par une décennie de crises sociopolitiques, ce pays a connu un important mouvement migratoire suite à un changement brutal de régime en avril 2011. Nombre d’Ivoiriens, craignant pour leur vie parce que partisans ou soupçonnés d’être proches du pouvoir déchu, ont émigré à majorité vers les pays de la sous-région (Ghana, Burkina, etc.) et vers l’Occident pour d’autres (Iré, 2013). Cette mobilité, au regard du contexte, était liée à une migration forcée.

Mais depuis 2014, ce pays semble avoir retrouvé une certaine stabilité marquée par une croissance économique avec un taux moyen de 8% selon la banque mondiale (Rapport, 2018). Ainsi, pour attirer les investisseurs, le gouvernement le présente comme un pays attractif qui est définitivement sorti de la crise et les médias nationaux, comme la locomotive de l’Afrique de l’Ouest. Malgré cette situation, l’on continue d’observer le départ massif de jeunes hors du pays. Intoxiqués par les clichés et fascinés par l’image médiatisée de l’eldorado occidental, ces candidats à l’émigration clandestine, majoritairement jeunes (15 à 35 ans), bravent quotidiennement les dangers du désert et de la méditerranée. Les médias présentent régulièrement des images des corps inanimés d’Africains échoués sur les plages européennes ou repêchés après noyade ou encore des migrants clandestins vendus comme esclaves en Libye. Le rapport de l’OIM publié en 2017 révèle le nombre important de migrants Ivoiriens arrivés sur les côtes italiennes via la Libye. Les données de l’ONG italienne CEVI4 Centre de Volontariat International indiquent le chiffre de 8753 Ivoiriens dont 1263 femmes et 1474 mineurs non accompagnés. En France, sur les 124.000 demandeurs d’asile en 2017, 68% étaient des Ivoiriens selon l’OFPRA5 Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides.

Ainsi, de terre d’immigration depuis son accession à l’indépendance en 1960 (Brou et Charbit, 1994) due à son histoire, à son économie de plantation et à sa politique d’ouverture sur l’extérieur, la Côte d’Ivoire est devenue, ces dernières années, le 4ème pays d’émigration (OIM, Rapport 2017). Cette réalité donne une image contrastée du pays au regard du traitement médiatique de ce phénomène et de la communication gouvernementale. Elle apparait paradoxale, fait problème et pose des questions dans un contexte de stabilité politique apparente et de performance économique clamée par les autorités. Pourquoi les jeunes émigrent hors de leur pays au moment où celui-ci est présenté comme la locomotive de la sous-région? Comment s’explique ce départ massif dans un pays qui connait une stabilité et une bonne croissance économique? Quelle image les médias projettent-ils de l’Europe? Et quelle perception ces candidats à l’émigration ont-ils de leur pays pour le fuir au péril de leur vie? En d’autres termes, cette mise en visibilité de ces paradoxes ne traduit-il pas dans le fond la responsabilité du gouvernement? Comment lutter contre ce fléau?

Méthodologie

Ce travail s’inscrit dans la théorie de l’agenda setting qui postule que les médias déterminent le calendrier et la hiérarchie des sujets à mettre à l’ordre du jour en définissant ce à quoi les individus doivent penser. Il vise à comprendre les raisons du départ des jeunes hors de la Côte d’Ivoire malgré sa stabilité politique et ses performances économiques. Plus spécifiquement, il cherche à appréhender cette situation paradoxale à travers le traitement que les médias font de ce phénomène. L’hypothèse de cette recherche est que l’émigration clandestine des jeunes Ivoiriens vers l’Europe s’explique davantage par l’influence des médias et la perception qu’ils ont de leur pays.

Pour la collecte des données, nous avons privilégié la recherche documentaire. Il s’agit des ouvrages et des articles de presse mais aussi des émissions télés, vidéos et publications diffusées sur YouTube et Facebook traitant de la question de l’émigration clandestine des jeunes Ivoiriens. Le corpus étudié est composé principalement de 5 productions médiatiques:

- Deux Documentaires d’investigation:
  1. «Côte d’Ivoire: Les migrants, retour de l’enfer», réalisé en 52 minutes par Média production africa en collaboration avec le ministère de l’intégration africaine et des Ivoiriens de l’extérieur.
  2. «Migrants, sur la route de l’enfer», réalisé en 60 minutes par la chaîne de télé suisse RTS.
- Un reportage: «Fatiguée de l’oisiveté, la jeunesse de Daloa choisit l’immigration clandestine», réalisé en 15 minutes par la chaîne de télévision ivoirienne RTI 1.
- Une émission de débats: «Je préfère aller à l’aventure, ici, c’est l’enfer» de l’émission «On se dit les gbè » diffusée le 26 janvier 2019 sur la chaîne A+Ivoire du bouquet CanalSat.
- Une interview de la méga star de reggae Alpha Blondy sur la migration clandestine diffusée par Konbini news, média français d'info divertissement en ligne.

Ces différentes productions mettent en scène des migrants Ivoiriens qui racontent à visage découvert leurs expériences, les risques encourus de la traversée du désert et de la méditerranée. Elles présentent aussi des candidats à l’émigration qui parlent de leur projet migratoire avec passion. Ces productions médiatiques ont été très enrichissantes pour cette étude.

La méthode adoptée pour traiter les données recueillies est celle de l’analyse de contenu. Cette démarche qualitative a consisté à dégager des discours des migrants, des significations et des intentions déclarées qui ont motivé leur projet migratoire. La retranscription des discours des concernés a été nécessaire pour catégoriser et organiser les informations exprimées de façon très variée en mettant en lumière des catégories d’analyse. Il s’agit précisément de l’analyse de discours et de l’analyse lexico‐thématique. Ensuite, les données recueillies ont été codées en vue de leur exploitation par quantification à travers le décompte fréquentiel d’items de signification à partir de la fréquence d’apparition de chaque mot ou expression pertinente dans les propos tenus. Cela a mis en évidence de grandes catégories contenant elles‐mêmes des sous catégories relatives aux attributs associés à l’émigration et aux schèmes comportementaux révélateurs des motivations des jeunes. Cette démarche a finalement abouti en une catégorisation de cinq thèmes dominants structurant leurs discours: 1. Contexte de l’émigration; 2. Motivations de départ des jeunes ; 3. Perception de l’Europe ; 4. Perception de leur pays ; 5. Responsabilité du gouvernement. Enfin, nous avons privilégié les items lexicaux et les rapports de synonymie pour analyser les données recueillies. Les propos des migrants ont été retranscrits en italique et entre guillemets pour préserver leurs opinions telles quelles.

Ce travail présente d’abord, le cadre théorique et le contexte de l’émigration, ensuite la perception des migrants et, enfin la politique de lutte contre ce phénomène.

Cadre théorique et genèse de l’émigration clandestine des Ivoiriens

Cadre théorique

Plusieurs écoles de pensée animent la littérature sur la migration. La théorie néo-classique explique les mouvements migratoires par les déséquilibres des économies nationales. Pour ce courant, les travailleurs migrent parce qu’ils sont pauvres chez eux et qu’ils préféreraient l’être moins dans un pays développé. C’est le modèle du type push-pull qui pose que les mouvements migratoires résultent de l’écart de richesse entre Sud et Nord (Piguet, 2013). Pour l’école néomarxiste, la migration est au contraire liée à la dépendance du pauvre par rapport au riche, c’est-à-dire à l’exploitation du Sud par le Nord. Pour cette approche, le déplacement des personnes ne résulte pas de calculs économiques d’individus rationnels, mais des facteurs socio-historiques qui existent entre métropole et colonies. C’est donc la déstructuration des sociétés du Sud par le colonialisme puis le néocolonialisme qui «libère» une main-d’œuvre qui va alimenter les marchés du travail des pays du Nord (Massey et al., 1993, 444). Ces réflexions théoriques riches et plurielles de ces écoles montrent la complexité de ce phénomène. Cependant, il est aujourd’hui difficile de traiter les problèmes migratoires par les seuls facteurs de répulsion ou d’attraction ou à partir de cycles économiques du courant néo-classique. Il est également réducteur de le faire sous l’angle néomarxiste à travers un rapport de dépendance Nord-Sud.

En effet, les causes et les logiques migratoires actuelles échappent au contrôle des pays de départ et d’accueil. Les facteurs de migration se sont entre temps multipliés. Des migrants à la recherche de travail et de meilleures conditions de vie, se sont ajoutés des déplacés environnementaux, des demandeurs d’asile, des refugiés, des étudiants, etc. Ces migrations sont comme soutient Bermúdez (2007, 93) une «réponse aux changements du monde, et comme  telle elles se sont adaptées à lui et en sont un réflexe». L’approche systémique se prête mieux à cette nouvelle réalité. Le postulat théorique de cette approche macro-structurelle permet d’appréhender «la migration non plus comme un mouvement linéaire et unidirectionnel, mais comme un phénomène circulaire imbriqué dans un système de variables interdépendantes» (cité par Piché, 2013, 157). Il débouche sur «une conception de la migration internationale en lien avec la mondialisation, suggérant même l’idée d’un marché du travail global dans une économie mondialisée» (Simmons, 2002 cité par Piché, 2013, 158). Cette approche prend en compte tous les éléments de l’environnement pouvant affecter les mouvements migratoires allant de l’environnement économique à la technologie, à l’environnement social et aux facteurs politiques ainsi qu’à la circulation de l’information et au maintien des contacts avec le lieu d’origine. Ainsi, la migration résulte à la fois «de la personnalité et des trajectoires socio-économiques du candidat migrant, de l’environnement produit par son ménage et sa communauté de référence, des circuits d’information auxquels il est exposé, des réseaux migratoires et des contextes politiques et économiques du pays d’accueil» (Ndione, 2008, 2). Cette étude se positionne dans cette approche systémique pour expliquer le phénomène d’émigration clandestine des jeunes Ivoiriens vers l’Europe. Qu’est-ce qui explique le développement de cette clandestinité chez les migrants Africains ?

La célèbre phrase de Michel Rocard, ancien Premier ministre français «l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde» a été le point de départ du contrôle de l’immigration en Europe et dans les pays occidentaux (Deborde, 2015). En effet, avec la croissance du taux de chômage due à la grave crise économique et financière de 2008, les pays d’accueil ne veulent plus recevoir les immigrés, accusés de voler leur pain. L’hostilité et la xénophobie vont progressivement se répandre en Occident avec la montée de l’extrême droite et des néonazis qui abhorrent ouvertement les immigrants accusés d’être à l’origine de l’insécurité et du chômage (Mourad, 2017). Les pays européens vont alors adopter des politiques migratoires restrictives pour réguler l’entrée des étrangers sur leur territoire. Dans leur volonté de contrôle, ils mettent en œuvrent une politique d’ouverture sélective des frontières aux étrangers appelée «immigration choisie» (Viprey, 2010). Cette nouvelle donne consiste, pour ces pays, à choisir «leurs» immigrés en privilégiant les travailleurs qualifiés, les élites et ceux susceptibles d’être les plus utiles à leur économie (Cardin, 2016).

En plus de cette politique, l’Union Européenne va mettre en place plusieurs moyens de lutte contre l’immigration. C’est par exemple la coopération policière avec les pays du Maghreb, le renforcement de l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes (Frontex) et les assistances économiques aux États pauvres avec son fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique (FFUE). Les pays de l’Union Européenne vont également durcir les conditions d’obtention de visas Schengen pour les ressortissants de l’Afrique de l’Ouest francophone. L’institution du visa Schengen est «un outil de lutte contre la criminalité transfrontière, un moyen d’harmoniser les politiques contre l’immigration illégale et un moyen de coordonner les informations sur les étrangers en situation irrégulière» (Bigo, 2003, 1). Ce document est facilement accordé à ceux qui ont un statut professionnel reconnu tels que les cadres supérieurs, leaders politiques, artistes et sportifs de renommée internationale, étudiants, etc. Ces mesures restrictives de contrôle, de régulation et de filtrage à l’entrée de l’Europe vont amener nombre de candidats ne remplissant pas les conditions à les contourner en prenant la voie de la clandestinité. L’immigration clandestine ou irrégulière est donc l’entrée illégale ou illicite sur un territoire national d’étrangers ne possédant pas les documents requis par la loi. «Les immigrés en situation irrégulière sont donc ceux qui, par leurs déplacements, installations, insertions dans le marché du travail, rentrent en opposition avec la réglementation de la mobilité humaine instituée par les États, elle-même hiérarchiquement différenciée selon les pays d’origine des candidats à l’entrée» (Ambrosini, 2010, 10).

Ces dernières années sont marquées par l’ampleur de l’émigration clandestine de jeunes africains vers les pays d’Europe. Les Africains de l’Ouest francophone représentent le flux migratoire le plus important depuis la seconde guerre mondiale avec près de 15% du flot des migrants entrés en Europe en 2015 (Osman et Pinault, 2016). La Côte d’Ivoire est l’un des pays le plus touché par ce phénomène de la migration clandestine. Quels sont les motifs de leur départ?

Genèse et causes de l’émigration des jeunes Ivoiriens

Les causes des migrations internationales sont suffisamment connues et documentées. Mais celles de la Côte d’Ivoire présentent quelques particularités liées à son contexte politique, socio-économique et culturel. Au niveau politique, ce pays a vécu, depuis le premier coup d’État de 1999, une série de crises multiformes: rébellion armée, partition du pays, contentieux électoral, guerre militaro-civile, changement brutal de pouvoir. Les conséquences majeures de ces perturbations sont l’insécurité, l’instabilité du pays et la peur de l’incertitude de l’avenir. Victimes et/ou fatigués de ces impasses, nombre de jeunes Ivoiriens n’hésitent pas à se lancer dans des aventures d’un ailleurs prometteur. Ce phénomène a commencé à prendre de l’ampleur à partir des crises politiques.

Sur le plan socio-économique, la population demeure sous le seuil de la pauvreté malgré une croissance économique présentée et vantée par les gouvernants çà et là dans les médias. Le taux de chômage chez les jeunes en âge de travailler se situerait entre 23 et 26% selon le gouvernement et entre 70 et 90% selon la Banque Africaine de Développement (Rapport BAD, 2018). Ils sont confrontés à l’absence d’emploi, à la cherté de la vie et à la paupérisation généralisée. En dehors de quelques activités informelles exercées par certains comme la gestion de cabines téléphoniques, la vente de friperies ou de marchandises dans la rue, le lavage auto, etc., la majorité est en proie à l’oisiveté et à la fainéantise. Cette situation les rend plus vulnérables au virus de l’émigration. Il s’agit de fuir un quotidien marqué par une pauvreté insoutenable qui cohabite paradoxalement avec l’opulence dans laquelle baigne une frange de la société.

En plus de ces causes politiques et économiques, des facteurs socio-culturels déterminent aussi la mobilité des jeunes Ivoiriens vers l’Occident. La décennie de crises qu’a connue la Côte d’Ivoire a eu des répercussions désastreuses surtout sur les jeunes. Nombre d’entre eux se sentent marginalisés à cause de l’absence de perspectives d’avenir pendant qu’ils voient dans les médias de nouveaux modèles de réussite. Par exemple, d’anciens rebelles ont réussi et sont devenus des personnalités de ce pays par la force des armes. De même, des cybercriminels, connus sous le nom de «brouteur6 Dans le jargon ivoirien, le «brouteur» est un arnaqueur opérant sur ...», sont pris pour références et leurs noms sont chantés par les artistes de la musique urbaine ivoirienne (Zouglou et Coupé-décalé). Influencés par ce contexte ambiant, les jeunes renoncent de plus en plus à l’idéal traditionnel de réussite sociale qui passait par les bonnes études, l’accès aux hautes fonctions bureaucratiques ou à un emploi par une formation appropriée. Ce modèle véhiculait des valeurs du travail, du mérite et du courage soutenues par des adages du genre «c’est à la sueur de son front qu’on gagne son pain». Aujourd’hui, ces jeunes ne veulent plus souffrir pour gagner leur pain. Ils ont perdu la patience et le goût de l’effort pour s’adonner au gain facile. C’est la génération «pressée-pressée» adepte du culte du gain immédiat, de la facilité et de l’effet miracle. La maxime «la fin justifie les moyens» caractérise bien cette génération de jeunes. Ils sont prêts à tout pour devenir rapidement riches. Ces exemples de réussites sociales influencent indubitablement leurs rêves et leurs prises de décisions de voyager vers des horizons plus prometteurs. À cela s’ajoutent des pesanteurs sociales qui exercent également une pression sur la jeunesse. Pour certaines familles, la migration est devenue un mode d’ascension sociale. Plus l’on a des enfants à l’étranger et plus la famille est respectée et considérée. Ce prestige constitue aussi un poids sur les représentations des jeunes et peut influencer leur comportement. Car, derrière le «désir irrésistible» de partir, il y a la «recherche d’un statut ou d’une reconnaissance sociale aux yeux des siens» (Éric de Rosny cité par Lado, 2005, 17).

Tous ces facteurs semblent considérablement les conditionner dans leur quête de réalisation et de valorisation sociale. Ils rêvent tous d’un avenir meilleur et de bien-être avec un travail bien rémunéré pour mener une vie paradisiaque. Ce rêve est caressé et ils sont convaincus de le réaliser en Europe. Quelle perception ces candidats à l’émigration se font-ils de l’Europe comparée à leur pays au point de tout sacrifier et de tout abandonner (famille, amis, travail, école) pour tenter l’aventure?

Perception de chez soi et de l’Europe par les émigrants Ivoiriens

Dans les propos tenus, les migrants et les candidats à l’émigration dépeignent, dans leur majorité, leur pays comme une terre où la vie est très difficile. Ils le perçoivent comme un «enfer» à cause des réalités difficiles qu’ils vivent au quotidien: «Ici, c’est l’enfer, je préfère partir que de souffrir ici», «Je préfère aller en aventure, ici c’est l’enfer!». «Ici» fait référence à leur pays, la Côte d’Ivoire. L’enfer est présenté, selon de nombreuses religions, comme un état de la cruauté faisant référence à une souffrance extrême et insupportable, à une grande angoisse, au désespoir (Baschet, 1985). Il renvoie à tout ce qui est source de supplices, de mal-être, de peines et de tourments. À cause de cette image négative, ils ne semblent plus supporter leur pays: «Je préfère partir pour affronter les difficultés de là-bas que celles d’ici», «Je préfère souffrir ailleurs que de souffrir dans mon propre pays», «Je préfère être bloqué ici que de rentrer dans mon pays». Comparer leur pays à un enfer traduit leur profond ressentiment et leur désespoir. Cette désespérante perception apparait également au niveau socio-économique et politique.

Au plan socio-économique, cet enfer se traduit par les problèmes de chômage, de pauvreté et de cherté de la vie. Le manque de travail est perçu par ces jeunes comme quelque chose d’insoutenable: «je quitte le pays à cause du chômage», «il n’y a pas de travail ici», «C’est difficile de trouver du travail ici», «il n’y a plus rien ici», «tout est fermé». Aussi, la pauvreté est vue comme une calamité: «la pauvreté va nous tuer ici, partir est mieux», «Je préfère mourir que de rester pauvre», «c’est dur au pays», «il n’y a rien à manger», «on survie ici», «tout est devenu difficile pour moi», «c’est la misère ici», «mes parents n’ont pas de moyens pour m’aider», «je suis livré à moi-même». La cherté de la vie a été également évoquée pour traduire ce qu’ils considèrent comme un enfer: «tout est cher au pays», «il n’y a pas d’argent», «on ne peut rien payer». Dans leurs propos, ces jeunes dénoncent le fait qu’ils ne trouvent pas du travail et n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins encore moins à vivre décemment. Tout est «fermé» selon eux, c’est-à-dire qu’il n’y a pas d’issu. C’est en quelque sorte le chaos qu’ils décrivent. Ils expriment en fait leur mal-être et leur souffrance. Cette réalité semble indiquer qu’ils ont perdu tout espoir en leur pays.

Au niveau politique, ils s’insurgent contre l’injustice sociale: «je n’ai pas d’argent pour acheter un travail», «ici quand tu n’as pas de relation, tu n’as pas de travail». Ils déplorent l’arbitraire dans les concours nationaux et les modes de recrutement des candidats à l’emploi. Les jeunes qui n’ont pas d’argent pour «payer» un concours ou qui n’ont aucune relation pour obtenir un emploi sont abandonnés à leur sort. Les conséquences se traduisent par le développement de certaines pratiques comme le favoritisme, le clientélisme et la corruption qui permettent d’obtenir facilement un emploi sur la base d’appartenance politique, de réseaux de connaissances ou de moyens financiers (Blundo et De Sardan, 2001). Ce qui les pousse à dire qu’«il n’y a pas d’avenir en restant», «nous nous sentons étrangers dans notre propre pays», «partir est mieux». Aussi n’arrivant pas à se réaliser chez eux, ils ne supportent plus leur situation de désœuvrement: «il n’y a rien à faire ici», «on ne fait rien ici, il vaut mieux partir se chercher». L’Occident leur apparait comme l’ultime voie de sortie de leurs difficiles conditions pour bénéficier de meilleures opportunités: «les petits boulots que je fais ici sont très bien rémunérés en Europe». Fuir donc leur pays pour y aller réaliser leur rêve semble s’imposer à eux. Ils aspirent tous à un ailleurs meilleur au présent. Cette peinture de la Côte d’Ivoire semble contrastée avec l’image de pays prospère clamée par le gouvernement et projetée par les médias.

À l’encontre de cette perception négative, les candidats à l’émigration clandestine perçoivent tous l’Europe comme un Eldorado où tout serait possible, beau, merveilleux. Une terre d’abondance et de délices où il ferait bon vivre. Un paradis terrestre où il n’y aurait aucun problème, aucune difficulté pour réaliser ses rêves. Ce serait enfin un continent d’opportunités où les richesses circuleraient et où la garantie de trouver un travail sécurisé serait possible. Ils expriment ces réalités avec beaucoup d’enthousiasme et de passion dans les documentaires et reportages télévisés: «partir en Europe, c’est réussir ma vie», «en France je serai heureux», «l’Europe est sucrée». L’Europe leur apparaîtrait aussi comme un espace de liberté et de respect des droits civiques: «les droits de l’homme sont respectés en Europe», «là-bas, on ne t’emmerde pas n’importe comment», «les droits des citoyens sont garantis et respectés». Ils dénoncent implicitement le fait qu’ils ne sont pas en sécurité dans leur propre pays. Cependant d’où leur vient cette fascination pour l’Europe, cette image idéalisante qu’ils se représentent?

À l’analyse, la perception des africains en général et des candidats à l’émigration en particulier est le fruit d’un imaginaire collectif façonné en grande partie par les médias. L’Internet et les chaînes de télévisions satellitaires (CanalSat et Startimes) présentes en Côte d’Ivoire diffusent à longueur de journée des images séduisantes et attirantes d’une Europe où le travail est à la portée de tous et où la population vit dans de magnifiques maisons, roule de belles voitures, fait ses emplettes dans de gigantesques centres commerciaux, regarde les compétitions sportives dans de merveilleux stades, etc. Ces médias à travers leurs contenus (films, documentaires, émissions, etc.) véhiculent des modes de vie et de cultures ainsi que des modèles sociaux de l’Occident. Ce qui se passe et se vit ailleurs est diffusé dans le pays par les médias et partagé en temps réel par les réseaux sociaux numériques. La forte exposition des jeunes aux chaînes de télé, à Facebook et WhatsApp a fini par les convaincre que leur réussite est en Europe et non chez eux. Ces productions médiatiques alimentent nécessairement leurs rêves et légitiment leur quête de l’eldorado européen. Symbolisant le pays de cocagne (Malraux, 1951), cet eldorado est caractérisé par «un accès facile à la société de consommation, une levée des interdits sexuels, un bien-être économique et social, une liberté individuelle, très éloignés de leur vie quotidienne» (Wihtol de Wenden, 2002, 49). Cette utopie occidentale possède des référents, des symboles et des représentations associés à la prospérité matérielle et financière de l’individu. L’Europe est donc tout le contraire de leur pays en termes d’opportunités, de possibilités, d’obtention d’un emploi, de bonne rémunération, de respect des droits de l’homme et de réalisation de soi.

Ce mythe de l’eldorado est entretenu par la réussite sociale de certains Ivoiriens qui ont eu la chance d’immigrer en Europe. Ces derniers affichent sur leur page Facebook et WhatsApp leur aisance matérielle: belles maisons et voitures, bijoux et montres de valeurs, chaussures et vêtements de marque, etc. Ils s’occupent de leurs parents en les mettant à l’abri du manque et de l’indigence. Ils apparaissent à ceux qui sont restés au pays comme des modèles de réussite à imiter. Grâce à leur nouvelle situation financière et matérielle, ils sont valorisés socialement et font la fierté de leurs familles. Pour les cas les plus célèbres, nous avons le musicien Asalfo de Magic System ; les footballeurs Didier Drogba, Yaya Touré, Kouassi Gervais dit Gervino et Nicolas Pépé ; les athlètes Murielle Ahouré et Marie-Josée Ta-Lou. Ces célébrités ont vu leur vie changer grâce à l’Europe. La presse fait souvent état de leur fortune et des montants de leur transfert en club portant sur des milliards de francs CFA. Durant leur séjour au pays, ces stars mènent des vacances de rêve. Elles sont généralement les invités privilégiés des chaînes de télé et de radio. Considérées et respectées dans la société, elles suscitent l’admiration et inspirent nombre de jeunes. Tout cela suscite nécessairement des convoitises et provoque chez ces derniers la tentation de partir aussi en Europe pour réussir aussi.

La construction sociale de cette vision paradisiaque de l’Occident est enfin légitimée par le comportement de certaines autorités et personnalités du pays. Pour leurs moindres besoins, elles vont en Europe, y scolarisent leurs enfants, s’y soignent, y passent leurs vacances et y font leurs emplettes. Tout cela traduit que ces autorités n’ont pas confiance aux systèmes sanitaires, éducatifs et sociaux du pays qu’elles-mêmes dirigent. Ce qui finit inéluctablement par convaincre les jeunes que tout ce qui est bon se trouve en Europe. Ce «surinvestissement d’images d’un ailleurs fantasmé» (Fouquet, 2007, 84) les conduit à penser que l’Europe est la réponse à tous leurs maux.

Au regard de ce qui précède, nous retenons que «la migration n’est pas uniquement un phénomène découlant de la décision volontaire ou involontaire d’un individu de quitter son pays, mais elle est parfois provoquée, voire encouragée par des événements à caractère social, économique, politique, ethnique, etc.» (Kaya, 2002, 27). La volonté d’émigrer des jeunes est effectivement influencée par la perception qu’ils ont de leur pays et de l’ailleurs. Ils ont fini par intégrer qu’aller en Europe est la seule solution de rechange qui s’offre à eux pour réaliser leurs rêves dans les conditions de vie qu’ils espèrent meilleures. Rappelons que ces candidats sont composés à majorité de jeunes. Or cette frange de la population est psychologiquement vulnérable. Elle est plus sensible et encline à toutes les formes de suivisme, d’imitation ou de contagion sociale. Le paradigme de la psychologie du comportement pose à cet effet que «les individus ont tendance à imiter les comportements de ceux qui leur servent de modèle» (Tarde, 1987, 7).

Par ailleurs, les données recueillies montrent deux groupes de candidats à l’émigration. Il y a, d’un côté, les conditionnés et de l’autre côté, les désespérés. Les conditionnés sont ceux qui sont formatés par l’influence des médias, de la société et des réseaux de passeurs. Et les désespérés sont ceux qui sont déçus du système politique et économique de leur pays. Toutefois, ces deux groupes ont en commun la réalisation de leurs rêves, qui est d’émigrer à tous les prix. Cependant, à travers les maux qu’ils dénoncent pour justifier leur départ, ces jeunes ne mettent-ils pas en visibilité la responsabilité de leur État?

Mise en visibilité du paradoxe ivoirien et lutte contre l’émigration clandestine

Mise en visibilité du paradoxe ivoirien

Cette situation d’émigration massive des jeunes Ivoiriens hors de leur pays met en visibilité deux paradoxes. Un paradoxe désigne ce qui va à l’encontre de l’opinion communément admise.  Le premier paradoxe de la Côte d’Ivoire est lié à son histoire. En effet, ce pays est considéré à ce jour comme une terre d’accueil avec six millions d’étrangers sur 23 millions d’habitants selon les résultats du dernier recensement général de la population et de l’habitat (Source ins.ci, RGPH 2014). Il a largement dépassé le seuil du tolérable en matière d’immigrés dans le monde. Depuis son indépendance en 1960, il accueille un nombre très important d’étrangers africains provenant majoritairement des territoires de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Sa forte croissance de l’activité économique dans les années soixante-dix a constitué un puissant facteur d’attraction. Comment donc de terre d’immigration avec 24,2% d’étrangers sur son sol, ce pays est devenu le 4ème pays d’émigration (OIM, Rapport 2017) ?

Le second paradoxe est lié à sa situation économique. Depuis 2011, le gouvernement a réussi à rétablir l’économie qui enregistre une stabilité et une croissance rapide à un rythme moyen de 8% par an. Selon la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, elle connait un taux de croissance de 8,5% en 2016, 7,4% en 2017 et 2018 et 7,2% en 2019. L’économie de la Côte d’Ivoire se porte bien dans l’ensemble et reste en tête de la région et du continent juste après l’Éthiopie et devant le Rwanda et le Sénégal (Rapport Banque mondiale, 2019). Et pourtant, malgré cette embellie économique, l’on assiste au départ massif de sa jeunesse hors du pays. La croissance économique de la Côte d’Ivoire ne semble malheureusement pas retenir ses migrants.

Ces paradoxes révèlent manifestement la responsabilité du gouvernement dans le développement de cette émigration. En témoignent les raisons évoquées par les jeunes pour justifier leur départ. Ils ont dénoncé en toile de fond l’injustice sociale et la mauvaise gouvernance des autorités à travers leurs conditions de vie difficiles liées aux inégalités économiques et sociales. La raison est qu’il y a une répartition inégale des fruits de la croissance au niveau de la population. Non seulement, l’État ne favorise pas la création de la richesse mais il ne développe pas aussi une politique de formation et d’employabilité en faveur des jeunes. La conséquence se traduit par l’augmentation du taux de chômage et de la pauvreté généralisée qui est de nature à les décourager et à croire à un avenir meilleur ailleurs. Or, ces jeunes représentent les futurs acteurs du changement social et du développement de la Côte d’Ivoire. La persistance de leur départ pourrait à terme fragiliser son émergence. Il est donc impérieux de réfléchir sur les moyens de lutte contre ce phénomène.

Lutte contre l’émigration clandestine des jeunes Ivoiriens

La réflexion sur la lutte contre l’émigration clandestine dans le contexte actuel s’inscrit dans une approche systémique tenant compte des réalités de la mondialisation mais aussi de celles de la société de l’information et de la communication. Cette alternative doit reposer sur une approche médiatique impliquant tous les acteurs concernés par ce phénomène: gouvernement, société civile, parents, leaders religieux, enseignants, artistes, anciens migrants de retour, organismes nationaux et internationaux en charge de la migration. Ici, la solution est de déconstruire d’abord l’image que les jeunes ont de l’Europe et de leur propre pays par un changement de mentalité. Pour y parvenir, le gouvernement doit mettre en première ligne de cette lutte les institutions et les professionnels des médias. Les jeunes étant les gros consommateurs de leurs productions, l’influence des médias sur eux a été clairement démontrée par les données recueillies. Cet effet se traduit, selon la théorie de l’agenda setting, par leur capacité à façonner leurs modes de pensée en définissant l’ordre du jour et en orientant ensuite leur opinion. Par ce pouvoir, les médias peuvent modifier leur perception et conditionner leur comportement. Les professionnels des médias doivent réaliser alors des films institutionnels, des documentaires d’investigations et des reportages sur les vraies réalités de l’Occident. Or jusqu’à présent, le traitement que les médias font de la migration ne présente que les risques et la désolation. La parole est toujours donnée aux volontaires pour raconter leur souffrance et donner les motivations de leur départ. Aussi, la plupart des productions médiatiques ne traitent de la société occidentale que sous des angles idylliques: beaux paysages, villes propres, logements, appartements et maisons luxueux; populations urbaines et rurales heureuses et laborieuses, campagnes verdoyantes avec une agriculture mécanisée; très peu de chômeurs qui bénéficient d’ailleurs d’allocations de chômage. Par contre, ces mêmes médias ne renvoient des pays africains que des images de catastrophes, de famine, de guerres, de misères, de maladies mortelles.

Il s’agira désormais de rompre avec cette habitude en présentant la vraie image de l’Europe avec ses chômeurs, ses bidonvilles et son quart-monde7 Le terme quart monde est utilisé pour désigner la fraction de la .... Une Europe où il y a aussi des démunis qui ne sont pas insérés socialement et économiquement. Ces personnes n’ont ni toit (Sans Domicile Fixe ou SDF), ni travail et sont livrées à elles-mêmes. Les médias font abstraction de cette réalité de sorte que la jeunesse africaine, dans sa grande majorité, n’en est pas informée. À l’opposé, des productions nationales pourraient amener ces jeunes à prendre conscience des ressources de leur pays et des possibilités de mener une vie meilleure en leur présentant les opportunités d’affaires et de création de richesses qui sont à leur portée. Toutes ces productions médiatiques doivent être diffusées de façon continue sur les réseaux sociaux numériques et les chaînes de télévision et de radio préférées des jeunes. Parallèlement à ces productions, des campagnes intensives de communication et de sensibilisation avec des messages forts pourraient être menées auprès des jeunes dans les espaces publics comme dans les supports médias qu’ils consomment. À ces actions, il faut associer les témoignages des migrants retournés au pays afin de partager leurs expériences sur les dangers encourus.

Par ailleurs, un programme de formation à l’entrepreneuriat aussi bien dans le secteur formel qu’informel permettra aux jeunes diplômés, déscolarisés ou de faible niveau d’instruction d’avoir des compétences techniques, commerciales et managériales pour gérer leur propre structure. Aussi, au niveau de l’employabilité, une véritable politique pourrait leur permettre d’entreprendre librement chez eux. Ce qui aurait pour bénéfice de réduire le taux de chômage par leur insertion sur le marché du travail.

Cette étude a montré que la croissance économique ne suffit pas pour réduire la pauvreté et résoudre les problèmes d’inégalités (Cling et al., 2004). La solution de maintenir les jeunes et de leur redonner confiance va au-delà de l’économie pour s’inscrire dans un cadre plus global. Elle est à la fois politique, économique, sociale et culturelle pour favoriser les opportunités de créations de richesse et d’obtention d’un emploi, les conditions de liberté et de respect des droits de l’homme. D’où la contribution des médias pour changer la perception des jeunes sur leur pays et sur l’Europe. Grâce aux productions médiatiques, ils pourraient reprendre confiance et espoir en eux en réalisant que l’eldorado qu’ils cherchent tant ailleurs se trouve chez eux. Ils n’auront donc plus besoin de braver la mort pour aller à l’aventure. Ils pourront utiliser toute l’énergie qu’ils déploient dans leur projet migratoire au service de leur réussite au pays. Le gouvernement, à cet effet, gagnerait à encourager les initiatives de création d’entreprises en leur facilitant l’accès au financement pour leur permettre de créer leur propre startup ou leur business. Ne pas le faire sera considéré comme une démission.

Conclusion

La persistance de l’émigration clandestine des jeunes Ivoiriens ces dernières années met en évidence un certain nombre de paradoxes révélateurs de la responsabilité de l’État dans le développement de ce phénomène. Terre d’immigration depuis sa souveraineté, la Côte d’Ivoire assiste au départ de sa jeunesse dans un contexte de performance économique à cause d’une mauvaise répartition de la richesse nationale. Désabusés par leurs gouvernants et fascinés par l’image projetée de l’Occident, ces jeunes fuient la misère, le chômage et le manque d’activités pour aller chercher un hypothétique eldorado en Europe. Malheureusement, cette émigration d’espoir se transforme, bien souvent, à l’arrivée en une immigration de désespoir chez nombre de candidats.

Cette étude a montré que la croissance économique ne suffit pas pour réduire la pauvreté et résoudre les problèmes d’inégalités (Cling et al., 2004). La solution de maintenir les jeunes et de leur redonner confiance va au-delà de l’économie pour s’inscrire dans un cadre plus global. Elle est à la fois politique, économique, sociale et culturelle pour favoriser les opportunités de créations de richesse et d’obtention d’un emploi, les conditions de liberté et de respect des droits de l’homme. D’où la contribution des médias pour changer la perception des jeunes sur leur pays et sur l’Europe. Grâce aux productions médiatiques, ils pourraient reprendre confiance et espoir en eux en réalisant que l’eldorado qu’ils cherchent tant ailleurs se trouve chez eux. Ils n’auront donc plus besoin de braver la mort pour aller à l’aventure. Ils pourront utiliser toute l’énergie qu’ils déploient dans leur projet migratoire au service de leur réussite au pays. Le gouvernement, à cet effet, gagnerait à encourager les initiatives de création d’entreprises en leur facilitant l’accès au financement pour leur permettre de créer leur propre startup ou leur business. Ne pas le faire sera considéré comme une démission. 

Références   [ + ]
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  • Dans le jargon ivoirien, le «brouteur» est un arnaqueur opérant sur Internet pour extorquer de l’argent à ses victimes.
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  • Le terme quart monde est utilisé pour désigner la fraction de la population d’un pays riche vivant sous le seuil de la pauvreté.


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Pour citer cet article

et , "Analyse du traitement médiatique de l’émigration clandestine des jeunes de Côte d’Ivoire vers l’Europe : mise en visibilité du paradoxe ivoirien ?", REFSICOM [en ligne], Médias et migration/immigration : représentations, communautés et réseaux numériques, mis en ligne le 30 décembre 2019, consulté le Tuesday 28 January 2020. URL: http://www.refsicom.org/649


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