L’éthique des journalistes tunisiens face à la déontologisation de la profession : libération par ou contre le Conseil de presse ?

et

Résumés

Fondé sur une enquête par questionnaire administré en ligne auprès de journalistes tunisiens, cet article porte sur leurs représentations de l’autorégulation du métier telle que promue par le Conseil de presse depuis sa création en avril 2017. En mettant en tension les notions d’éthique et de déontologie, cette enquête quantitative montre que la première provient des conditions de production des journalistes, alors que la seconde demeure formelle et normative. Mettant l’accent sur l’autorégulation comme idéal professionnel des journalistes qui serait régentée par un dispositif déontologique, l’article en analyse les différents enjeux. Les auteurs montrent que bien qu’ils soient réceptifs au discours et aux promesses de l’autorégulation, les professionnels des médias demeurent submergés par les astreintes difficiles dans lesquelles ils agissent au quotidien et ne semblent donc pas en mesure d’adopter une posture réflexive leur permettant de cerner la nouvelle configuration de la presse, un secteur de plus en plus livré à lui-même.
This paper approaches the perception by Tunisian journalists of the self-regulation measurements embodied by the Tunisian press council, an institution officially founded on April 2017. This research relies on an online questionnaire addressed to Tunisian journalists. This research is based on the notions of ethic and deontology. Ethics emanates from the actual practices of the profession and is conditioned by the real working conditions of Tunisian journalists, while deontology remains formal and is portrayed as a normative framework. Moreover, this research brings to light self-regulation as an ideal for journalists who depend on deontology as standard framework. Although they are receptive to the discourse and promises of self-regulation, media professionals remain overwhelmed by the difficult conditions in which they operate on a daily basis. Therefore, they do not seem to be able to adopt a reflexive posture allowing them to pinpoint the new configurations of the press.

Texte intégral
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Introduction

L’éthique des journalistes dans les pays arabes a peu fait l’objet de recherche sociologique, et encore moins communicationnelle. Parallèlement à cette absence, depuis une dizaine d’années, la déontologie devient de plus en plus un « concept à la mode » (Ammar, 2009, 127) dans le processus de mise en visibilité de l’entreprise médiatique dans les pays du Sud. En d’autres termes, cette ruée, au sortir de la dictature, vers les chartes déontologiques s’inscrit, entre autres, dans une perspective de singularisation des entreprises médiatiques ainsi que dans la mise en avant de leur responsabilité sociale. Celle-ci s’incarnerait de surcroît dans l’idéal de « service public » (Zran et Ben Messaoud, 2018). Aussi, en quête de modernisation et pour faire du monde des médias le fer de lance du processus de démocratisation, les acteurs de la réforme du métier, à savoir essentiellement le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la Fédération tunisienne des directeurs de journaux (FTDJ), appuyés par l’ONG britannique Article 19 et entourés de plusieurs autres acteurs associatifs, se sont lancés depuis fin 2012 dans un projet de création d’une instance œuvrant pour l’ancrage de la culture de l’autorégulation dans le domaine du journalisme.

La mesure sur laquelle ces différents acteurs se sont mis d’accord est de mettre en place un Conseil de presse. Celui-ci ayant pour principale tâche la promotion d’un journalisme de qualité. Ce Conseil est conçu comme la pierre angulaire du dispositif pour la déontologie de la presse. Il sera épaulé par d’autres mécanismes d’autorégulation internes c’est-à-dire propres à chaque média tels que l’ombudsman, les chartes internes et les conférences de rédaction. Concomitamment à cet élan de structuration portant également sur la régulation des chaînes audiovisuelles (Chouikha, 2018), les journalistes se sentent de plus en plus perdus dans une situation marquée par la prolifération des décrets, des lois et des conventions sans incidences effectives sur leurs conditions de travail (Elhaou, 2018). Ils se trouvent ainsi le plus souvent livrés à eux-mêmes, dans une conjoncture caractérisée par une crise structurelle, notamment dans la presse écrite et numérique (Hammami, 2015).

Dans la suite de cet article, nous ferons d’abord état de la problématique de la recherche. Ensuite, nous présenterons la démarche méthodologique adoptée. En outre, afin d’expliciter le processus de déontologisation de la profession journalistique, trois principaux facteurs seront mobilisés et explicités : le premier est celui de l’éthique de libération journalistique et le dispositif déontologique, le deuxième est la codification en cours des conduites des journalistes, et le troisième concerne la question de la réflexivité du journaliste et de l’emprise du temps court sur la profession.

Problématisation et cadre théorique

L’hypothèse principale de cette enquête par questionnaire est que l’éthique des journalistes, celle qui devrait émerger de leurs pratiques et de leur réflexivité, est brimée. Elle cède donc la place à un dispositif déontologique en cours de cristallisation comme il sera montré dans cet article. À examiner de près, le dispositif déontologique œuvrant pour l’autorégulation (Bernier, 1998) a pour objectif une capitalisation symbolique de sympathie, notamment à l’échelle internationale. Celle-ci nourrit bel et bien l’image au détriment du social. Par exemple, le bon classement du journalisme local dans les instances de notation de la liberté de la presse à l’image de Reporters sans frontières1 Voir à titre d’exemple l’article de Christophe Deloire, « La ... prend le dessus sur la précarité des journalistes. Contrairement à cette visée instrumentale qui sera identifiée à travers l’analyse des textes relatifs à la déontologie de la presse – opérant comme dispositif – l’éthique, étant inhérente aux conditions quotidiennes de production, est en quête non seulement de liberté, mais surtout de libération. En d’autres termes, le journaliste aujourd’hui inscrit sa conduite, c’est-à-dire son éthique dans une visée de libération et de dépassement des contraintes idéelles et matérielles pesant lourdement sur sa production au quotidien.

Cette éthique de la libération semble en cours de domestication à travers une expertise des médias inspirée desdits standards internationaux et qui contribue, entre autres, à la mise en place d’un Conseil de presse dans le but d’arrimer la pratique locale à ce qui se fait internationalement (Elhaou et Fitouri, 2015). Celui-ci du point de vue des experts des médias devrait être un socle englobant l’ensemble des principes déontologiques relatifs au métier de journaliste. Dans ce rapport de force entre l’éthique de la libération intrinsèque aux pratiques des journalistes et le dispositif déontologique en cours d’élaboration, il s’agit de comprendre et saisir dans quelle mesure cette éthique des journalistes locaux favorise l’appropriation de cette nouvelle structure organisatrice dont la principale mission serait de promouvoir « un journalisme de qualité » (Hammami, 2018) et qui s’inspire grandement de ce qui se fait dans les pays européens (Elhaou, 2018) notamment la Grande-Bretagne, la Belgique et le Canada.

En effet, tout en tenant compte de la disposition des journalistes à accepter le modus vivendi du Conseil de presse, il importe de cerner comment cette instance en cours de formation, malgré l’annonce de sa création officielle faite le 20 avril 2017, s’adapte aux conduites, réalités et attentes des professionnels. En ce sens, dans le cadre de cet article, le principal dessein est de comprendre et de retracer de quelles façons les journalistes envisagent la mise en place du Conseil de presse et comment ils perçoivent la promesse d’autorégulation de leur métier ? Saisissent-ils les enjeux de cette rhétorique de l’autorégulation derrière laquelle se profile un dispositif de bonus-malus2 Le système de bonus-malus est une technique d’incitation managériale ...à l’égard de la pratique journalistique ?  Pour ce faire, la tâche envisagée consiste à identifier autant que faire se peut ce qui se trame derrière les discours déontologiques en cours de construction via notamment un ensemble de principes, codes, chartes et plus généralement de mécanismes d’autorégulation. Il s’agit, par la suite, de la croiser avec l’éthique des journalistes envisagée comme une éthique de la libération (Hurtados‑Lopez, 2013). Par dispositif, le sens signifié est « un ensemble de moyens mis au service d’une stratégie, d’une action finalisée, planifiée visant à l’obtention d’un résultat » (Peraya, 1999, 153). C’est donc un assortiment d’éléments s’articulant dans une visée instrumentale inscrite dans un temps et un espace bien circonscrits

 

La logique de fond de la mise sur pied du Conseil de presse est bel et bien la surveillance et le contrôle de la production journalistique pour arriver à bien différencier la « presse de qualité » (c’est-à-dire le support médiatique qui s’inscrit dans les normes du Conseil) de la « presse de caniveau » (Note de terrain octobre 2016, propos du président du SNJT).

En outre, la déontologie se décline en différents mécanismes d’autorégulation, de discours de légitimation, de normes, d’outils d’évaluation, etc. qui s’agencent pour constituer un rouage régissant le métier. Vu également dans l’optique foucaldienne, le dispositif a une fonction stratégique dans la mesure où il est au centre des relations et des confrontations de pouvoir (Foucault, 2001 ; Gavillet, 2010). Dans cette même lignée, c’est à travers l’application des règles inscrites dans la charte déontologique que le Conseil de presse tente de suggérer en douceur une forme d’inscription dans les normes de « bonnes conduites » ou bien promeut une culture de l’autocontrôle s’incorporant peu à peu dans les pratiques professionnelles.

La mise en tension, qui constitue la thèse de cet article, entre éthique et déontologie nécessite de rendre compte plus nettement de ces deux notions. En réalité, c’est une entreprise déjà engagée par Marc-François Bernier dans son ouvrage Éthique et déontologie du journalisme (2004) dans lequel il envisage séparément morale, déontologie et éthique. Dans ce cheminement conceptuel, la morale est une codification des mœurs et des règles de conduite dans une société dans la mesure où elle y joue une fonction sociale stabilisatrice. Bernier considère de ce fait que morale et déontologie sont des notions prescriptives et proches puisqu’elles ont en commun la définition des règles à suivre. Dans la même optique, Vincent Lavoie (Lavoie, 2010) remarque qu’elles relèvent toutes les deux de la théorie du devoir. Bernier précise par ailleurs que la morale fixe les règles à l’ensemble d’une société alors que la déontologie se limite aux codes propres à un champ ou un secteur professionnel.

Quant à l’éthique, elle déconstruit les préceptes moraux et analyse leur socle : « C’est du reste par ce retour au questionnement sur les fondements des règles de conduite que l’on retrouve le chemin de l’éthique qui est une démarche autonome opposée à l’imposition de normes morales ou déontologiques par des autorités extérieures à l’individu » (Bernier, 2004, 49).

Dans la même perspective, Lavoie (2010) note : « Beaucoup moins prescriptive et adoptant des formes plus diffuses, l’éthique professionnelle dépasse le cadre restrictif du code pour s’intéresser au rôle social de la profession, à ses responsabilités et fonctions fondamentales. ».  À travers ce questionnement sur les fondements de la profession et ce retour permanent sur les pratiques journalistiques, l’éthique représente ainsi une théorie réflexive ou encore une « théorie raisonnée » de la morale (Russ, 1994, 5). Elle est dans une relation de distanciation réflexive avec la morale. Elle examine les valeurs, leur source et leur validité. La réflexion éthique se présente avec ce prisme comme une insatisfaction contestataire, une remise en cause de la réalité, des pratiques existantes et des sentiments moraux (Bernier, 2004 ; Zamit, 2014). Après avoir présenté brièvement les principaux concepts de cette recherche, nous allons à présent d’aborder notre démarche méthodologique.

Démarche méthodologique

Cette recherche repose principalement sur un questionnaire distribué en ligne entre les mois d’octobre et novembre 2017 auprès de 105 journalistes dont 53 ont répondu. Cet échantillon de la population journalistique travaille dans les médias de la capitale Tunis ou bien dans les médias régionaux. L’administration du questionnaire a été faite sans distinction quant à la nature du média. En effet, la plupart des journalistes en question s’exercent, sans une forte logique de spécialisation, à la fois à la radio, à la presse écrite et/ou à la télévision. En outre, au gré des opportunités et des aléas, ils peuvent écrire sur des sujets politiques, culturels ou économiques (Chabbeh, 2012). De surcroît, cette recherche s’inscrit dans le cadre d’un projet portant sur le Conseil de presse depuis fin 20143 Cette recherche a été envisagée d’abord pour étudier le processus ... dans lequel ont été mobilisées plusieurs méthodes (entretiens semi-directifs, analyse de matériaux écrits et audiovisuels, discussions informelles, rencontres-débats, ateliers, etc.) (Zamit, Elhaou, 2016). Aussi, pour identifier un tant soit peu cette éthique journalistique, des observations de terrain ont été effectuées pour découvrir les façons de travailler des journalistes et échanger avec les acteurs impliqués de près ou de loin dans la mise sur pied du Conseil de presse.

En ce qui concerne maintenant la posture de recherche, l’ouverture sur l’environnement de l’enquête au-delà des outils méthodologiques a été privilégiée. En d’autres termes, une sensibilité et une attention particulière ont été accordées à certains événements ayant jalonné l’écriture de ce texte, même s’ils n’appartiennent pas de façon directe à l’objet d’étude analysé4 Comme l’immolation par le feu, fin décembre 2018, du jeune .... Par cette sensibilité méthodologique, il s’agit de montrer donc que le chercheur n’est pas un intellectuel confortablement installé dans sa tour d’ivoire et qui forge une lecture surplombante sur son objet de recherche; il est plutôt en adaptation constante de ses outils méthodologiques et de sa démarche conceptuelle en vue de saisir avec le plus de finesse possible les contours et les réalités qui constituent son terrain d’étude.

L’éthique de libération sous la férule du dispositif déontologique

Cette recherche, comme mentionné ci-dessus, met en tension l’éthique et la déontologie. Plus explicitement, alors que l’éthique est du côté des conditions de production et du comportement des journalistes au moment de la pratique de leur métier ; la déontologie quant à elle, se déploie du côté de la formalisation abstraite et idéalisante des obligations du journaliste. Marc-François Bernier signale pour rendre compte de cette disjonction un « déphasage » entre l’idéal journalistique et les pratiques existantes.

« Pourtant, il semble que bon nombre de pratiques journalistiques concrètes ne soient pas conformes aux normes reconnues, notamment en raison des contraintes diverses qui pèsent sur l’action des journalistes et poussent ces derniers à adapter leurs pratiques en fonction des marges de liberté qu’ils identifient tout comme de leurs perceptions des attentes des médias qui les emploient. » (Bernier, 2003, 10).

L’auteur observe ainsi que ce décalage fait naître un sentiment de frustration chez les journalistes qui ne tolèrent pas un tel hiatus. L’adaptation des normes de l’idéal journalistique aux pratiques du terrain, et les contraintes inhérentes, est dans cette perspective vécue par les artisans de l’information comme une souffrance voire un déchirement. Lors d’un atelier tenu en septembre 2017 sur la charte déontologique du Conseil de presse en Tunisie, un expert international insiste sur le fait que : « la théorie est présente, mais une fois sur le terrain des choses pas envisagées émergent de façon imprévue. Ces nouveaux éléments doivent nourrir le débat sur la déontologie » (Note de terrain, septembre 2017). Ces propos montrent que l’éthique est évolutive. Elle est difficile à fixer d’avance car elle se cristallise à partir des pratiques et de la réflexivité du journaliste au quotidien (Zamit, 2014). C’est une conscience qui se forge progressivement suite à l’expérience réelle et au questionnement profond sur l’essence du métier. Ceci au-delà des principes et règles rigides des codes déontologiques. Contrairement donc à la déontologie, l’éthique se réinvente de la pratique et interroge chemin faisant la raison et la « conscience pratique » (Giddens, 1984/2005) du journaliste. C’est ce que confirment les réponses des journalistes (graphique 1) interrogés quant à l’importance de l’éthique dans leurs pratiques et dans la formation de leur identité professionnelle. En effet, cette identité se forge progressivement par l’exercice du métier et par l’apprentissage sur le tas en se confrontant au quotidien à des dilemmes informationnels ainsi qu’à des arbitrages le plus souvent contingents.

Graphique1 : la confrontation d’un problème éthique lors de l’exercice du métier de journaliste (Enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

Les données recueillies (voir graphique 1) dans le questionnaire montrent que près de 70% des journalistes interrogés considèrent qu’ils ont fait face à un problème éthique lorsqu’ils produisent l’information et plus particulièrement lorsqu’ils relatent des faits sociaux, politiques ou économiques. Aussi, 90% des journalistes interrogés confirment et pensent que la création de cette instance favorisera le fait de « hisser le secteur de la presse » (voir graphique 2). En d’autres termes, ils affirment que le Conseil de presse permettra de valoriser davantage le métier de journaliste.

Graphique 2 : le Conseil de presse et la valorisation de la profession de journaliste (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

L’éthique du journaliste, en tant que pratique quotidienne repose de facto sur la valeur travail c’est-à-dire sur la production de l’information comme étant le cœur du métier. Comme on peut le repérer via les graphiques 3 et 4, les réponses à ces deux questions relatives au « journalisme de qualité » et à l’acceptation du journaliste de la critique comme un élément moteur de l’amélioration de son rendement au travail apportent un éclairage sur cet aspect lié à la question éthique comme un point nodal de l’identité du journaliste.

Graphique 3 et 4 : l’avis des journalistes quant à la rhétorique du « journalisme de qualité » et leur attitude par rapport à la critique de leur travail (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

De surcroît, par un retour réflexif sur leurs propres pratiques, près de 70% des répondants reconnaissent les limites de leur prestation. La quasi-totalité est aussi disposée à fournir plus d’efforts et à tenir compte des propositions du Conseil de presse pour améliorer son travail. La question relative à la critique étant subordonnée à une question ouverte pour comprendre si ces mêmes critiques seront perçues comme un frein ou bien une motivation, la plupart des répondants ont mis en avant la motivation. C’est ce qui permet de déduire que l’éthique journalistique est une éthique de la libération dans la mesure où elle met le travail au cœur de cet élan d’émancipation. Faut-il rappeler que produire un « journalisme de qualité » pour les journalistes c’est une façon de ne pas compter ses heures de travail et de se consacrer sans relâche et sans limite de temps à la recherche et à la vérification de l’information à l’heure de l’infobésité et des fakenews ?

À ce titre, nous avons découvert que la plupart des journalistes s’identifient par l’aspect éthique. Celui-ci est prioritaire quand il s’agit de l’exercice du métier comme l’exprime la réponse à la question du graphique 5: « la question éthique, est-elle, selon vous, une priorité » ?

Graphique 5 : l’éthique comme élément identitaire de la profession journalistique (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

Ainsi, 90% des interrogés considèrent l’éthique comme fondamentale pour le métier de journaliste. La plupart des réponses font apparaître un réel attachement à l’éthique comme une composante substantielle du métier. En ce sens, les idées les plus récurrentes mettent l’accent sur la nécessité de l’éthique. En effet, au même titre que plusieurs autres journalistes, un des répondants insiste sur le fait que « sans éthique, ce ne serait pas du journalisme ». Un autre professionnel adopte la même position en liant l’éthique à l’essence du journalisme. Il écrit : « le journalisme n’a de sens qu’à travers l’éthique. Cela impactera nécessairement de manière positive la qualité du contenu ». Ce ne sont que quelques exemples d’une multitude de propos recueillis qui affirment l’importance qu’accordent les journalistes à la dimension éthique dans leur parcours professionnel. Dans leurs représentations, ils la considèrent assurément comme inhérente au métier en tant qu’idéal à atteindre et non pas en tant que réalité hic et nunc. Informer les publics suivant les règles du métier comme la véracité, la loyauté, l’indépendance vis-à-vis des acteurs politiques et économiques, le respect de la vie privée et la protection des sources sont, entre autres, des garde-fous à observer selon la population interrogée. Suivant ce même aspect, les journalistes mettent en avant l’apport de l’éthique. Certains journalistes affirment : « sans éthique, il y aura une absence de respect du public cible ». Un autre répondant affirme qu’elle « permet de cadrer l’activité, de pouvoir exercer librement notre profession et de maintenir la crédibilité de la presse ». Suivant l’imaginaire des professionnels, l’éthique est bel et bien indispensable ; non seulement parce qu’elle donne sens à leur métier, mais aussi en raison de sa fonction dans la légitimation de leurs pratiques. L’éthique est jugée essentielle, voire primordiale suivant ce prisme. De surcroit, elle est perçue comme ayant des retombées bénéfiques puisqu’elle inspire la confiance des publics, contribue à la reconnaissance du travail et consolide le capital et le pouvoir symboliques des professionnels. Ces derniers y adhèrent aussi pour des raisons pratiques et pour avoir une certaine reconnaissance sociale.

Sur le plan organisationnel, il importe de signaler que les journalistes ont des comptes à rendre à la fois à leurs confrères, mais aussi à leurs différents publics. En même temps, alors qu’ils sont en recherche permanente de cette éthique en cours de reconstruction après des années de dictature, les journalistes sont obligés de s’adapter à une profession qui bat de l’aile et qui doit faire face à un nouveau dispositif déontologique. Celui-ci apporte dans son sillage l’observation de nouvelles prescriptions qui vont dans le sens d’une responsabilisation accrue du journaliste. Il vise bien plus l’obtention de l’obéissance du journaliste et l’assurance que ce dernier se plie aux règles que son épanouissement à proprement parler dans son métier. De ce fait, un des volets de cette nouvelle déontologisation (Prairat, 2007, 103) est communicationnel ; c’est-à-dire qui a trait à une redéfinition de l’image de la profession, une tendance présente tant à l’échelle nationale qu’internationale. Cette image étant ternie par la corruption, l’asservissement au pouvoir politique, le sensationnel, etc., redorer l’image de la profession devient l’un des objectifs de l’autorégulation en général. Communiquer institutionnellement sur les engagements de l’entreprise médiatique vis-à-vis d’autres acteurs, notamment les publics, devient dès lors un choix stratégique. Il s’agit de susciter la confiance et de se forger une réputation de média respectant ses publics et à l’égard desquels il est responsable socialement.

À ce titre, l’exemple de la radio privée Mosaïque FM, une des chaînes les plus écoutées dans le pays est éloquent. Cette radio était parmi les premiers médias à mettre en place une charte déontologique et éditoriale le 18 novembre 20135 Cf., La charte est disponible via le lien suivant : .... Elle dispose également d’un ombudsman. Ces deux mécanismes d’autorégulation bénéficient d’une mise en visibilité. Sur son site internet, Mosaïque FM consacre ainsi les deux premières sous-rubriques de la rubrique principale « La Radio » respectivement à la charte et à l’ombudsman. En outre, elle a mis en œuvre un plan de communication pour faire connaître ces mécanismes. Communiquer sur son engagement pour la déontologie relève de sa stratégie de communication, notamment par rapport aux concurrents. Ainsi, la déontologie devient presque une image de marque. Ce volontarisme entrepreneurial et institutionnel pour la déontologie semble l’enjeu principal se profilant derrière l’appel à la démocratisation de l’accès à l’information comme étant l’essence de la démocratie. Le risque est que celle-ci se déploie de façon instrumentale et rigide. L’analyse des textes déontologiques à laquelle nous allons maintenant procéder le montre de façon saillante.

La déontologie : affaire de codification des conduites journalistiques

L’accès à plusieurs documents de première main rend possible une analyse de contenu d’une charte générique en préparation. Celle-ci envisage la structuration et l’imagination de l’ensemble du métier de journaliste et qui servira aussi de référence pour le Conseil de presse. À partir de cet aspect, l’idée et le travail consistent à saisir le processus en cours en matière de codification des conduites journalistiques. En examinant donc de près le langage mobilisé dans la charte, ressort explicitement la nature normative du discours adopté. Ses articles comportent des verbes de type « devoir », « obéir », « se conformer » et « être tenu à ». Aussi, il y a souvent la récurrence suivante : « le journaliste se conforme aux règles éthiques » ou encore « Le journaliste obéit à la juridiction de ses pairs ». Cette rhétorique rend compte clairement des devoirs que les professionnels sont appelés à observer. En même temps, ce texte prescriptif recourt à un autre type de verbes mettant l’accent sur les comportements et les attitudes que le journaliste doit éviter. Ainsi, des articles renferment les verbes « s’interdire », « proscrire » et « refuser ». Il s’agit de fixer les limites de ce qui est permis et de définir le périmètre de l’interdit. De manière simple et claire sous forme d’injonctions, dans ce texte se succèdent les impératifs exhortant le journaliste à agir suivant des normes bien définies. La même teinte surgit des articles dédiés aux droits des journalistes où il est systématiquement question de l’expression suivante : « le journaliste a le droit ». Le discours est construit de manière à codifier leurs conduites en énonçant explicitement un ensemble de règles qu’il faut respecter pour entretenir l’image d’un « professionnel » responsable de ses actions et redevable à ses publics. Ainsi, la mise en discours des principes relève des pratiques qui réconfortent le dispositif déontologique normatif visant à assujettir le libre arbitre du journaliste. En effet, prescrire une conduite idéalisée de celui-ci est la fonction performative de la charte. D’ailleurs, pour mieux canaliser les professionnels dans l’exercice de leur métier, cette dimension se manifeste dans les guides de « bonnes pratiques » puisque parfois les chartes s’accompagnent de guides. Ce type de projet est déjà envisagé dans le cas du Conseil de presse en Tunisie. Il servira de repère à la mise sur pied des pratiques jugées les plus appropriées. Les journalistes ayant participé à notre enquête semblent s’attendre à ce rôle du Conseil de presse.

Comme le montre le graphique 7 infra, la quasi-totalité des répondants pense que cette structure aura pour tâche de limiter les dépassements déontologiques. De leurs points de vue, c’est le Conseil de presse qui veillera à surveiller les pratiques des journalistes et à les évaluer suivant les normes décrétées dans les autres rouages du dispositif, notamment la charte. Car pratiquement parmi ses tâches, le Conseil tel qu’il est conçu aura à prendre des décisions : sanctionner les auteurs des dépassements et réparer les dommages. Autrement dit, il incitera de manière graduée les journalistes à appliquer les normes prédéfinies et institutionnalisées par le métier. Dans ce travail d’expertise c’est-à-dire purement conceptuel, la charte déontologique est une pièce maîtresse puisqu’elle renferme ce qui est aisément qualifiable de « commandements ». Plus explicitement, si l’une des parties, notamment les journalistes, manque à son devoir, des sanctions suivront à l’encontre de l’entreprise médiatique qui aurait dérogé aux règles exigées.

Graphique 7 : le journaliste et les dépassements déontologiques (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

La nature punitive de cette institution se prolonge donc dans ce qui est appelé le principe de « Name and shame6 Ce principe a été appliqué en Tunisie en 2014 lorsque le Syndicat des ... », lequel principe consiste à porter atteinte à la réputation de l’entreprise médiatique enfreignant les codes et les conventions de la profession. Cela a eu pour résultat de dissuader les réfractaires en repérant et en rendant publiques les infractions commises tout en nommant leurs auteurs. C’est en ce sens que le Conseil de presse est considéré par les concepteurs de cette structure comme un tribunal d’honneur. Ce procédé prend la forme de rapports ou avis, que ce soit dans le cadre des observatoires de pratiques déontologiques ou au-delà. Localement, les acteurs du Conseil de presse ont exprimé leur intention de mettre en place un observatoire (Note de terrain, présence à une réunion engageant les acteurs concepteurs du Conseil de la presse, novembre 2017). Selon cette logique, veiller à l’observation des règles par les professionnels de l’information contribuerait à limiter les infractions dans le champ médiatique. Sur le principe cependant, les fonctions du Conseil ne se réduisent nullement à sanctionner les pratiques « déviantes »7 L’usage des guillemets signifie que nous prenons une certaine distance .... Au contraire, cela ne représente qu’un outil pour favoriser les pratiques recommandées. Car en règle générale cette institution met en place des formations, des ateliers, des outils pédagogiques, etc. afin d’accompagner en douceur les journalistes vers l’adoption d’une conduite supposée comme responsable. D’ailleurs, en Guinée Conakry, probablement le seul exemple où le Conseil de presse travaille efficacement, un expert international met l’accent sur le fait que cet organisme d’autorégulation dépasse les sanctions pour aussi soulever et récompenser les « bonnes pratiques » dans les médias, ce qui représente un encouragement. Ce type de bonification est prévu par le Conseil tunisien dans la mesure où il s’agit de concevoir la distribution des annonces étatiques suivant un nombre de points attribués aux médias sur la base de leur respect des normes déontologiques. Dans les deux cas, sanctionner et/ou récompenser se fondent sur le degré d’observance des normes professionnelles prédéfinies. Avec ces différents éléments connexes, le Conseil de presse adopte un discours injonctif exigeant d’agir suivant des principes ou règles bien déterminées. Les énoncés des chartes ou ceux des guides, des rapports comportant des recommandations, etc. appellent à suivre une orientation qui prend corps dans des cadres de conduites figés et prévisibles. Ce sont, à étudier de près, des directives qui s’imposent aux journalistes, ou peu s’en faut. La structuration du métier s’opère donc par le haut (Zamit, Elhaou, 2018).

En France, il existe une association qui concourt à promouvoir l’idée d’un Conseil de presse pour la profession ; mais ce mécanisme d’autorégulation en soi trouve des difficultés à voir le jour. En l’occurrence, dans un pays où, de longue date la liberté d’expression est jalousement protégée, les professionnels semblent percevoir le Conseil de presse comme une forme de contrainte ou de tutelle, notamment si l’État y intervient (Beulin, 2018) dans la mesure où cela rappelle dans l’imaginaire journalistique hexagonal le régime de Vichy (Jian, 2014, 178-190). Pour des raisons liées à ce même spectre autoritaire, ce mécanisme est inexistant à l’échelle nationale aux États-Unis (Ugland, 2008). Il est aussi non fonctionnel dans quelques États américains où il est mis en place (Pöttker et Starck, 2003). Dans ce pays, il est considéré par les éditeurs comme une entrave à la liberté d’entreprendre. Le risque d’atteinte à la liberté de la presse est aussi évoqué. Au Maroc, bien qu’en place, le Conseil de presse demeure sous le joug de l’État (Hidas, 2009 ; Hizaoui, 2016). Pourtant, dans les pays nordiques tels que l’Allemagne ou la Suède, pays dans lequel il a vu le jour la première fois au début du siècle précédent, ce mécanisme d’autorégulation jouit de la reconnaissance des professionnels et a un rôle prépondérant (Cornu, 2009). Ces appropriations différenciées de cet organisme montrent que la culture et le contexte influent sur la manière dont cette institution est perçue et mise en pratique. Cet aspect rend incertaine l’adoption du principe d’autorégulation qui dépend de plusieurs facteurs parmi lesquels la réflexivité des journalistes.

L’idéal de l’autorégulation au crible du temps : l’impossible réflexivité

Avec la modernisation du journalisme, les arts de faire du métier changent aussi bien au niveau de la conception que sur le plan de la pratique. Dans cette perspective, la journaliste Kathleen Lévesque travaillant pour le journal Le Devoir à Montréal mettait déjà l’accent sur la variable temps comme étant parmi les plus structurantes du champ journalistique, notamment avec l’accélération des informations et la multitude des sources.

« Les journalistes font face à un dilemme réel. D’un côté, il y a la nécessité de respecter les heures de tombée et les règles de concurrence qui exacerbent la course à la primeur. De l’autre côté, on retrouve la responsabilité journalistique de rendre compte d’une information qui soit juste et complète, ce qui suppose du temps. Or, le temps, qui demeure pourtant l’un des principaux outils du journaliste pour approfondir et faire les vérifications qui s’imposent dans un dossier délicat, est devenu rare. Les journalistes prennent de plus en plus l’allure d’équilibristes : il faut faire vite et bien, sans tomber dans la précipitation ou la prudence excessive. Le public ne gagne ni dans un cas ni dans l’autre. S’il doit résister à la tentation d’expédier son travail, un bon journaliste est aussi celui qui fait preuve d’audace. Ce qu’il écrit aujourd’hui est démenti ? Dans le monde de l’information en général, et la politique en particulier, la vérité est une notion qui progresse. Et ce serait une erreur que de voir là de la désinvolture » (Lévesque, 2004).

L’accélération du temps dans le mode de production journalistique rend, en suivant ce prisme, la démarche réflexive malaisée. Au fil des suivis de l’actualité et des travaux de terrain exigés par la concurrence des entreprises médiatiques, les journalistes deviennent en réalité des « ouvriers de l’information » (Accardo, 2007: 255). Cette course contre la montre dans le fil de l’action journalistique rend le processus d’élaboration des chartes déontologiques et la création d’un Conseil de presse complexes. Les actes liés à la mise en place des mécanismes d’autorégulation sont en général désuets voire vains, alors même qu’ils participent par ailleurs à l’encouragement d’une certaine réflexivité de la part du journaliste. Ce dernier peut se reconnaître dans les pratiques routinières que ce soit pour les assumer ou les rejeter. Une fois fonctionnel de manière effective, le Conseil de presse sera une forme de retour du secteur dans son ensemble sur les pratiques qui y existent. Néanmoins, la priorité des journalistes est l’amélioration de leurs conditions de travail comme le confirme le graphique 8 ; tout en sachant bien évidemment que ce n’est pas là la vocation première de cette instance d’autorégulation.

Graphique 8 : le Conseil de presse et le souhait des journalistes de voir leur quotidien amélioré (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

De plus, même si les acteurs de la presse et des médias, qu’ils soient des institutions ou des individus s’autoréfléchissent (Zamit, 2014) en critiquant les façons avec lesquelles s’élabore et se confectionne le contenu médiatique, ces démarches réflexives (Beylot, 2000) incitant les professionnels à s’interroger eux-mêmes sur leur conduite et à revenir avec une certaine prise de distance critique sur leurs habitudes d’agir demeurent très peu entendues par les journalistes. Ces derniers sont en réalité submergés par les contraintes organisationnelles, économiques et politiques de leur profession. En témoignent les réponses à la question concernant la discussion entre eux autour du Conseil de presse (graphique 9).

Graphique 9 : l’appropriation du Conseil de presse par les journalistes (enquête par questionnaire Zamit, Elhaou, octobre-novembre 2017)

En effet, en conjuguant la variable « rarement » avec la variable « jamais », on remarque que  58,8% des journalistes interrogés ne parlent presque pas du Conseil de presse. Certes, les journalistes souhaitent concrétiser l’idéal d’autorégulation, mais dans un contexte de sortie de la dictature, cela demeure dissonant avec les pratiques, les perceptions et les conditions existantes. Or, s’autoréguler c’est définir soi-même les règles de conduite et y adhérer volontairement, loin des interventions des sources de pouvoir que sont notamment les politiques et les annonceurs. Il importe de mentionner que la réalité de terrain est toute autre dans la mesure où le journaliste subit des pressions pouvant même mettre sa vie en péril8 Citons le cas de Sofiène Chourabi et de Nadhir Guetari, deux journalistes .... Cette reconfiguration de l’espace public local s’opère dans un climat marqué par le terrorisme, le spectre des assassinats politiques et les menaces de mort dont font l’objet des journalistes et des blogueurs.

D’un côté, dans une visée organisatrice et structurante, pour les acteurs promoteurs de la réforme des médias comme le SNJT et la FTDJ, la mise en place de cette institution dans le contexte politique post-dictature représente une expérience d’autoréflexion institutionnelle dans la mesure où elle concerne l’ensemble du secteur. De l’autre côté, notre démarche d’enquête montre que les journalistes ne profitent pas assez des changements d’ampleur réalisés sur le plan politique même s’il est maintenant coutume de dire que le « seul acquis de la révolution est la liberté d’expression » (Note de terrain, février 2018).

En outre, avec un soutien étranger, les acteurs tunisiens encouragent parfois avec euphorie l’adoption de nouveaux principes et normes et revendiquent dans leur discours de nouvelles pratiques. Toutefois, le fruit de leurs efforts demeure encore invisible. Les entraves que subit le journaliste pèsent lourdement sur ses pratiques. Ainsi, par exemple, la mise en place des lois relatives au secteur de la presse demeure marquée par les tiraillements entre les différentes couleurs idéologiques. La pression peut être plus directe lorsque les journalistes font l’objet de dénonciation et de condamnation suite à leurs productions. À l’instar des autres structures, les journaux et les entreprises médiatiques opèrent des changements ou des adaptations à une nouvelle configuration médiatique plus libérale dominée par la digitalisation. Néanmoins, leurs valeurs, leurs choix et leurs actes s’imprègnent du contexte ambiant marqué par l’instabilité politique, la fragilité socioéconomique et encore l’emprise du sensationnel. La situation semble paradoxale d’autant plus que le Conseil de presse devrait incarner une réflexivité du secteur puisqu’il est censé être un espace interprofessionnel d’échange et de réflexion interrogeant les pratiques journalistiques. Pourtant, les professionnels demeurent peu réflexifs en raison de l’accélération de la temporalité de l’exécution, comme mentionné au début de ce point, et de l’emprise de la performance au travail. Cette opposition s’explique par les facteurs endogènes et exogènes énumérés ci-dessus. À cela s’ajoute l’absence de politique publique de l’État à même de développer le secteur, chose sur laquelle s’accordent professionnels et experts des médias (Notes de terrain, entre juin 2015 et février 2019). Plus encore, les médias locaux n’échappent ni aux mutations ni aux difficultés que connaît le champ de la presse un peu partout dans le monde. Au « pays du jasmin », ce champ souffre d’un manque de transparence ; d’un problème d’organisation et de répartition claire des tâches ; d’une porosité, néfaste pour le contenu médiatique, entre communication et journalisme ; et de la technicisation excessive du métier. Dans un climat de désenchantement et d’incertitude, plusieurs raisons empêchent donc les journalistes de prendre la distance requise pour avoir un retour réflexif sur leur travail. Celui-ci devient de plus en plus un emploi.

Conclusion

Cette contribution montre, premièrement, que la déontologisation en cours, en reprenant les termes de Prairait, s’est faite principalement par le discours expert et des lois exogènes sans un engagement réel des journalistes. Derrière cette absence d’engagement de la part des artisans de l’information se profile une éthique de libération en quête d’une nouvelle identité professionnelle. Cette recherche met l’accent aussi sur le fait que tel qu’il est envisagé, le Conseil de presse semble entraîner bien plus de contraintes qu’il ne favorise une éthique de la libération. En effet, il se focalise sur l’aspect formel et cherche à se légitimer sans se soucier des pratiques ancrées dans la réalité du champ. Or c’est à partir de la réalité vécue par les journalistes qu’émerge l’éthique de la libération. D’ailleurs celle-ci prend substance dans un contexte d’échec de la réforme et du développementalisme (Kiyindou, 2009) marqué par cette période dite de transition démocratique.

Ce travail montre, dans un deuxième temps, que bien que les journalistes admettent l’éthique comme l’essence de leur métier, leur engagement profond dans le Conseil de presse en tant que socle déontologique au profit de l’autorégulation demeure très hypothétique et incertain. Car le processus de création d’institutions dans le but de protéger le métier et sa vocation n’est pas endogène et n’émane pas encore d’une culture qui se réaliserait à travers des actions de médiation des valeurs et des pratiques promues par le champ dans un environnement favorable pour s’épanouir, évoluer, voire créer collectivement une façon ad hoc de faire et de produire l’information. C’est pourquoi l’autorégulation est une échappatoire pour un champ rongé par des grandes turbulences, notamment organisationnelles et structurelles. Ces déstabilisations risquent même de vider le journalisme de sa substance et de son rôle de pilier de la démocratie à l’heure de la prolifération, entre autres, des médias numériques et du buzz.

Au final, la ligne de rencontre entre la déontologie et l’éthique signifie, du moins en partie, le rapprochement voire l’entrelacement de l’euphorie des promoteurs de l’autorégulation et du désenchantement des journalistes. L’euphorie managériale semble gagner du terrain. Dans cette perspective, il est fort probable que la phase post-dictature soit productrice d’une sorte d’ingénierie du journalisme qui obstruerait l’émergence de cette éthique de libération caractéristique d’une profession actuellement en recherche de positionnement sur l’échiquier économique, social et politique (Pelissier et Ruellan, 2003, 91-98). Cette ingénierie journalistique en cours, saisie par le biais du concept de dispositif, mérite plus de recherches pour la mettre davantage sous les projecteurs.

Références   [ + ]
  • 1.
  • Voir à titre d’exemple l’article de Christophe Deloire, « La Tunisie a gagné 30 rangs dans le classement mondial de la liberté de la presse », Webmanagercenter, le 15 novembre 2018. Source originelle de l’article Tunis Afrique Presse (TAP). [En ligne], [Consulté le 16 janvier 2019]. https://bit.ly/2RzLP8r
  • 2.
  • Le système de bonus-malus est une technique d’incitation managériale qui rétribue ceux qui s’inscrivent dans le changement souhaité et pénalise les récalcitrants.
  • 3.
  • Cette recherche a été envisagée d’abord pour étudier le processus d’institutionnalisation du Conseil de presse. Autrement dit, il était question d’étudier à partir de fin 2014 le processus de structuration de la profession journalistique. Le Conseil de presse à ce moment-là était juste un élément de discours et un projet notamment de la défunte Néjiba Hamrouni, l’ancienne présidente du Syndicat National des journalistes tunisiens (SNJT). Nous avons donc décidé de suivre dès le début ce projet. Ses concepteurs ont annoncé sa création le 21 avril 2017, mais en réalité il n’est pas encore fonctionnel. Pour de plus en amples informations sur la première recherche conduite sur cette instance Cf. (Zamit, Elhaou, 2016).
  • 4.
  • Comme l’immolation par le feu, fin décembre 2018, du jeune journaliste Abdel Razzaq Zorgui, 32 ans, en signe de contestation de sa situation socioéconomique et pour dénoncer la grande indigence dans laquelle sont plongés ses compatriotes. Cet acte avait suscité des violences entre les habitants de cette région qui s’appelle Kasserine et les forces de l’ordre. Cette ville située dans le centre-ouest du pays et frontalière de l’Algérie, souvent oubliée par les politiques publiques de l’État, a fortement participé au mouvement social du 17 décembre 2010 qui a abouti à la chute du régime dictatorial de l’ex-président Ben Ali.
  • 6.
  • Ce principe a été appliqué en Tunisie en 2014 lorsque le Syndicat des journalistes a publié un rapport mentionnant les manquements déontologiques dans la presse écrite. Cet acte a suscité beaucoup de remous dans le secteur, notamment auprès des patrons de presse. À cause de ce rapport, le travail collaboratif sur la mise en place du Conseil de presse entre le Syndicat des journalistes et la Fédération des directeurs des journaux a été suspendu. Les deux parties ont repris le travail sur ce projet après l’élection d’un nouveau bureau au sein de Syndicat des journalistes. Cela montre à quel point l’ancrage de la culture de l’autorégulation est un processus long et tumultueux.
  • 7.
  • L’usage des guillemets signifie que nous prenons une certaine distance quant à cette qualification. Car de nombreux travaux sociologiques nous montrent que la déviance est une construction sociale se situant dans un rapport de force.
  • 8.
  • Citons le cas de Sofiène Chourabi et de Nadhir Guetari, deux journalistes portés disparus depuis septembre 2014 suite à un voyage effectué en Libye dans le cadre de leur travail. Dans la deuxième édition de son rapport annuel sur la sécurité des journalistes publié en octobre 2018 le SNJT relève durant les 12 derniers mois 136 atteintes tous types confondus qui ont touché 194 journalistes. Près de 30% de ces atteintes sont paradoxalement commises par des forces de sécurité. Dans le même rapport on souligne la disposition du ministère de l’intérieur à protéger les journalistes. Aussi, depuis 2014 une charte de bonnes pratiques entre sécuritaires et journalistes a été élaborée et signée entre les deux parties. Ces contrastes entre les discours et les dispositifs en place d’un côté et les pratiques vécues et les réalités de terrain de l’autre dénotent le clivage qui règne dans le secteur. Ledit rapport a été réalisé en partenariat avec le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme et l’Unesco (Sans auteur, 2018)


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Pour citer cet article

et , "L’éthique des journalistes tunisiens face à la déontologisation de la profession : libération par ou contre le Conseil de presse ?", REFSICOM [en ligne], Communication, changement et mondialisation. Quels objets, quelles dynamiques, quels enjeux nouveaux dans les Suds ?, mis en ligne le 07 mai 2019, consulté le mercredi 17 juillet 2019. URL: http://www.refsicom.org/612


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