Communication, changement et mondialisation. Quels objets, quelles dynamiques, quels enjeux nouveaux dans les Suds ?

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Résumés

Ce sixième numéro de Refsicom porte sur les enjeux de l’innovation dans ce qu’il est convenu d’appeler les Suds. Les coordonnateurs du numéro souhaitaient rendre compte de la fragmentation des acteurs, des objets et des concepts qui caractérise dorénavant la catégorie naguère surmobilisée de Tiers monde. Les contributions, qui portent essentiellement sur les terrains africains (l’Afrique subsaharienne et le Maghreb) combinent études empiriques et analyse conceptuelle et s’intéressent à des thématiques classiques auxquelles elles apportent un éclairage informé par les derniers développements sociopolitiques.
This sixth issue of Refsicom journal focuses on innovation stakes in the so-called Global South. The editors of this issue wanted contributions that address the fragmentation of actors, objects and concepts that now characterizes the traditionnal epistemic category of « Third World ». The contributions, which focus mainly on Africa (sub-Saharan Africa and Maghreb) combine empirical studies and conceptual analysis. The originality of this issue resides in the focus the authors put on classic themes in international communication research while analysing them through the lenses of the latest socio-political developments in the different national fields.

Texte intégral
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Ce sixième numéro de REFSICOM porte sur les enjeux de l’innovation dans ce qu’il est convenu d’appeler les Suds. Les coordonnateurs du numéro souhaitaient rendre compte de la fragmentation géo-économico-idéologique qui frappe depuis quelques décennies la catégorie naguère surmobilisée de Tiers monde. Ce décalage géographique s’est accompagné d’un déplacement conceptuel de la thématique du développement vers celle du changement social. Du point de vue du registre communicationnel, le territoire de la recherche en communication internationale s’est complexifié en quelque sorte à la fois par le haut et par le bas. Par le haut, plusieurs syntagmes ont été forgés dans la perspective de rendre compte des dynamiques sociétales contemporaines. On vivrait ainsi désormais selon les auteurs mobilisés dans des sociétés de l’information, du savoir, de la communication, de la connaissance, numériques, etc. Par le bas, les processus communicationnels ont été analysés à travers des paradigmes qui ont tous en commun la volonté manifeste de se départir des approches directives de nature top down, les alternatives proposées étant là encore extrêmement diverses même si l’approche participative est celle qui a eu le plus de succès parmi les chercheurs. Si l’ambition des coordonnateurs de ce numéro était d’offrir une perspective équilibrée en combinant études empiriques et analyse conceptuelle, on peut dire que les contributions retenues ont largement répondu à cette préoccupation. Si l’essentiel des recherches exposées ici porte sur les terrains africains (l’Afrique subsaharienne et le Maghreb), les résultats présentés enrichissent les connaissances jusque-là mobilisées dans le champ des communications internationales. En ce sens, le présent numéro de REFSICOM marque une étape avec des contributions de chercheurs qu’il importe de lire et de critiquer à la lumière de l’évolution très rapide des développements techniques et des efforts d’adaptation de la réflexion scientifique qui obéit à une autre temporalité. Dans le champ des communications internationales, comme dans les autres domaines des sciences sociales, si tout n’est pas à refaire en termes de théories, de perspectives ou d’approches épistémiques, rien n’est définitivement figé dans le temps et dans l’espace.

De ce point de vue, les perspectives, approches et théories se sont donc considérablement diversifiées suite au caractère multiple des expériences et des trajectoires propres aux situations locales et aux échelles d’analyse. Dans le but de rendre compte, fut-ce partiellement de cette diversité, le présent numéro a sollicité des contributions articulant plusieurs dimensions rendant compte de l’évolution du champ, qu’elles soient de nature théorique ou liées à une pratique empirique de terrain. Dans l’appel à communications, trois axes structurants avaient été identifiés : 1) Dimensions épistémiques ; 2) Enjeux communicationnels et médiatiques ; et 3) Facteurs institutionnels.

La plupart des cinq articles ici rassemblés se situent dans les deuxièmes et troisièmes axes. De ce point de vue, les ancrages géographiques des contributions reflètent une dimension classique de la recherche en communication internationale dans la mesure où la langue de travail oriente les terrains. De ce point de vue, de manière conforme aux autres numéros de la revue, l’essentiel des contributions ici rassemblées se situe dans l’espace africain francophone à l’exception notable du cas gambien analysé par Moussa Mbow. Par ailleurs, la plupart des contributions partent d’enquêtes de terrain avec une volonté de théorisation plus manifeste dans l’article de Loum et Delescluse. L’ensemble des contributions prend en compte la dimension institutionnelle, se donnant ainsi le moyen d’ancrer une perspective critique.

Dans leur contribution intitulée « L’éthique des journalistes tunisiens face à la déontologisation de la profession : libération par ou contre le Conseil de presse ? », Fredj Zamit et Mohamed Ali Elhaou se basent sur une enquête de terrain (questionnaires administrés en ligne) pour approfondir les enjeux liés à la création et aux fonctions du Conseil de presse en Tunisie. L’éclairage apporté se situe dans une tradition ancienne dans le champ qui se donne pour objet l’univers et les pratiques journalistiques. En ce sens, l’analyse institutionnelle proposée se révèle particulièrement utile pour comprendre les difficultés que le nouveau contexte démocratique tunisien continue de faire peser sur le « quatrième pouvoir » médiatique et la manière dont les professionnels de l’information vivent cette initiative d’autorégulation inédite dans l’espace tunisien.

S’inscrivant également dans la même visée empirique pour comprendre concrètement les enjeux analysés, Évariste Dakouré dans une contribution intitulée « Analyse de la contribution de l’État burkinabé et de la coopération culturelle à la structuration de la filière cinéma au Burkina Faso » se situe également dans la continuité des analyses menées depuis longtemps maintenant sur le secteur culturel. Prenant pour exemple le cas de la filière cinématographique au Burkina Faso, l’auteur dresse un tableau lucide de la situation difficile du secteur et explique comment dans ce contexte le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco) constitue un enjeu de première importance pour le cinéma burkinabé et plus largement africain. À travers le témoignage de quelques-uns des acteurs majeurs de la filière cinématographique, un éclairage socio-économique nous est proposé pour mieux comprendre un des secteurs clés de la production culturelle au Burkina Faso. 

À côté des deux précédentes contributions qui peuvent être situées du côté des champs de production culturelle que sont le journalisme et le cinéma, un autre domaine exploré par les auteurs touche à la dimension technologique. De ce point de vue, l’article de Destiny Tcheouali, dans sa contribution intitulée « Les pays du Sud face aux nouvelles réalités du marché mondialisé de la diffusion de contenus numériques : Défis et perspectives pour la diversité culturelle sur Internet », fait parfaitement la jonction entre les domaines culturel et technologique puisqu’il passe en revue les enjeux de gouvernance et de régulation qui se posent avec acuité aux producteurs africains de contenus à l’ère du numérique. En ce sens, la portée de son analyse dépasse le cadre national privilégié par les autres auteurs pour se concentrer sur les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), renouant ainsi avec une perspective géopolitique transnationale qui a longtemps nourri la recherche en communication internationale. Mettant au jour les obstacles et les opportunités pesant sur les producteurs de contenu issus des Suds, il montre qu’au-delà des intérêts individuels de tel ou tel acteurs, l’enjeu central est celui de la diversité culturelle et qu’à ce titre il importe de promouvoir une plus grande pluralité dans la visibilité des expressions culturelles.

Certaines des initiatives endogènes de production de contenus culturels évoquées par Tcheouali entrent en résonance avec l’article de Dakouré dans la mesure où le problème de financement et de diffusion pointé par ce dernier semble avoir un début de piste de solution avec les plateformes numériques selon le premier.

Tout en procédant à une analyse dans laquelle la dimension technologique est également centrale, Moussa Mbow l’articule plutôt au politique. Renouant avec une échelle d’analyse nationale, l’article intitulé « Médias et démocratie : la Gambie aussi a eu sa révolution numérique »se prête à un exercice difficile : évaluer le rôle du facteur numérique dans la mobilisation qui a mené à l’alternance politique en Gambie en janvier 2017. En identifiant le rôle clé de la diaspora dans la dynamique politique gambienne, il parvient à surmonter l’écueil du déterminisme technique en considérant que des mutations sociétales appuyées sur des dispositifs techniques ont permis d’enclencher un processus qui a abouti à un changement majeur dans le pays. Ce faisant, cet article permet d’apporter un éclairage sur un pays qui est très peu analysé dans la littérature francophone en communication. Il a par ailleurs le mérite de faire le lien avec une littérature similaire portant sur d’autres terrains africains.

Annélie Delescluse et Ndiaga Loum ont une double ambition : rendre compte du rôle des représentations dans l’imaginaire des migrants subsahariens en transit au Maroc, et articuler ces représentations saisies à travers une enquête de terrain avec une analyse géopolitique des causes de la situation actuelle. Leur article, intitulé « Migrations de jeunes Africains et représentations médiatiques des migrants : perspectives critiques » emprunte à la communication et aux relations internationales. Cet article entre fortement en résonance avec l’article de Mbow dans la mesure où ils articulent la dimension politique avec les processus communicationnels pour rendre compte de processus dynamiques de changement. Si Mbow nous permet de pénétrer un terrain gambien peu investigué, Loum et Delescluse ont une ambition critique explicite.

Ce numéro peut donc permettre de voir se déployer certaines des tendances lourdes de la recherche en communication internationale : une préoccupation pour les terrains, une prise en compte de facteurs internes propres à chaque contexte national dans l’analyse, une prégnance de plus en plus forte des enjeux technologiques liés au numérique, une préoccupation pour les enjeux politiques, culturels et technologiques, un intérêt pour les représentations des acteurs et une approche transversale de la dimension institutionnelle. En ce sens, tout en se situant dans une tradition maintenant ancienne, ce numéro est fidèle aux nouvelles avenues en voie d’être défrichées par la recherche francophone en communication internationale.



Pour citer cet article

, et , "Communication, changement et mondialisation. Quels objets, quelles dynamiques, quels enjeux nouveaux dans les Suds ?", REFSICOM [en ligne], 06 | 2019, mis en ligne le 03 mai 2019, consulté le samedi 21 septembre 2019. URL: http://www.refsicom.org/574


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