Médias et migrations/immigrations : images, imaginaires et représentations

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Le cinquième numéro de REFSICOM met en valeur la thématique des migrations/immigrations, des mobilités et des frontières. Il s’inscrit dans la même optique que les précédents numéros avec l’ambitieuse volonté d’animation d’un espace d’échange, de débat et de confrontation scientifique entre des regards disciplinaires différents et des optiques d’observation diverses. Il s’agit d’un numéro thématique qui symbolise la triple préoccupation de REFSICOM : l’ouverture pluridisciplinaire des SIC ; la confrontation des regards Nord/Sud et Sud/Sud avec la détermination de valorisation des travaux des jeunes chercheurs ; la réaction face aux contextes et aux actualités sociopolitiques.

Dans le prolongement de l’esprit des précédents numéros de REFSICOM, ce premier volet intitulé Médias et migration/immigration, Des représentations aux traitements des médias traditionnels se fixe comme problématique centrale la réflexion autour du fonctionnement médiatique des stéréotypes qui définissent les migrants/immigrés en tant que groupe ou « communauté » distincts des autres groupes majoritaires. Il propose des recherches récentes sur, entre autres, les traitements médiatiques des réfugiés, les couvertures journalistiques des attentats, les modalités discursives des productions médiatiques, etc. Il permet ainsi d’initier des approches comparatives entre les représentations médiatiques dans plusieurs espaces géographiques et aires culturelles différents.

Représentations des migrations/immigrations

Quelles sont les représentations inhérentes à la mise en visibilité des thématiques migratoires et leur traitement médiatique dans les divers espaces publics traditionnels ?

Les sujets liés à la migration occupent une place centrale dans les espaces publics de bon nombre de pays du Nord et du Sud. Ils font l’objet de discours des acteurs sociaux, de représentants de l’État, de personnalités publiques, d’organisations associatives, de migrants eux-mêmes ou des médias traditionnels et nouveaux. Les processus de narration permettent de construire des représentations autour d’un « nous » visible, distinctif ou opposée à un « eux » au moins dans les productions médiatiques. Les discours et croyances autour des migrations peuvent être pensés comme un processus perceptif et cognitif dont l’objectif est de convertir le migrant/immigré en catégories symboliques facilitant l’appréhension des éléments de la vie ordinaire par un recadrage de nos propres conduites dans les interactions sociales (Fischer, 1987).

Les médias traditionnels ou nouveaux peuvent être considérés comme un miroir pour leurs publics. Ils mettent en évidence ce que ces derniers ont en commun avec les personnages et événements de l’actualité. Globalement, il peut s’agir d’histoire, de culture, de territoire, de pratiques religieuses ou d’autres points communs comme la couleur de peau, la région d’origine ou simplement le fait de regarder/écouter/lire les mêmes informations. Les contenus médiatiques sur/ou destinés aux migrants/immigrés obéissent bien à ce principe.

Des images froissées

Le migrant/immigré est généralement incarné par un personnage aux traits physiques, aux traditions culturelles, aux pratiques religieuses bien distincts de ceux reconnus au groupe majoritaire ou « national ». Dans les faits, le migrant/immigré apparaît de manière particulière, faisant appel à un processus de construction linguistique et iconographique. Il obéit à un mode de classification qui peut différer d’un média à un autre et d’une période à une autre.

Plusieurs figures stéréotypiques peuvent ainsi caractériser le « migrant/immigré » : « jeune » de banlieue, élève voilée, Africain polygame, « sans-papiers », clandestin, réfugiés, intégriste, Rom, terroriste, sportif, artiste, expatrié, « cerveau en fuite », etc. L’image du migrant/immigré reste une représentation sociale différente de la réalité. Tahar Ben Jelloun ne l’a-t-il pas qualifié d’image froissée dans les années 1990.

Il est ainsi question de s’inscrire dans la continuité des travaux de recherche portant sur les relations entre productions médiatiques et représentations sociales afin de faciliter la compréhension de certains phénomènes socio-politiques, humanitaires, économiques ou juridiques, tels que l’accueil, la différenciation, les discriminations, les représentations et leurs traitements médiatiques et discursifs (Blion et al, 2006 ; Frachon et al, 2008 ; Rigoni & Larraset, 2014).

Ce dossier investit également le champ de recherche portant sur les productions médiatiques de ceux désignés comme « minoritaires », « issus de l’immigration », « ethniques », « communautaires », « de la diversité[1]RIGONI I. (dir.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La diversité culturelle dans les médias, Montreuil, Aux Lieux d’Être, 2007. » et qui sont marquées autant par la complexité que par l’hétérogénéité (Park, 2008).

Les travaux présentés ici se font en parallèle à d’autres terrains de recherche qui prennent pour objet les télévisions transnationales apparues au milieu des années 1990. Ils renvoient à des oppositions entre un espace local, régional et international, et à la circulation de flux, des migrants et de leurs cultures (Mattelart, 2007)[2]Mattelart T., (dir.), Médias, migrations et cultures transnationales, Bruxelles, De Boeck/Ina, coll. Médias Recherches, 2007, 158 pages.. Certaines recherches s’interrogent sur les aspects géolinguistiques du supposé marché unique, sur l’hybridation des cultures et sur les identités culturelles. Elles rappellent que le rôle des médias transnationaux de contrebalancer le monopole de l’État sur l’information ne saurait faire oublier la logique commerciale inhérente aux offres télévisuelles. Cette dimension transnationale de l’offre médiatique tend à se pérenniser car le marché est en perpétuelle évolution et constitue un enjeu pour les États du Sud comme pour ceux du Nord en raison de la présence durable des « minorités » (ethniques, culturelles, religieuses, linguistiques, etc.) dans les pays du nord.

Modalités et enjeux du traitement des migrations/immigrations

Après avoir situé les mouvements des populations dans une perspective globale inhérente à la nature humaine, ce numéro lance une réflexion sur la quintessence du traitement médiatique du phénomène migratoire à partir d’une posture macro-structurelle et géopolitique. Il avance l’hypothèse d’une corrélation entre les logiques et enjeux de la mondialisation et le capitalisme français et « la relative prudence » des médias français concernant les arrivées de migrants en Europe. La relative perméabilité des frontières serait ainsi une nécessité alimentant les besoins économiques et, par-delà, le capitalisme moderne.

Il s’agit ensuite des réflexions qui s’appuient sur un volet empirique important afin de montrer la diversité des regards médiatiques sur la thématique des migrations/immigration et ses ramifications : accueil, réfugiés, droit d’asile, attentats, etc. Les récentes médiatisations de deux grandes questions à savoir les réfugiés, principalement syriens, avec notamment la discussion en France du projet de loi Asile et immigration ainsi que les attentats sont en réalité l’occasion d’observer les constances et évolutions des couvertures et discours médiatiques ces dernières décennies aussi bien en Europe qu’en Amérique du nord.

Les angles de traitement de ces phénomènes constituent un autre indicateur des logiques de traitement médiatique où le réfugié peut endosser l’habit tantôt d’un être sans agentivité face à une société d’accueil généreuse, ouverte et bienveillante à l’opposé de son lieu de départ, tantôt d’un être potentiellement porteur de violence et donc engendrant la suspicion. Les représentations des migrations/immigrations se donnent également à voir lors de discussions de projet de loi Asile et immigration en France qui démontre la corrélation entre les enjeux politiques, les tendances d’opinion, les acteurs associatifs et défenseurs de migrants et les images de l’immigration dans les médias.

Le discours ouvre un autre sillon pour penser le traitement médiatique des questions migratoires. L’usage des mots en période de grandes médiatisations « valorisantes », comme lors du retour de migrants dans leurs pays d’origine, ou « négatives », comme lors de grandes crises liées aux réfugiés depuis l’éclatement du conflit syrien, est révélateur non seulement des stéréotypes en circulation (Boyer, 2007) mais également des logiques et enjeux sociopolitiques du moment. Le choix entre les vocables de « réfugiés » et de « migrants » montre l’instabilité des postures et des regards au gré de l’actualité et des crises socioéconomiques et politiques aussi bien au niveau national qu’international. Il peut, singulièrement, illustrer la réflexivité des acteurs médiatiques et une certaine « autocritique » de leur propres choix discursifs et par-delà organisationnels.

Ce dossier se penche également sur la question des usages de la télévision et ses rapports avec l’interactivité facilitée par les réseaux sociaux numériques d’une part et sur les médias des minorités culturelles d’autre part. Il questionne les modalités participatives en ligne des téléspectateurs migrants ou « issus de l’immigration » considérés comme des « fans » d’une production audiovisuelle transnationale examinée notamment comme un ciment reliant les migrants à leur pays d’origine.

Dans le sillage des Cultural studies, ce numéro interroge en dernier lieu les stratégies de déploiement des médias des minorités culturelles, « ethniques » ou linguistiques. Dans une position de « mal représentation », certains groupes sociaux investissent le créneau de l’offre « culturelle » mobilisant artefacts et marqueurs identitaires afin de faire face aux enjeux des audiences et du marché concurrentiel ou à la domination des médias du pouvoir central. L’expérience du terrain des usages permet de penser les modalités de construction identitaire des publics mais également des producteurs médiatiques.

En somme, ce numéro est ainsi l’occasion de questionner les différentes représentations de la migration, de la mobilité, de l’exil, des pratiques culturelles, des identités, des attentats, etc., à l’œuvre dans les médias dominants traditionnels[3]Ce premier dossier de REFSICOM est consacré aux représentations médiatiques des migrations/immigrations dans la presse, radio et télévision., dans leurs discours et offres en vue de fournir un cadrage autant conceptuel qu’empirique pour la lecture des diverses ramifications du phénomène.

Notes   [ + ]

1. RIGONI I. (dir.), Qui a peur de la télévision en couleurs ? La diversité culturelle dans les médias, Montreuil, Aux Lieux d’Être, 2007.
2. Mattelart T., (dir.), Médias, migrations et cultures transnationales, Bruxelles, De Boeck/Ina, coll. Médias Recherches, 2007, 158 pages.
3. Ce premier dossier de REFSICOM est consacré aux représentations médiatiques des migrations/immigrations dans la presse, radio et télévision.


Pour citer cette article

, et , "Médias et migrations/immigrations : images, imaginaires et représentations", REFSICOM [en ligne], 05 | 2018, mis en ligne le 23 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/446