Entre dislocation et recomposition: les frontières dans le contexte de la mondialisation et de la mutation numérique

Résumés

Après avoir pris la mesure des mouvements de populations qui parcourent le globe depuis des milliers d’années, et avoir tenté prudemment d’identifier quelques caractéristiques des mouvements actuels, ce texte développe quelques considérations et remarques sur l’évolution paradoxale des concepts et des pratiques de frontières, pour finalement faire l’hypothèse que la relative prudence des médias français concernant les arrivées de migrants en Europe pourrait avoir pour fondement le fait que la majorité de ces médias de masse, qu’il s’agisse des journaux et magazines, des chaines de télévision, des radios appartiennent à la fraction la plus mondialiste et libérale du capitalisme français, fraction hautement intéressée à ce que des barrières trop élevées ne soient pas mises aux mouvements s-de capitaux, de marchandises et de force de travail, c’est à dire de migrants jeunes, déterminés, travailleurs… et sans droits.
After having taken the measure of the movements of populations that have traveled the globe for thousands of years, and carefully tried to identify some characteristics of current movements, this text develops some considerations and remarks on the paradoxical evolution of concepts and practices. borders, to finally assume that the relative caution of the French media regarding the arrival of migrants in Europe could be based on the fact that the majority of these mass media, be they newspapers and magazines, television channels, radios belong to the most globalist and liberal fraction of French capitalism, a fraction highly interested in the fact that too high barriers are not put to movements of capital, goods and labor power, young, determined, hardworking ... and without rights.

Texte intégral

A+ A-

Proposer une analyse ou une réflexion sur la situation des médias actuels dans le monde, ou même seulement dans le pourtour méditerranéen, ou seulement dans un seul pays, est une gageure d’une extrême complexité au moment ou l’ensemble de la presse écrite mondiale subit le double choc de l’effondrement des lecteurs et de la concurrence brutale du numérique. Alors que la télévision s’affronte à l’explosion des chaînes, notamment en ligne, et aux réductions concomitantes des recettes publicitaires. Tandis que les radios semblent devenir pour l’essentiel un média destiné quasi uniquement aux conducteurs des grandes métropoles, pris dans les embouteillages du matin et du soir. Et alors que les articles des agences de presse et photographiques sont massivement remplacés par les textes et photos envoyés par les lecteurs, et que les journalistes professionnels – au statut de plus en plus précaire – sont de plus en plus régulièrement mis en cause au sujet de leur déontologie et de leurs méthodes, et sommés collectivement de rendre compte des connivences qu’une partie d’entre eux entretient avec les pouvoirs.

Rajouter à cette complexité le fait de travailler à comprendre les grands mouvements de population qui affectent le monde actuel – et qui ne sont sans doute pas une nouveauté pour les groupes humains que par le fait qu’ils déplacent un nombre de participants plus grand qu’il n’a jamais été – et se fixer pour objectif de débattre de la façon dont les médias de masse en rendent plus ou moins compte, pourrait paraître un objectif inatteignable et irréaliste.

D’autant qu’on ne peut faire l’économie, dans cet objectif ambitieux, d’une réflexion sur les frontières, leur instabilité, leur dislocation et recomposition, leur volatilité et leur virtualité.

Et qu’il est évidemment nécessaire, dans l’état actuel des débats et des recherches, de clarifier à la fois les concepts – médias de masse, frontières, migrations, déplacements de populations, nomadisation… – et la sémantique – migrants, réfugiés, conjoints rapprochés, demandeurs d’asile, immigrés économiques, clandestins…- dont chacun voit bien l’effet qu’elle peut avoir sur les imaginaires et les enjeux qu’elle représente dans la recherche de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler des « éléments de langage » à fournir aux journalistes par les diverses sphères qui visent à les influencer.

Et il est évidemment utile, sinon urgent d’avoir, sur ces grands mouvements de populations qui traversent le monde, des données qui permettent de les quantifier et de les mettre en perspective afin de relativiser les points de vues qui se fondent, en cette matière, trop souvent sur l’observation directe locale, ce qui ne permet pas d’en saisir les grandes tendances, sinon par accumulation d’observations et d’hypothèses.

Après ces quelques remarques liminaires prudentes, j’entends prendre la mesure de l’importance de ces phénomènes à la fois en ne prétendant y apporter que quelques modestes remarques et questionnements, en essayant d’ouvrir par là quelques pistes ou directions de recherches, et en essayant de convaincre ceux qui ne seraient pas déjà, de la nécessité que ce  numéro de REFSICOM ouvre un processus de mise en commun et d’échanges scientifiques qui devront évidemment s’inscrire dans la durée et la répétition. C’est évidemment pourquoi une fois encore et cinquante ans après les mouvements de masse de grande ampleur des années soixante, que les médias ne cessent de célébrer en France pour mieux les déformer il était, pour reprendre un slogan fameux de mai 68, « réaliste de demander l’impossible ».

Je vais aborder la discussion par quelques remarques liminaires sur les médias de masse et sur les grands mouvements de population qui alimentent les réflexions sur l’état du monde. Il me semble également qu’une réflexion sur l’évolution des frontières, dans tous les sens du terme, éclaire peut-être certains aspects des traitements médiatiques actuels en mettant en perspective leur caractère paradoxal et les fondements de ces paradoxes.

Les grands mouvements de populations : nous n’en somme qu’au tout début

Les migrations et les grands mouvements de mobilité des groupes humains ne sont évidemment pas des phénomènes nouveaux, et il serait certainement possible de soutenir qu’ils constituent même une caractéristique fondamentale de notre espèce. Sans remonter aux origines des hominiens, si l’on suit l’hypothèse[1]Hypothèse issue de la première cartographie génétique de l’humanité effectuée dans les années 70 et 80 qui a montré que toutes les ...continue selon laquelle toutes les populations – et toutes les langues – actuelles seraient issues d’un même groupe humaine ayant vécu il y a environ 60 000 ans, alors force est de constater que les homo sapiens que nous sommes tous membres d’une espèce nomade, qui a occupé sur des milliers d’années et d’une façon qui ne cesse d’étonner les chercheurs, tous les territoires qu’elle rencontrait, depuis l’Afrique jusqu’au Moyen Orient et l’Europe jusqu’à l’Extrême Orient, l’Océanie, l’Australie… et l’Amérique, bien longtemps avant Christophe Colomb, en traversant le détroit de Behring depuis la Sibérie, sans doute à l’occasion d’une glaciation ou, peut-être, en construisant des embarcations permettant la traversée, comme ce fut certainement le cas pour atteindre des Iles improbables.

Plus près de nous, le peuplement de l’Europe et du pourtour méditerranéen est, chacun le sait, le résultats de multiples et successifs mouvements de populations, depuis les indo-européens qui s’installèrent d’abord aux environs du Tigre et de l’Euphrate avant de migrer vers le moyen orient, la Grèce et toutes les côtes méditerranéennes, jusqu’aux Germains qui poussèrent les Bretons hors de l’actuelle Angleterre, jusqu’aux Wisigoths, Ostrogoths et Vandales qui envahirent l’empire Romain et occupèrent des territoires immenses, depuis l’actuelle Italie, le sud de la France, l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie… Toutes les populations de ces pays, depuis les Occitans de France, jusqu’aux  Amazighs et aux Kabyles descendent de ces envahisseurs hautement civilisés que les Romains nommaient cependant, comme tous ceux qui n’appartenaient pas à leur empire, des Barbares. Que dire bien sûr des extraordinaires conquêtes Arabes du pourtour méditerranéen jusqu’à l’Espagne, de la conquête sanglante et du repeuplement de l’Amérique et de l’Australie par les Européens, des grands mouvements de population qui ont amené les Hans à devenir l’ethnie majoritaire en Chine, des vastes mouvements qui ont en permanence agités tout le continent africain… Toute l’histoire de l’humanité récente est celle de migrations de populations, de peuples, de clans et de tribus, parfois pacifiques et arrivant progressivement sur de nouveaux territoires pour se mélanger et se fondre dans les populations qui s’y trouvaient, migrations parfois violentes et conquérantes, visant à occuper par la force des territoires immenses afin de les exploiter et d’en extraire la richesse. Et que dire des migrations forcées imposées pendant plusieurs siècles aux populations réduites en esclavage pour la prospérité des puissances coloniales et des organisateurs du « commerce triangulaire » ? Il convenait de rappeler ces évidences, qui n’apparaissent que par la prise en compte non seulement de l’actualité immédiate, mais aussi des différentes échelles temporelles et notamment des temps longs chers à Fernand Braudel.

Les migrations actuelles, si on les examine globalement, ne se distinguent pas fondamentalement de ces grands mouvements historiques, sinon par le nombre, relativement à la population mondiale, et par le fait qu’ils se heurtent maintenant, depuis quelques siècles et de façon de plus en plus affirmée, à des frontières séparant des pays et des états, frontières parfois très récentes et qui sont encore souvent poreuses et faciles à traverser. C’est sans doute ce qui explique, pour une part que, selon l’INED et les Nations-Unies, l’essentiel des mouvements de populations actuels s’effectuent sur des territoires limités, à l’intérieur des pays, ou entre des zones géographiques proches. Ainsi, contrairement à certaines idées fausses mais répandues, l’essentiel des migrations européennes sont issues de l’Europe elle même, comme l’essentiel des migrations africaines ont lieu en Afrique.

Bien sûr, ces mouvements n’ont pas seulement un fondement anthropologique. Ils sont pour une part significative le résultat de guerres et issues des délimitations de territoires imposés lors de la décolonisation par les puissances coloniales, qu’il s’agisse des délimitations imposées de diverses façons au Moyen orient, en Afrique ou au Maghreb. Plus récemment, ils résultent aussi des politiques – américaine et européenne – de dislocation des États nationaux au Moyen orient, en Afrique et partout où c’est possible dans le monde. Ceci bien sûr entraîne des exodes de populations fuyant les guerres, les violences, les menaces, les dictatures : tous les migrants ne sont pas des migrants économiques. Beaucoup sont des réfugiés, des rescapés, qui rêvent souvent de revenir plus tard dans un pays pacifié. Or, en cette circonstance, la sémantique n’est pas sans importance puisqu’elle correspond en de nombreux pays à des statuts juridiques, à des processus d’attribution de permis de séjour, à des mesures de protection et d’aide à l’installation. Ainsi, en France, les « réfugiés » ne sont pas des « migrants » ou des « immigrés », mais des personnes et des familles possédant des droits et auxquels ces droits sont reconnus dès lors qu’ils peuvent prouver qu’ils sont issus d’une zone de conflit, ce qui n’est pas si facile. De la même façon, les personnes menacées par un régime dictatorial ou hautement répressif sont considérées comme des personnes devant être protégées dès lors qu’elles réussissent à démontrer la réalité de ces menaces. On voit bien que les populations qui convergent vers la Communauté européenne doivent finalement mettre en œuvre de véritables stratégies d’anticipation de leur intégration possible. Beaucoup d’entre eux, qu’ils fuient également des situations de misères ou rejoignent des parents déjà installés dans différents pays contribuent, par l’argent qu’ils envoient chaque mois « au pays », à entretenir des dizaines de membres de leurs familles restées sur place. Les jeunes migrants qui voyagent seul ne sont pas pour autant isolés. Ils sont quasiment tous équipés de téléphones portables[2]Lors d’entretiens récents avec des jeunes (Africains, Afghans, Syriens,…) accueillis dans un Centre d’Accueil et d’Orientation monté en ...continue leur permettant à la fois de communiquer avec leurs proches restés au pays et avec les membres de leurs familles ou leurs amis déjà installés dans les pays et régions qu’ils veulent atteindre.

Ce n’est pas ici le moment de faire un inventaire détaillé de toutes les catégories de personnes qui émigrent vers d’autres pays, et notamment vers les pays riches de la planète. Ce que reflètent ces débats historiques, sociaux, économiques, juridiques, sémantiques, c’est à la fois que le phénomène des migrations est perçu de façon contradictoire, à la fois comme un problème et comme une opportunité. Problème et opportunité possibles pour ceux qui migrent au risque de leur vie. Problème et opportunité possibles pour ceux qui les accueillent, dont les motivations sont, en fonction de leurs positions sociales et économiques, extrêmement diverses.

Ne perdons pas de vue que ce qui a suscité les grands mouvements d’immigration en France et en Europe depuis la fin du XIX° siècle c’est la nécessité pour les dirigeants d’entreprises et de firmes de trouver de la main d’œuvre, si possible sans droits, docile et soumise à leurs conditions, et peu payée. Cette situation demeure d’ailleurs aujourd’hui selon plusieurs études qui mettent en évidence l’importance de la main d’œuvre d’origine étrangère en Espagne ou en France lors des récoltes et des vendanges, comme dans l’ensemble des industries du bâtiment et agro-alimentaires. Au demeurant, si on prend le cas actuel de la France, l’immigration actuelle est infiniment moins nombreuse qu’entre les deux guerres. Et le racisme anti étranger infiniment moins important qu’à cette époque ou les Italiens (les « ritals ») ou les polonais (les « Polacs »), étaient très stigmatisés et soumis à des agressions régulières. Constatons cependant que, comme à cette époque, les étrangers vivant en France demeurent comme avant la dernière guerre mondiale des « citoyens de seconde classe », sans droit de vote et parfois forcé à l’illégalité organisée afin de les maintenir sans droit aucun.

Ceci devrait amener à analyser leur statut autrement que dans une perspective humanitaire ou misérabiliste : c’est une partie du prolétariat mondial qui se met massivement en mouvement. La caractéristique la plus fondamentale des cinquante dernières années en effet, totalement oubliée ou occultée par les politiques, les journalistes et les chercheurs en occident et ailleurs, réside dans l’explosion d’un prolétariat industriel massif dans les anciens pays du « tiers monde », Inde, Chine, Afrique, Amérique Latine. Ce prolétariat, industriel ou artisanal, se caractérise par son extrême pauvreté, mais également sa jeunesse, et son nombre. Ce sont en effet plusieurs milliards d’individus qui, au delà du prolétariat industriel, composent cette « multitude ». Autant dire que, pour une part significative, l’immigration est aussi un mouvement qui comporte un potentiel social et politique sans précédent et dont les effets vont progressivement s’intensifier dans les prochaines décennies.

Les situations créées par les migrations sont donc très complexes et ne se laissent certainement pas réduire à des schémas simplificateurs. Comment vont-elles évoluer ? C’est extrêmement difficile à dire. Les perspectives démographiques, écologiques et de développement économique de l’ensemble des pays du monde – notamment de l’Afrique noire et du continent indien – annoncent selon certains démographes et anthropologues, une intensification de ces mouvements de population pour les cinquante prochaines années[3]Certaines hypothèses se fondent sur les évolutions démographiques prévisibles pour annoncer une intensification des migrations depuis l’Afrique ...continue. Autant dire que les débats sur la construction de murs ou de frontières supplémentaires, comme les proclamations racistes ou chauvines sont très loin des enjeux qui sont annoncés par les petites migrations actuelles.

Pour autant, un autre des aspects nouveaux des logiques de migration c’est qu’elles s’inscrivent dans des mouvements contradictoires. Ils participent d’un processus de déterritorialisation, qu’avait suggéré Gilles Deleuze comme une tendance lisible dès les années 70 du dernier siècle, et ils s’inscrivent également dans des logiques d’interconnexion numérique généralisée et de coordination de l’action qui peuvent être analysés comme des processus de reterritorialisation virtuelle. Tout semble se passer comme si, pour certaines catégories de migrants, souvent jeunes et ouverts au monde, il n’y avait pas de rupture du lien dès lors qu’ils arrivent à rester connectés. Ceci évidemment explique pourquoi la première mesure de certains réseaux de passeurs mafieux consiste, avec le vol des devises ou des valeurs qu’ils transportent, à confisquer les machines à communiquer des migrants. Ce processus de déterritorialisation/reterritorialisation à la fois matériel et virtuel ouvre évidemment des champs de recherches et d’observations considérables.

Ainsi, dès lors que l’on dépasse les événements, souvent dramatiques, on peut analyser cette connectivité nomade comme si elle inscrivait les mouvements de populations parmi les plus pauvres du monde dans une logique de réseaux, de flux et de processus qui n’est pas sans rappeler les logiques d’organisation des entreprises mondiales. Ceci interroge évidemment le statut et la conception des frontières dans leurs différentes acceptions.

La question des frontières : paradoxale et en mutation

La question des frontières est actuellement à la fois spectaculaire, contradictoire et paradoxale.

Spectaculaire et contradictoire. On assiste à la mise en spectacle médiatique de discours et de gesticulations politiques concernant la nécessité de renforcer les frontières existant entre divers États par des séparations physiques – des murs, des barbelés[4]La construction de murs pour empêcher le pénétration sur des territoires ne concerne pas seulement la frontière être les Etats-Unis et la ...continue…- censées empêcher les flux de migration de franchir certaines limites. Or, dans le même temps, ces mouvements de populations semblent à la fois plus massifs et plus dispersés et différents qu’ils ne l’ont jamais été. Les frontières retrouvent dans ce vaste mouvement, leur signification étymologique de « front » sur lesquels on s’affronte, on mobilise des forces, des machines de guerre, des dispositifs de dissuasion.

Qui ne servent pour l’essentiel à rien puisque de très nombreux migrants qui cherchent à rejoindre les pays développés arrivent finalement à leurs fins, certes au prix de milliers de morts et de naufragés, au prix de millier de dollars et d’euros dépensés pour financer les mafias de passeurs, et au prix de souffrances inouïes. Tout se passe comme si la mise en place de murs[5]Mouvement de prolifération des murs, également analysé par l’Américaine Wendy Brown, enseignante en sciences politiques à Berkeley, dans ...continue élevés, de fortifications comme jadis aux marches de l’empire romain, entrainait le développement de frontières poreuses, instables, plus ou moins symboliques, présentes sur tous les territoires par la présence de migrants mobiles, et celle de polices et de contrôles intervenant « à tout bout de champ » ou de rue.

Comme l’observe le philosophe Italien Sandro Mezzadra, il y a deux aspects contradictoires qui se développent en même temps : à la fois la multiplication des frontières physiques de plus en plus renforcées, comme à Ceuta/Sebta et Mellila/Melilia pour empêcher l’accès aux enclaves espagnoles du nord marocain, ou entre la Grèce et la Turquie, les É-U et le Mexique, et par ailleurs, ces limites physiques semblent insuffisantes puisque les différents États essaient de bloquer les flux et d’externaliser les procédures bureaucratiques dans les pays d’origine des migrants, en passant des accord de renforcement des contrôles avant qu’ils n’engagent leur longue marche.

Paradoxales car les renforcements physiques et politiques des frontières des États s’opposent aux mouvements de mondialisation des marchés qui s’inscrivent dans des logiques de déterritorialisations et de reterritorialisations perpétuelles et disloquent les formes antérieures d’organisations d’entreprises et de firmes dont les frontières, les limites, les territoires, deviennent mouvants, instables et éphémères, imperceptibles. Cette mondialisation fait émerger de nouvelles frontières, symboliques, portées par le développement massif des normes techniques qui délimitent les appartenances industrielles, les logiques de collaboration, de production, de logistique des flux de produits manufacturés. Cette instabilité spatiale et cette logique de projets perpétuellement recomposée dessinent là aussi un monde de flux, de dissipation et d’instabilité des formes organisationnelles[6]Sur ce point voir notamment Le Moënne Christian, Transformation des communications organisationnelles en contextes numériques, in Sylvie P. ...continue.

Paradoxales car les flux du capitalisme financier sont devenus permanents, sans rupture ni interruption, portés par les machines numériques et les algorithmes qui commandent les achats et les ventes de produits financiers en temps réel, à la nanoseconde, et ne connaissent pas de frontière, pas de limite temporelle, pas de jour ou de nuit, de temps de travail, voire pas de régulation, sinon par les crises ponctuelles de réajustement, comme celles de 1999 et de 2008… et celle qui arrive.

Paradoxales aussi car la mutation numérique et l’interconnexion mondiale des réseaux techniques et des réseaux sociaux disloque certaines des frontières antérieures, les frontières mentales, les séparations, les limites d’accès. Elle recompose aussi les distinctions souvent qualifiées de nécessaires frontières entre les sphères privée – et d’intimité -, les sphères publique et professionnelle. Elle recompose les espaces de coopération familiales, communautaires, claniques, en les étendant littéralement au monde entier. Lorsque, aux siècles de la conquête et du peuplement les émigrants européens quittaient leur « pays » pour les Amériques, c’était un départ sans retour, une rupture fondamentale avec leur famille, leurs proches, leur origine. Sans possibilité de revenir ni, le plus souvent, de donner la moindre indication de leur devenir. La situation actuelle est celle d’un maintient, éventuellement épisodique et fractal, des relations. Est-ce au fond une bonne chose ou un facteur de souffrance supplémentaire[7]Cette question de la souffrance est trop souvent négligée par les chercheurs et les commentateurs. Romain Huet tout comme Driss Ablali ont ...continue ?

Paradoxales enfin car les limites que dessine perpétuellement la mutation numérique ne sont pas fixées, figées, mais perpétuellement mouvantes, recomposées en permanence par le jeu des pratiques sociales et individuelles de masse de milliards d’individus connectés, et par les logiques commerciales des firmes qui s’approprient les données individuelles et intimes de chacun pour en faire des données publiques, les vendre et les diffuser en masse, disloquer toutes les frontières du monde à tous les niveaux d’échelle en utilisant à leur profit cette « machine univers »[8]Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Pierre Lévy. Voir Lévy Pierre, La machine univers, Paris, La découverte, 1987.

C’est au cœur de ces différents paradoxes qui prétendent figer des situations qui ne le sont jamais et ne peuvent l’être, que se situent les dynamiques, elles mêmes extrêmement contradictoires, différentes, évolutives, mouvantes, de recomposition de médias de masse en plein crise et mutation sous l’effet de plusieurs facteurs dont la mutation numérique n’a fait qu’accentuer encore l’intensité.

Médias en crise et migrations

Beaucoup a été dit et écrit sur la crise que connaissent, dans les grands pays industrialisés et à quelques exceptions près, les médias de masse, presse quotidienne ou épisodique, télévision, radio, et je n’entends évidemment pas y revenir longuement ici. Je veux seulement souligner, en me référant à la situation française, quelques facteurs qui déterminent des approches paradoxalement relativement modérées des phénomènes de migration par les grands médias. Plusieurs études, si elles pointent des insuffisances d’information sur les situations effectives des personnes dans le cours de leur trajet vers l’Europe, et sur les situations concrètes qui leur sont réservées une fois arrivées dans ces territoires, pointent également des approches des questions de l’immigration fortement imprégnées de points de vue humanitaires, centrées sur la souffrance des migrants et sur les nombreuses victimes des tentatives de traversée de la Méditerranée. Ces approches sont d’ailleurs régulièrement dénoncées par le site « observatoire des médias » animé par l’extrême droite française, ou par divers supports européens de cette même tendance politique[9]Par exemple, le journal du Parti Populaire d’extrême droite belge Le Peuple donnait dans sa livraison du 5 février 2018 l’inventaire des ...continue. Comment expliquer ces points de vue contradictoires ?

La question de l’immigration fait depuis longtemps partie des arsenaux politique de divers mouvements et partis en Europe, pas seulement d’ailleurs issus de l’extrême droite puisque les passages aux gouvernements de différents partis sociaux démocrates se sont le plus souvent soldés en Europe et en France de durcissement des politiques de répression des migrants et de restrictions bureaucratiques et administratives, comme de mesures de contrôles et de répressions en vue d’expulsions éventuelle de personnes ne possédant pas de droit de séjour. Les récentes mesures prévues par le gouvernement français actuel, mais également les mesures prises par le gouvernement Valls sous la présidence Hollande vont dans ce sens.

Comment expliquer alors la relative modération des grands médias de masse les plus influents et leur approche centrée sur les parcours individuels et les difficultés rencontrées par les différentes catégories de réfugiés et de migrants ? Une hypothèse prudente pourrait s’appuyer sur l’évolution de la propriété de ces grands médias en France. Même si les membres du « Conseil national de la résistance » avaient, en 1944, interdit que les médias puissent appartenir à des groupes industriels et financiers, force est de constater que cette interdiction a, depuis plusieurs dizaines d’années maintenant été transgressée. En effet, selon une analyse commune du Monde Diplomatique et de l’observatoire des médias « Acrimed »[10]Voir «  Le Monde diplomatique », novembre 2017., l’essentiel des grands médias français les plus influents sont propriété d’une dizaine de familles, d’individus ou de groupes qui possèdent ou contrôlent également l’essentiel des grands groupes industriels et financiers. Bettencourt, Weill, Dassault, Arnaud, Lagardère, Drahi, Beytout et quelques dizaines d’autres… tous ces noms appartenant aux 1% qui contrôlent l’essentiel du capitalisme français sont également ceux des propriétaires de presse qui contrôlent les grands médias et les orientent, discrètement ou ouvertement, en fonction de leurs intérêts.

Tous les groupes de médias français qui participent de l’éventuelle influence sur les populations[11]Je ne rentre pas dans le débat sur le rôle « des médias » dans l’influence idéologique sur les populations. Cette question, beaucoup plus ...continue appartiennent à des propriétaires qui sont des capitalistes globaux, sans frontière et font leur fortune sur les marchés globaux. Or, leurs intérêts convergent avec l’ouverture des frontières, la libre circulation des capitaux, des marchandises et des hommes. Libre circulation des hommes et des femmes en fonction des besoins de main d’œuvre, mais aussi pour peser sur les coûts du travail, non seulement en externalisant la production vers les pays à faible coût de main d’œuvre, mais également en maintenant une pression sur l’emploi et le cadre juridique du travail dans les métropoles.

Ces couches sociales qui dirigent en fait l’essentiel des politiques depuis plus de cinquante ans, n’ont jamais, dans un passé récent souhaité une fermeture plus stricte de frontières, comme le manifeste leur refus constant de soutenir le Front National en France. Ils orientent les politiques éditoriales vers des points de vues relativement modérés, vers des contrôles fermes mais limités des migrants, vers un refus de fermer absolument les frontières physiques et administratives dont ils souhaitent qu’elles demeurent poreuses et souples vis-à-vis de capitaux et des marchandises.

Comment expliquer alors l’émergence des mouvements « populistes » dans tous les pays européens ? Cette émergence ne tient sans doute pas d’abord à l’immigration mais à l’externalisation vers les pays à faible coûts de main d’œuvre des usines et entreprises de production industrielle, qu’il s’agisse des productions automobiles, textiles, ou des dispositifs numériques. Il y a sur ce point un mouvement extrêmement répandu d’affirmation de la nécessité de ramener ces productions dans les territoires « nationaux » des firmes et des groupes industriels. Indépendamment des manifestations spectaculaires de cette revendication – qu’il s’agisse de Trump ou des partis et médias nationalistes divers – c’est devenu une « vulgate » quotidienne dans les médias et dans les stratégies de marketing que de signaler que tel produit est fabriqué dans le pays de consommation. Ainsi, c’est devenu une banalité que de voir signalé sur les emballages la mention « made in France », manifestation ridicule de nationalisme domestique censé faire admettre un prix supérieur au prix de base des produits identiques mais fabriqués ou cultivés à l’étranger.

Tout ceci doit être mis en relation avec le faible nombre d’immigrants arrivant actuellement en Europe ou avec la part des populations européennes issues de migrations récentes. On peut dès lors se demander si la publicité faite chaque jour par les médias de masse, dans un souci humanitaire ou politique, ne donne pas une vision totalement déformée de la situation des migrations réelles accueillies en Europe[12]Au 1er janvier 2015, 7,3 millions de personnes nées et résidant en France, soit 11 % de la population, avaient au moins un parent immigré (né ...continue.

Pour conclure : Transformations numériques, migrations et déterritorialisation

Les relations entre les différentes populations du monde sont en train de se transformer de façon extrêmement important, non seulement du fait de l’explosion d’un prolétariat massif et urbain dans les pays en cours de développement, mais également du fait de l’extrême distribution de moyens de communication et d’accès à l’information qui sont également des dispositifs de coordination de l’action déterritorialisés. On évalue, selon les grands opérateurs du numérique, à 3,5 milliards le nombre de détenteurs actuels de machines numériques connectées, et ce nombre doit continuer à croitre alors que le nombre d’objets connectés va atteindre plusieurs dizaines de milliards, et que les connexions et échanges de données entre ces différentes machines se comptent déjà par centaines voire milliers de milliards par an.

Autant dire que toutes les populations du monde sont d’ores et déjà concernées par les trois grandes caractéristiques de la mutation numérique : la « loi de Moore » d’abord qui décrit la baisse continue des coûts des machines et l’explosion continue de leur puissance de connexion, la massification des usages et des appropriations ensuite, et enfin l’explosion des données, des « datas », et la distribution sans précédent des accès à ces données et des utilisations de masse possibles.

Chacun voit bien que, sous cet aspect, les jeunes migrants qui sont préoccupés de trouver, où qu’ils soient, le moyen de recharger leur téléphone et de se connecter à internet sont en fait, au-delà de leurs épreuves, de leurs projets, de leur conscience d’eux-mêmes, les vecteurs de cette mutation radicale que sous certains aspects Gilles Deleuze et Félix Guattari avaient pressenti lorsqu’ils suggéraient que les processus de déterritorialisation ne concernaient pas seulement les territoire physiques mais également les subjectivités, les imaginaires et toutes les formes sociales, médias, frontières, institutions, organisations.

Notes   [ + ]

1. Hypothèse issue de la première cartographie génétique de l’humanité effectuée dans les années 70 et 80 qui a montré que toutes les populations actuelles seraient issues d’une population mère ayant vécu il y a environ 60°000 ans. Cette hypothèse semble validée par la linguistique génétique qui a mis en évidence que toutes les langues des populations du monde seraient issues d’une langue mère d’une population ayant vécu à la même époque. 
2. Lors d’entretiens récents avec des jeunes (Africains, Afghans, Syriens,…) accueillis dans un Centre d’Accueil et d’Orientation monté en toute hâte après qu’ils eussent été chassés de Calais, tous demandaient comme première priorité la possibilité de disposer de connexion wifi et d’ordinateurs, et de pouvoir recharger leurs téléphones portables.
3. Certaines hypothèses se fondent sur les évolutions démographiques prévisibles pour annoncer une intensification des migrations depuis l’Afrique vers les pays nord africains ou européens. Les hypothèses basses envisagent en effet à l’échéance de la fin du siècle une baisse de la population européenne du fait de son vieillissement et une explosion de la population africaine qui pourrait monter jusqu’à 2,5 milliards d’individus. Dans cette perspective, certains chercheurs évaluent les migrations vers les pays « riches » comme susceptibles de concerner jusqu’à 100 millions de personnes. Le Président du Parlement Européen, Antonio Tajani estimait récemment dans la presse allemande, que la perspective immédiate serait d’environ 30 millions de candidats au départ vers l’Europe. Par ailleurs, les prévisions liées à l’hypothèse du réchauffement climatique chiffrent également à plusieurs dizaines de millions les personnes poussées à la migration du fait de la montée du niveau des océans.
4. La construction de murs pour empêcher le pénétration sur des territoires ne concerne pas seulement la frontière être les Etats-Unis et la Mexique, mais également les frontières de plusieurs États est européens qui ont établis de barrières de barbelés et de miradors pour empêcher l’entrée sur le territoire européen de migrants fuyant les guerres de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan. A vrai dire, les barrières physiques se multiplient aux frontières extérieures de l’Union Européenne, comme on peut le voir au Maroc dans les enclaves « espagnoles » de Ceuta et de Melilla, dont les barbelés sont sans cesse relevés. Ou comme on peut le voir aussi à la frontière entre la Grèce et la Turquie.
5. Mouvement de prolifération des murs, également analysé par l’Américaine Wendy Brown, enseignante en sciences politiques à Berkeley, dans « Murs » (Prairies ordinaires) et dans le même temps, tendances à la dématérialisation des frontières et à leur démultiplication dans nos vies de tous les jours. Dans un texte commun, les dirigeants des États membres se sont engagés à renforcer les contrôles aux bordures extérieures, envisageant la création d’un corps de gardes-frontières supranational, sans remettre en cause « la nécessité d’attirer une immigration légale qualifiée ».
6. Sur ce point voir notamment Le Moënne Christian, Transformation des communications organisationnelles en contextes numériques, in Sylvie P. Alémanno, Communication organisationnelle, management et numérique, Paris, L’harmattan, 2015.
7. Cette question de la souffrance est trop souvent négligée par les chercheurs et les commentateurs. Romain Huet tout comme Driss Ablali ont développé des travaux extrêmement importants sur ces situations dramatiques et leur relation à l’identité, à la révolte, aux discours, etc.
8. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Pierre Lévy. Voir Lévy Pierre, La machine univers, Paris, La découverte, 1987
9. Par exemple, le journal du Parti Populaire d’extrême droite belge Le Peuple donnait dans sa livraison du 5 février 2018 l’inventaire des thématiques de la presse belge par un de ses lecteurs dont il ressortait selon eux que : « L’histoire qu’on nous raconte est limpide: la question migratoire est binaire. Il y a d’un côté des victimes qui passent par notre pays ou qui veulent s’y installer. Ces personnes sont, pour des raisons totalement incompréhensibles, harcelées, voire malmenées par un Pouvoir immoral. Heureusement de généreux et solidaires citoyens donnent d’eux-mêmes pour protéger ces personnes fragiles contre le Pouvoir inhumain. La population, outrée par le sort qui leur est fait, gronde, à l’exception de quelques nostalgiques d’une époque révolue. L’Eglise catholique, qui retrouve étonnamment son statut d’autorité morale, réprouve elle aussi le « manque de cœur » de nos gouvernants. Cette histoire nous est assénée quotidiennement, par un flux continu d’articles dont les titres sont systématiquement orientés.
10. Voir «  Le Monde diplomatique », novembre 2017.
11. Je ne rentre pas dans le débat sur le rôle « des médias » dans l’influence idéologique sur les populations. Cette question, beaucoup plus complexe que les raccourcis qui sont le plus souvent faits à la fois sur la généralisation des médias et sur leur éventuelle influence, notamment depuis les travaux maintenant bien anciens mais toujours pertinents de Katz et Lagerfeld, devrait certainement être réexaminée à nouveaux frais dans le contexte de la mutation numérique et de l’explosion de médias numériques. Sur cette question, voir notamment LUHMAN Niklas, La réalité des médias de masse, Paris, Diaphane, 2012
12. Au 1er janvier 2015, 7,3 millions de personnes nées et résidant en France, soit 11 % de la population, avaient au moins un parent immigré (né de nationalité étrangère à l’étranger). Pour 45 % d’entre elles, ce parent était originaire d’Europe, 42 % du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, 9 % d’Asie et 4 % d’Amérique-Océanie. La France comptait alors 2,8 millions d’étrangers non communautaires. En France en 2016, 227 550 titres de séjour ont été attribués (contre 196 535 en 2010, soit une augmentation de 15,8 %). Motifs d’attribution des titres de séjour en 2016 :
– Regroupement familial : 88 010 (contre 83 182 en 2010, soit une augmentation de 5,8 %), dont 48 725 concernent des familles de Français ;- Etudes : 70 250 (contre 65 281 : + 7,6 %) ; – Economique : 22 575 (contre 18 280 : + 23,5 %) ; – Humanitaire (réfugié, asile territorial ou protection subsidiaire, étranger malade, etc.) : 32 285 (contre 18 220 : + 77,2 %) ; – Divers (visiteur, étranger entré mineur, ancien combattant, retraité…) : 14 430 (contre 11 572 : + 24,7 %). (Source INSEE)


Références bibliographiques

DELEUZE Gilles et GUATTARI Félix, Mille plateaux, Paris, Minuit, 1989.

HERAN François, Avec l’immigration – mesure, débattre, agir, Paris, La découverte, 2017

LE MOËNNE Christian, Transformation des communications organisationnelles en contextes numériques, in Sylvie P. Alemanno, Communication organisationnelle, management et numérique, Paris, L’harmattan, 2015.

LUHMAN Niklas, La réalité des médias de masse, Paris, Diaphane, 2012

Pour citer cette article

, "Entre dislocation et recomposition: les frontières dans le contexte de la mondialisation et de la mutation numérique", REFSICOM [en ligne], Médias et migrations/immigrations 1. Des représentations aux traitements des médias traditionnels, mis en ligne le 22 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/441