La couverture, selon le média local ou ethnique, d’un attentat

et

Résumés

Des attentats terroristes à caractère ethnique se multiplient dans les capitales du monde depuis 2011. Les images de l’horreur sont instantanément reprises dans les divers médias, traditionnels ou nouveaux. Cet article présente les résultats préliminaires d’une recherche portant sur la couverture médiatique de l’attentat de Québec (Canada) dans la presse locale et ethnique. Les résultats permettent de réfléchir de manière plus large sur le traitement médiatique d’une thématique migratoire porteuse d’horreur, soit celle des attentats ethniques.
Ethnic terrorist attacks have multiplied in the capitals of the world since 2011. Images of horror are instantly taken up in various media, traditional or new. This article presents the preliminary results of a research on the media coverage of the attack in Quebec City (Canada) in the local and ethnic press. The results make it possible to think more broadly about the media treatment of a migratory theme carrying horror, that of ethnic attacks.

Texte intégral

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Introduction

Selon les données de la Global Terrorism Database[1]https://www.start.umd.edu/gtd/, repéré le 11 septembre 2018., une base de données dans laquelle des chercheurs de l’université du Maryland (États-Unis) compilent, depuis les années 1970, des données sur les attentats terroristes dans le monde, les attentats terroristes sont significativement plus nombreux depuis 2011. Un attentat terroriste est « la menace ou l’utilisation réelle d’une force ou violence illégale par un acteur non étatique afin d’atteindre un objectif politique, économique, religieux ou social à l’aide de la peur, de l’intimidation ou de la contrainte » (Guilbeault, 2016). Les motivations des groupes et des individus perpétrant des attentats terroristes sont variées. Elles peuvent relever de mouvements nationalistes ou séparatistes, de groupes écologistes voire de militants anti-avortement. Très souvent, notamment de par les migrations, elles se rapportent aux relations conflictuelles entre des individus de groupes ethnoculturels différents.

Les attentats à caractère ethnique représentent aujourd’hui une thématique migratoire largement reprise dans tous les types de médias, ce qui intéresse désormais les chercheurs. Ceux-ci investiguent notamment les questionnements suivants : quel est le traitement actuel d’un événement terroriste relié aux rapports conflictuels entre les groupes ethnoculturels ? Quelles images véhicule-t-on sur les différents groupes ethnoculturels pendant un attentat ? Quels groupes d’acteurs prennent la parole dans l’espace médiatique et pour exprimer quels types de messages pendant la couverture d’un attentat terroriste ? Y a-t-il surmédiatisation des attentats terroristes à caractère ethnique ? Quelles sont les particularités du traitement médiatique des attentats dans les médias ethniques ?

Cet article présente des résultats préliminaires d’une étude de cas, soit de la couverture médiatique de l’attentat islamophobe à la Grande Mosquée de Québec (Canada) en janvier 2017. Lors de la rédaction de cet article, le cas à l’étude étant tout récent, ce sont les données de l’étude de la couverture de la presse écrite locale et de la presse ethnique francophone qui seront présentées. L’article est divisé en quatre parties : une mise en contexte de la situation des groupes ethnoculturels[2]Au Québec, un groupe ethnoculturel correspond à un groupe minoritaire et « il s’agit des personnes issues de l’immigration et dont ...continue au Québec et du déroulement des principaux événements de l’attentat à la Grande Mosquée de Québec, la présentation de la recension des écrits sur le thème des médiatisations des attentats à caractère ethnique, la description de la méthodologie de la recherche et une discussion sur des résultats préliminaires de l’étude qui exposent une couverture médiatique ayant brisé un lien social déjà brisé. En conclusion de cet article, une discussion plus large portera sur la pertinence des couvertures médiatiques de la thématique migratoire des attentats ethniques.

Contexte et problématique : la situation des groupes ethnoculturels au Québec (Canada) entre majorité francophone et minorité anglophone

Le Canada est un pays prisé par les candidats récents et actuels à l’immigration. Selon les statistiques démographiques, de tous les pays membres du G8, le Canada est celui qui a fait le plus croître sa population par des apports migratoires au début du présent siècle (Chui et al., 2007). Les immigrants arrivés au Canada de l’été 2016 à l’été 2017 ont, parmi toutes les provinces et les territoires, choisi de s’installer d’abord en Ontario, puis au Québec et enfin en Alberta.

L’immigration n’est pas un fait nouveau au Québec. En fait, sa population est originaire d’Europe et à plus petite échelle d’ailleurs sans oublier ses peuples autochtones. De 1508 à 1763, à l’époque de la Nouvelle-France, de nombreux colons français ont immigré en Amérique du Nord, surtout sur le territoire aujourd’hui connu sous le nom de la province du Québec, décimant, au passage, les tribus amérindiennes et inuites qui habitaient déjà ces terres. La population de ce territoire est alors essentiellement devenue blanche et francophone. La Nouvelle-France est conquise par les prospères colonies britanniques en 1763. L’autorité britannique qui veut prendre le contrôle total de la colonie française et assimiler les colons met alors en place certaines conditions législatives et réglementaires. Notamment, l’immigration britannique est favorisée. Malgré ces mesures, encore aujourd’hui, ce sont les Québécois d’origine française qui peuplent à forte majorité la province du Québec. Les Québécois d’origine anglaise forment quant à eux un groupe minoritaire dans la province du Québec. Or ces derniers sont majoritaires dans le reste du pays. Pour reprendre les propos de l’ex-gouverneure générale Michaëlle Jean prononcés en 2006, il y a deux solitudes au Canada : le groupe des francophones et le groupe des anglophones (Robitaille, 2005). Nous n’avons pas le temps ici de passer en revue les tensions historiques entre ces deux groupes au Québec, mais nous pouvons préciser qu’elles avaient toujours pour trame de fond la peur des francophones de se faire culturellement assimiler par les anglophones, tel que le stipulait mot pour mot la Proclamation royale de 1763.

À partir du XXe siècle des immigrations autres que française et anglaise, mais essentiellement européennes, sont venues gonfler les rangs du Québec. Puis, vers les années 1970, une tout autre immigration a choisi le Québec comme nouvelle terre d’accueil : l’immigration haïtienne. Peu après, les immigrations dominantes, et qui le demeurent toujours, proviennent de l’Asie. Il ne faut pas non plus passer sous silence les immigrations un peu plus récentes en provenance des pays du Moyen-Orient, de l’Afrique francophone et de l’Amérique du Sud. Il faut spécifier qu’avant le milieu des années 1960, le dossier de l’immigration relevait du gouvernement fédéral et qu’à partir de 1966 ce champ de compétence est confié aux gouvernements provinciaux. La province du Québec a alors choisi de privilégier une immigration francophone et d’obliger les enfants des nouveaux arrivants à fréquenter les écoles de langue française. Ces mesures particulières visaient à contrer l’intégration des nouveaux arrivants à la minorité anglophone. Pour utiliser une image, on pourrait dire que les groupes ethnoculturels, dans la province du Québec, se retrouvent, bien souvent malgré eux, coincés entre l’arbre et l’écorce, soit entre les solitudes historiques des francophones et des anglophones.

Les immigrants arrivés au Québec depuis le XXe siècle ont majoritairement choisi de s’installer à Montréal. Des efforts sont faits par le gouvernement du Québec, de concert avec les régions, pour attirer les immigrants ailleurs qu’à Montréal. La ville de Québec, quant à elle, accueille en moyenne 3 000 personnes immigrantes chaque année, ce qui en fait le deuxième pôle d’attraction des immigrants reçus dans la province. C’est dans cette ville, tranquille, avec peu de Québécois d’origines diverses, qu’un attentat islamophobe a été perpétré le soir du 29 janvier 2017. Alexandre Bissonnette, un jeune de la région, âgé de 27 ans, est entré à la Grande Mosquée de Québec peu après l’heure de la prière et a tiré sur les pratiquants présents ce soir-là. Le bilan a été établi à 6 morts et 20 blessés. Plus tard en soirée, Bissonnette a contacté lui-même les policiers, qui ont procédé à son arrestation.

État de la recherche sur les médiatisations des attentats

Une rapide recension des écrits sur le thème des attentats et de leurs traitements médiatiques expose que ce sujet de recherche est relativement jeune. Les attentats du 11 septembre 2001 à New York ont représenté l’événement déclencheur qui a généré des premiers travaux sur le sujet (Niemeyer, 2010). Plus récemment, ce sont les attentats sur le vieux continent (de Charlie Hebdo, à Paris et Bruxelles) qui ont donné lieu à de nouvelles recherches dont quelques-unes réunies dans un ouvrage collectif dirigé par Lefébure et Sécail (2016a). Ces travaux se sont penchés sur les unes des médias (Hare, 2016), sur les couvertures dans les médias traditionnels versus celles dans les nouveaux médias (Niemeyer, 2016), sur les discours des hommes politiques repris dans les médias (Guigo, 2016), sur la construction d’opinions collectives dans les nouveaux médias (Badouard, 2016; Gombien, Mariau et Villeneuve, 2016), sur les plaintes reçues dans les médias à la suite de leurs couvertures médiatiques d’un attentat (Drouot, 2016; Lefébure et Sécail, 2016b) ou encore sur la comparaison des couvertures médiatiques de différents attentats (Roodzant, 2016).

Parmi les divers résultats qui ont émergé des travaux, citons ceux de Kervalla (2016) qui a démontré que de par ses médiatisations, l’attentat représentait pour les groupes terroristes un acte communicationnel, en plus d’un acte servant à blesser ou à tuer. Ce que Lefébure et Sécail (2016c) ont bien exprimé dans leur ouvrage collectif :

« Le terrorisme vise la médiatisation, recherche la visibilité, convoite la postérité par l’image au-delà de son entreprise mortifère. Terroriser les consciences pour mieux soumettre la volonté ou susciter la reddition morale. Avec la télévision et internet, la visibilité obtenue est d’une telle ampleur et d’une telle immédiateté que la médiatisation s’avère consubstantielle au terrorisme. Le statut de l’image en devient tout à fait essentiel car c’est elle qui frappe le plus profondément l’esprit » (p. 366).

Description de la méthodologie de recherche

Pour effectuer notre recherche, nous avons procédé à une analyse de contenu des articles recensés entre le 29 janvier 2017 et le 31 mars 2017 dans la presse écrite locale de la ville de Québec et dans la presse écrite ethnique et francophone de la province du Québec qui traitaient du sujet de l’attentat de Québec. Pour colliger les articles de la presse écrite locale, nous avons effectué une recherche dans la base de données Eureka.cc[3]Cette base de données donne accès à une multitude de journaux du Québec. Nous y avons recensé à l’aide de mots-clés relatifs à l’attentat ...continue et pour les articles de la presse écrite ethnique et francophone nous avons consulté manuellement toutes les éditions publiées et archivées à la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)[4]La BAnQ a pour mission de rassembler, conserver et diffuser le patrimoine documentaire québécois ou relatif au Québec (récupéré à ...continue. Dans la presse écrite de la ville de Québec, nous avons recensé 1 171 articles publiés sur le sujet de la recherche et dans la presse écrite ethnique et francophone nous avons repéré 34 articles publiés dans deux médias francophones. Pour les articles de la presse écrite locale, nous avons choisi d’analyser un échantillon de 25% des articles du corpus, soit 293 articles tirés au hasard. Quant à la presse écrite ethnique et francophone, nous avons analysé la totalité des articles de ce corpus.

Pour collecter les unités d’information trouvées dans les articles analysés, nous avons utilisé la méthode Morin-Chartier proposée par Leray (2008). En suivant cette méthode, nous avons construit une grille d’analyse à l’aide du logiciel Excel qui contenait toutes les informations nécessaires à l’analyse. Nous avons inclus plusieurs des catégories d’analyse proposées par Leray (2008) que nous avons adaptées aux besoins de notre recherche (figure 1). À ces catégories d’analyse, nous avons ajouté des catégories d’analyse de Stoiciu et Brosseau (1989) (figure 2).

Figure 1. Catégories de Leray (2008) dans la grille d’analyse
Figure 2. Catégories de Stoiciu et Brosseau (1989) dans la grille d’analyse

Résultats préliminaires

Les premières analyses de la presse écrite locale ont révélé des résultats intéressants quant aux thèmes abordés, aux auteurs des articles, au ton, aux médias de parution, aux acteurs, à la manière dont ces acteurs sont représentés dans les articles et aux caractéristiques des photos.

Les thèmes les plus récurrents dans la presse écrite locale étaient dans l’ordre 1) le déroulement de l’attentat ; 2) les manifestations de support et les activités bénéfiques ; 3) la recherche d’un coupable dans la société et 4) les manifestations de racisme et de positions d’extrême droite dans la population. Soulignons que peu d’articles portaient sur le portrait du présumé tireur. Ces derniers thèmes sont, quant à nous, particulièrement intéressants puisqu’ils relatent un déplacement de l’agresseur, de Bissonnette aux Québécois, dans les thèmes les plus abordés au lendemain de l’attentat. On retrouvait dans la presse écrite locale de nombreux articles qui tentaient d’expliquer le geste de Bissonnette en mettant la faute sur le manque d’intervention du gouvernement, sur la Charte des valeurs[5] Au Québec, la Charte des valeurs a été un projet de loi déposé en 2013 par la Parti Québécois et qui a connu une grande controverse. Le but ...continue, sur des radios dites poubelles, sur la crise des accommodements raisonnables[6]Au Québec, les accommodements raisonnables sont une conséquence du droit à l’égalité au travail afin d’éviter la discrimination (Chahid, ...continue ou sur les formes de racisme et d’intolérance au Québec. Dans une moins grande proportion, la parole a été donnée à la communauté musulmane et immigrante de la ville de Québec ainsi qu’aux familles des victimes. Il est à noter que les femmes des familles des victimes ont expressément demandé à la presse de ne pas s’adresser à elles au lendemain des événements.

La presse écrite locale a mandaté, dans une très forte majorité (93% des articles analysés), ses journalistes maison pour colliger et rédiger des nouvelles sur le sujet de l’attentat, ce qui témoigne de l’importance accordée à la nouvelle par les médias de la ville de Québec. Sur toutes les nouvelles publiées, environ 80% des articles rapportaient des informations et 20% des articles commentaient la nouvelle. Le ton majoritairement relevé dans les articles qui rapportaient la nouvelle était sans surprise neutre et les intentions des auteurs étaient essentiellement d’informer. Tandis que le ton dans les articles qui commentaient la nouvelle était plutôt négatif et les intentions des auteurs étaient, en ordre d’importance, de mobiliser, de convaincre et de divertir les lecteurs.

Pour ce qui est des médias, ce sont les deux grands quotidiens de la ville de Québec (le Journal de Québec et Le Soleil), dans leurs versions papier et web, qui ont publié le plus d’articles sur le sujet (80% des articles analysés). Ils ont aussi été les premiers médias à publier des nouvelles sur le sujet, soit le soir de l’attentat et le lendemain. C’est dans Le Soleil qu’on a décelé le plus d’articles au ton positif avec l’intention de divertir. C’est dans le Journal de Québec qu’on a décelé le plus d’articles au ton négatif avec l’intention de mobiliser. En ce qui concerne les lieux mentionnés dans les nouvelles, on retrouve sans surprise la ville de Québec dans une très forte proportion. D’autres lieux sont aussi le théâtre de nouvelles, soit Montréal, Laval, Lévis et même Tunis.

Plusieurs acteurs sont présentés dans les articles. En ordre d’importance, les acteurs les plus présents dans les articles analysés étaient : Bissonnette (32 articles), le maire de Québec (15), le premier ministre du Québec (11), les victimes (9), les responsables de la Grande Mosquée de Québec (8) des artistes (7) et des avocats (5). À noter que les politiciens, soit le maire de la ville et le premier ministre, récoltent à leur deux autant de présence dans les articles analysés que Bissonnette. Nous avons étudié les étiquettes d’identification accordées à chacun des acteurs dans les articles, et ce, selon les catégories d’analyse de Stoiciu et Brosseau (1989). Pour le présumé tireur, ces étiquettes d’identification étaient surtout négatives tandis que pour les autres acteurs elles étaient positives, hormis pour les politiciens. Ces derniers ont reçu un traitement mixte, c’est-à-dire que dans des proportions relativement semblables on leur a attribué des étiquettes d’identification positives ainsi que négatives.

Enfin, la grande majorité des articles de la presse écrite locale, soit 248 articles, étaient accompagnés d’images. Ces images étaient majoritairement des photos représentant les acteurs cités dans les articles. Les personnes les plus représentées dans les photos étaient surtout des hommes, caucasiens, âgés entre 30 et 60 ans (⅔ des articles analysés). Dans le ⅓ des articles analysés, c’était un homme, d’origine arabe, âgé entre 30 et 60 ans, qui était représenté. L’image suivante témoigne bien des personnes majoritairement représentées dans les photos des articles analysés. On y voit plus d’hommes caucasiens, soit le premier ministre du Québec à gauche et le maire de Québec à droite, qui entourent un homme d’origine arabe, soit le président du Centre Islamique de Québec, au centre.

Image 1. Photo tirée du corpus | Source : Maxime Corneau, Radio-Canada

L’analyse des articles de la presse écrite ethnique et francophone révèle des conclusions différentes. Le tableau suivant présente un résumé des résultats préliminaires les plus intéressants selon le type de presse écrite.

Tableau 1 : Résultats préliminaires selon le type de presse écrite

Dans la presse écrite ethnique et francophone, les thèmes les plus récurrents sont 1) le déroulement de l’attentat ; 2) les manifestations de support aux familles des victimes ; 3) le bon climat d’accueil dans la société québécoise ; 4) l’appel à la solidarité et à la paix au Québec et ailleurs dans le monde. On ne retrouve pas dans la presse écrite ethnique et francophone les mêmes accusations que dans la presse écrite locale. Alors que dans cette dernière on recherchait le « réel » coupable de l’attentat en effectuant un déplacement de l’agresseur vers la société québécoise, dans la presse écrite ethnique et francophone, on relate surtout le climat d’accueil généralement bon au Québec envers les groupes ethnoculturels et on insiste sur les notions de paix, de solidarité et de tolérance.

Un autre élément d’analyse différent dans la presse écrite ethnique et francophone a trait au genre de nouvelles qui ont été produites. Dans cette presse, c’est le commentaire qui a primé sur la nouvelle d’information. En effet, sur l’ensemble des articles analysés, près de 80% de ceux-ci (23 articles) correspondaient à une réaction ou à un commentaire sur la nouvelle. Sur ces 23 articles, 18 articles présentaient un ton négatif.

Quant aux lieux cités dans les articles, l’analyse du Journal des Immigrants de la Capitale révèle une analyse similaire aux lieux cités dans la presse écrite locale, c’est-à-dire que l’action se déroule majoritairement dans la ville de Québec. Quant au Maghreb Canada Express, publié sur le territoire de la ville de Montréal, les lieux cités sont plus diversifiés. Dans les lieux cités, on retrouve la ville de Québec, Montréal, Toronto et la France.

Dans la presse écrite ethnique et francophone, une place beaucoup plus significative est accordée aux membres des groupes ethnoculturels au Québec. En ordre d’importance, les acteurs les plus cités dans le Journal des Immigrants de la Capitale sont 1) les membres des groupes ethnoculturels ; 2) les organismes œuvrant auprès des groupes ethnoculturels ; 3) les politiciens et 4) les familles des victimes et l’auteur de l’attentat dans des proportions égales.  Quant au Maghreb Canada Express, les acteurs les plus cités sont 1) les politiciens ; 2) les victimes et 3) les familles des victimes et l’auteur de l’attentat dans des proportions égales. Comme dans la presse écrite locale, la grande majorité des étiquettes d’identification sont neutres à l’exception de Bissonnette à qui on a attribué des étiquettes d’identification négatives et aux politiciens à qui on a attribué des étiquettes d’identification mixtes (positives et négatives dans de mêmes proportions).

À propos des images qui accompagnaient les articles publiés dans la presse écrite ethnique et francophone, une très forte proportion d’articles présentait des photos. Sur ces photos, les hommes étaient, une fois sur deux, plus représentés que les femmes. Contrairement aux acteurs majoritairement cités dans cette presse, ce sont majoritairement des Caucasiens qui étaient représentés sur les photos (17 articles). Une proportion importante d’articles (14) représentait des personnes d’origine arabe. Enfin, le Journal des Immigrants de la Capitale a représenté dans cinq de ces articles des personnes d’origine africaine.

Discussion des résultats préliminaires : le bris du lien social déjà brisé

Le champ de la communication interculturelle aborde souvent la question du lien social qui décrit les modalités du vivre ensemble, qui se définit comme ce qui attache ou relie entre eux des acteurs dans un système social ou ce qui relie ces acteurs avec le système social en question (Katambwe, 2011, 10). La communication, dans sa dimension relationnelle, a la capacité de créer la connexion psychologique et sociale, qui sert de colle à toute organisation sociale (Katambwe, 2011, 11). L’analyse de la couverture médiatique du cas de l’attentat de Québec expose, quant à nous, une rupture du lien social dans les communications de la presse écrite locale sur un lien social qui était déjà fragilisé. Rappelons que ce lien se trouvait déjà fragilisé alors que les groupes ethnoculturels occupent au Québec une place qui s’inscrit entre les solitudes historiques des francophones et des anglophones. L’analyse de la couverture de la presse écrite locale présente un bris du lien social de deux manières.

Dans un premier temps, la presse écrite locale a, selon nos observations, reproduit des pratiques traditionnelles journalistiques qui montrent ce qui divise et ce qui marque les différences dans la société québécoise (notamment par le ton, les thèmes couverts et les acteurs représentés), plutôt que le contraire. L’étude de Henry et Tator (2006) a démontré que ce genre de pratique journalistique entretient les idées reçues sur les groupes ethnoculturels et brise le lien social. Les extraits suivants, tirés du corpus, présentent des exemples de contenu diffusé dans la presse écrite locale, qui exposaient les différences et les divisions dans la société québécoise.

Tableau 2. Extraits du corpus contribuant au bris du lien social
« C’est malheureux, mais les fous qui pètent des plombs (il y en a toujours eu et il y en aura toujours) ont maintenant l’embarras du choix lorsque vient le temps de choisir une allumette pour mettre le feu aux poudres et faire exploser leur rage. » (JDQ76)
« Le hic, c’est que lorsqu’on combat l’islamisme, on se fait dire qu’on fait le jeu des islamophobes. Et lorsqu’on combat les islamophobes, on se fait dire qu’on fait le jeu des islamistes. » (JDQ76)
« Des groupes d’extrême droite manifesteront aujourd’hui à Québec pour dénoncer une motion du gouvernement fédéral contre l’islamophobie et le racisme. » (JDQ47)
« Ce dernier, groupe nationaliste contre l’islamisme radical [La Meute], a d’ailleurs encouragé ses membres à prendre part à la manifestation. «Depuis l’attentat de la mosquée de Ste-Foy, les gouvernements ont instrumentalisé ce drame humain pour nous rentrer dans la gorge l’islamisation de notre société», est-il écrit dans leur appel sur Facebook. » (BEW12)
« Des chroniqueurs en rajoutent. Pour eux, le diagnostic est définitif: dès qu’un peuple se questionne sur son identité et sur la bonne manière de la défendre et de la promouvoir, c’est qu’il est hanté par la peur de l’autre. » (JDQ149)

Dans un deuxième temps, nous postulons que la couverture de la presse écrite locale de l’attentat de Québec a brisé le lien social déjà brisé parce qu’elle a potentiellement marqué la mémoire collective. Si on considère les travaux de Niemeyer (cité dans Hare, 2016) qui démontrent que les unes des médias, pendant un attentat terroriste, participent à la création de la mémoire collective, on peut penser que la presse écrite locale, pendant l’attentat de Québec, a modelé la mémoire collective selon l’idée que les relations entre les groupes demeurent tendues au Québec. Pour valider cette affirmation, il faudrait cependant mener des études sur la réception de la couverture médiatique de l’attentat de Québec auprès de Québécois, toutes origines confondues.

Également, notre étude a exposé une différence quant aux thèmes présents dans la presse écrite locale et dans la presse écrite ethnique et francophone. Le thème de la recherche d’un coupable dans la société québécoise, et de ce qui a donné lieu à ce que nous nommons le déplacement de l’agresseur, rappelons-le, était très présent dans la presse écrite locale. Très étrangement, il nous a semblé que les événements de l’attentat de Québec ont mené la société québécoise à tenir son propre procès sur la place publique sur les questions d’ouverture, de racisme, de tolérance, d’accueil et d’insertion des groupes ethnoculturels. Or, nous n’avons pas observé de manifestations de cette autocritique dans la presse écrite ethnique et francophone. Dans cette dernière presse, ce sont plutôt des thèmes reliés à la solidarité entre les groupes qui ont prédominé.

Conclusion : y a-t-il des limites à rapporter l’horreur?

La thématique migratoire des attentats à caractère ethnique pose des problèmes d’une gravité sans nom aux sociétés d’accueil et ces dernières mettent depuis peu des mesures en place afin de prévenir et de contrer ces actes. Au Canada, des experts et des organismes élaborent actuellement des stratégies nationales pour décrire l’approche du gouvernement du Canada pour lutter contre la radicalisation menant à la violence au pays au sein du Centre canadien d’engagement communautaire et de prévention de la violence[7]Sécurité publique Canada, https://www.securitepublique.gc.ca/cnt/rsrcs/pblctns/cntrng-rdclztn-vlnc/index-fr.aspx, repéré le 12 septembre 2018..

Le rôle des médias pendant un attentat ethnique est lui aussi questionné par les experts. Nous avons présenté au point 2 la recension des écrits sur ce thème qui témoigne du peu de travaux sur le sujet, spécifiquement en science de la communication. Jusque-là la recherche sur le thème des médiatisations des attentats a démontré que les couvertures médiatiques des attentats ethniques ont de bons et de mauvais côtés, notamment en favorisant ou en brisant le lien social entre les individus de groupes ethnoculturels différents vivant au sein d’une même société d’accueil. Les résultats préliminaires que nous avons présentés dans cet article vont dans le sens du bris du lien social.

L’état de la recherche et nos résultats nous amène à réfléchir aux questionnements plus larges suivants : y a-t-il des types de couvertures médiatiques désirables et d’autres non souhaitables lors d’attentats à caractère ethnique ? Y a-t-il des limites à rapporter l’horreur dans les différents médias, traditionnels et nouveaux, locaux et ethniques ? Existe-t-il un lien de cause à effet entre l’augmentation du nombre d’attentats dans le monde et le type de couverture médiatique qui est actuellement accordé lorsque surgit un attentat ? Quel traitement médiatique est-il présenté sur le thème plus large des migrations pendant un attentat à caractère ethnique ? Quelles images, quels discours, quelles représentations sont-ils véhiculés dans les médias toujours sur le thème plus large des migrations pendant un attentat ethnique ? Existe-t-il un traitement médiatique différent de ce thème selon le type de média, traditionnel ou nouveau, local ou ethnique ? Le phénomène grandissant des attentats ethniques étant tout de même assez récent, il n’est pas étonnant de recenser peu de travaux sur le sujet en science de la communication. Il est par ailleurs souhaitable que plus de chercheurs s’intéressent à ces questions dans les contextes actuels des migrations et des nouveaux médias.

Notes   [ + ]

1. https://www.start.umd.edu/gtd/, repéré le 11 septembre 2018.
2. Au Québec, un groupe ethnoculturel correspond à un groupe minoritaire et « il s’agit des personnes issues de l’immigration et dont l’origine n’est ni française ou britannique » (Diamballa, 2016, 15).
3. Cette base de données donne accès à une multitude de journaux du Québec. Nous y avons recensé à l’aide de mots-clés relatifs à l’attentat de Québec les articles sur ce sujet dans 18 journaux publiés sur le territoire de la ville de Québec.
4. La BAnQ a pour mission de rassembler, conserver et diffuser le patrimoine documentaire québécois ou relatif au Québec (récupéré à www.banq.qc.ca le 9 février 2018). Nous avons identifié à la BAnQ 27 journaux ethniques publiés au Québec. Sur ces journaux, deux seulement publient un contenu en français, soit le Journal des Immigrants de la Capitale et le Maghreb Canada Express. Pour des raisons de traduction, nous avons choisi d’analyser que ces journaux écrits ethniques et francophones.
5. Au Québec, la Charte des valeurs a été un projet de loi déposé en 2013 par la Parti Québécois et qui a connu une grande controverse. Le but de ce projet de loi était d’interdire le port de signes religieux par les employés de l’État. Le Gallo (2015) affirme que malgré l’objectif de régler certains conflits, la Charte des valeurs a plutôt alimenté les débats sur la place des personnes immigrantes au Québec.
6. Au Québec, les accommodements raisonnables sont une conséquence du droit à l’égalité au travail afin d’éviter la discrimination (Chahid, 2011). Au début des années 2000, des cas d’accommodements ont été transposés dans l’espace public exposant des caractères déraisonnables d’accommodement. L’opinion publique, divisée sur ces cas, a généré ce que l’on nomme au Québec la « crise des accommodements raisonnables ».
7. Sécurité publique Canada, https://www.securitepublique.gc.ca/cnt/rsrcs/pblctns/cntrng-rdclztn-vlnc/index-fr.aspx, repéré le 12 septembre 2018.


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

et , "La couverture, selon le média local ou ethnique, d’un attentat", REFSICOM [en ligne], Médias et migrations/immigrations 1. Des représentations aux traitements des médias traditionnels, mis en ligne le 23 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/431