La loi « immigration et asile » et la représentation de la communauté des migrants dans la presse française

et

Résumés

Cette étude vient dans le cadre de l’adoption, en France, d’une nouvelle loi asile et immigration qui prône la distinction entre le droit d’asile et les autres motifs de migration pour faire face au flux migratoire. La presse et, avec elle, l’opinion publique ne semblent pas loin de cette logique. Pour cela, nous proposons, dans un premier temps, une lecture approfondie de la nouvelle loi afin de comprendre ce que le texte actuel implique comme conséquences et changements pour les migrants et les demandeurs d’asile. Dans un second temps, nous étudions la représentation de la communauté des migrants dans la presse française, au moment-même où le débat politico-médiatique autour de la loi s’intensifie, dans le but de comprendre quel discours la presse française transmet à l’opinion publique, qui se retrouve tiraillée entre une décision politique de mettre en place une nouvelle loi et la position du milieu associatif, complètement sceptique vis-à-vis de cette loi.
This study is motivated by the adoption of a new law in France on asylum and immigration. This law distinguishes between seeking asylum and other migration drivers, such as economic migration, to be able to limit the growing migration flow. The press subscribes to the reasoning of the law and does not seem to voice an opinion that is fundamentally different from public opinion. Therefore, a thorough examination of the new law was conducted to be able to better understand the consequences and implications of this law on migrants and asylum seekers. Then, the discourse of the French press about the migrant community was examined in order to understand the messages conveyed to the public by the press, as a heated debate has been sparked about this law. The public opinion seems to be torn between the political decision to enforce the new law and civil society organizations which are completely sceptical about it.

Texte intégral

A+ A-

Introduction

En France, tout discours sur l’asile doit tenir compte du fait que le droit d’asile figure dans la Constitution française. Nul ne peut donc y déroger. « La France se veut traditionnellement une terre d’asile pour les persécutés politiques. La proclamation de l’asile constitutionnel en France apparaît en effet dès la fin du XVIIIe siècle mais elle ne sera traduite dans les textes que par les constitutions de 1793 et 1946 » (Agier et Madeira, 2017, 72). Catherine Wihtol de Wenden explique, de son côté, qu’« après l’absence de législation entre 1946 et 1979, la politique migratoire est marquée, depuis les années 1980, par une frénésie législative » (Wihtol de Wenden, 2016, 40). Le gouvernement Edouard Philippe ajoute sa pierre à l’édifice en proposant le « plan migrants », puis la loi « asile et immigration ». Le projet proposé pour « une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie » a été adopté en deuxième lecture par l’Assemblée nationale le 26 juillet 2018, après sa présentation le 21 février en conseil des ministres. Cette loi redessine les procédures d’asile en France et enflamme le discours politique jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, malgré que le texte proposé s’inscrive dans la continuité de ce qui a été proposé par les gouvernements précédents, avec certaines modifications profondément critiquées par les associations d’aide aux migrants, en dépit des quelques avancées en faveur des demandeurs d’asile.

A croire le discours de la presse, le choix politique de favoriser les réfugiés au détriment des migrants à travers cette nouvelle loi est en harmonie avec une vision partagée par une large pan de l’opinion publique française. Dans la mémoire collective française, le « réfugié » porte une figure héroïsée. Le terme « met en valeur la dimension politique de la migration, en séparant le réfugié du reste de l’immigration étrangère qui n’a pas droit à une même estime » (Aprile et Diaz, in Agier et Madeira, 2017, 35). Nous rejoignons ici la vision de Michel Agier lorsqu’il relève que l’« on a donc aujourd’hui des ″bons réfugiés″, des ″mauvais migrants économiques″, des migrants clandestins, des ″réfugiés de guerre″ selon une invention politico-médiatique récente… autant de termes qui n’existent pas dans les conventions qui régissent les personnes en déplacement. Ces classements assortis de jugements dépendent du moment historique dans lequel nous sommes et nous obligent à chercher le sens de tout cela à une autre échelle, en fonction d’autres paramètres » (Agier in Agier et Madeira, 2017, 18).

Cadre théorique et description de l’objet d’étude

Dans cet article, nous proposons en premier temps une lecture approfondie de la nouvelle loi, afin de comprendre ce que le texte actuel implique pour les migrants et les demandeurs d’asile en termes de conséquences. En plus de la question des changements qu’implique la loi « asile et immigration », d’autres questions se posent : pour quelles raisons les associations d’aide aux migrants sont-elles sceptiques quant au nouveau texte et qu’est ce qui justifie leur rejet catégorique et le bras de fer qu’elles ont maintenu avec le gouvernement d’Edouard Philippe ? Pour répondre à ces interrogations, nous avons effectué une enquête semi-directive à travers un questionnaire ouvert auprès des responsables d’associations qui travaillent au plus près des migrants. Nous avons reçu une réponse favorable à notre requête de la part de deux d’entre elles : La Cimade[1]La Cimade est une association qui s’implique depuis la fin des années 70 dans les projets de loi visant à réduire les droits des immigrés. ...continue et Azmari[2]Azmari est une association qui agit pour l’insertion sociale des femmes et des enfants migrants par des ateliers de théâtre, arts plastiques, ...continue, qui nous ont également ouvert leurs portes et communiqué les documents rédigés par leurs équipes à la suite de la publication du projet de loi.

Entre la décision politique de mettre en place une nouvelle loi qui finit par être votée par le parlement et la position du milieu associatif, complètement sceptique vis-à-vis du nouveau texte, nous avons voulu examiner le traitement médiatique de cette thématique au moment-même où le débat autour de la loi s’intensifie, afin de comprendre quel discours la presse française transmet à l’opinion publique. À travers le choix et l’occurrence des mots et des expressions employés, comme l’accueil, l’intégration et la peur (ou la crainte) de l’autre. Des thématiques qui dessinent le contour de la représentation de cette communauté « étrangère » qui est celle des migrants, compte tenu du rôle que jouent les médias dans le façonnage de l’opinion publique.

Pour y répondre, nous procédons à une analyse lexicométrique d’un corpus de presse constitué de 260 articles recueillis dans quatre titres différents : Le Monde, Le Figaro, Libération en tant que quotidiens de référence et le magazine Le Point. Ces titres couvrent, en effet, les tendances politiques nationales les plus marquées : de droite, de gauche et du centre.

L’approche lexicométrique[3] « La lexicométrie est apparue en France dans les années 70, initiée par (Wagner, Tournier, Lafon, Salem), puis déclinée en textométrie ...continue telle que la décrit Jean-Marc Leblanc (2017) remonte aux racines d’une lexicométrie visant par définition à analyser le discours de manière objective sous un prisme quantitatif, tout en se basant sur le texte comme champ d’investigation, sans pour autant négliger le contexte. Pierre Fiala définit la lexicométrie comme étant « une mesure comparée du vocabulaire fondée sur des statistiques diverses, mettant en évidence l’itération différentielle des mots, dans une époque, une situation, un contexte, un genre, un format, un rythme d’observation donnés ». Les outils lexicométriques ont connu de multiples progrès des années 70 à nos jours. Nous avons, pour notre part, opté pour le logiciel Lexico3 développé par André Salem, pour qui la lexicométrie est l’ensemble de méthodes permettant d’opérer des réorganisations formelles de la séquence textuelle et des analyses statistiques portant sur le vocabulaire d’un corpus de textes. L’analyse lexicométrique, d’après le manuel d’utilisation de Lexico 3, compare les décomptes réalisés à partir du repérage des occurrences d’unités lexicales (formes, segments, types généralisés, etc.) dans les différentes parties d’un corpus de textes.

La période choisie – allant des élections présidentielles et l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir le 7 mai 2017, jusqu’à la présentation du projet de loi en conseil des ministres le 21 février 2018, qui a précédé le vote à l’Assemblée – est riche en débats sur l’immigration et l’asile, sujet qui figure parmi les priorités de la presse nationale.

Le 4 juillet 2017, le Premier ministre Edouard Philippe détaille la politique de son gouvernement. L’immigration en fait partie et le « plan migrants », censé « garantir le droit d’asile et mieux maîtriser les flux migratoires », est dévoilé le 12 juillet 2017.

Ensuite, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, signe une circulaire qui suscite une vague de protestations de la part des associations car elle autorise les autorités à recenser les migrants et à vérifier la situation administrative des personnes hébergées en urgence. Le but de la circulaire est de réduire le nombre de personnes sans statut. Cet examen permettrait de conduire les réfugiés vers un « logement pérenne », les demandeurs d’asile vers le dispositif consacré et les réfugiés en situation irrégulière bénéficieraient d’une aide au retour. Les associations d’aide aux migrants critiquent farouchement cette circulaire et dénoncent « un tri et une logique de recensement », qui pourraient conduire à la « hiérarchisation et la distinction entre êtres humains ». Du côté du gouvernement, Christophe Castaner, délégué général de La République En Marche (LREM), déclare que l’objectif de la circulaire est de « faciliter le logement à ceux qui ont le statut de réfugié et accompagner les femmes et les hommes dans de meilleures conditions ». Cependant, le projet de loi s’avère également polémique à l’intérieur même du parti majoritaire.

Les réactions des associations à ce que propose la nouvelle loi

« Une immigration maitrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie » : telles sont les promesses du projet de loi « asile et immigration », adopté en première lecture le 22 avril et en deuxième lecture par l’Assemblée nationale le 26 juillet 2018. Ce projet, qui a provoqué un tollé dans les rangs des associations qui le décrivent, à l’exemple de la Cimade, comme « un texte dangereux qui met en péril les droits des personnes étrangères ». La Cimade, n’était pas la seule à contester cette loi. L’ensemble des acteurs associatifs travaillant de près ou de loin auprès des migrants ont dénoncé un acharnement contre les demandeurs d’asile et un durcissement sans précédent de la politique de l’asile en France.

Une centaine d’associations ont vu le jour depuis que l’afflux des migrants s’est accentué en France. Les associations s’occupent de la prise en charge des migrants ; ils sont des acteurs principaux pour l’Etat français ; sans eux, la France n’aurait jamais pu contenir ces centaines de milliers de personnes qui fuient la guerre, les bombardements, les violences, les viols et autres fléaux. Par conséquent, ces associations se sont mises en colère lorsqu’elles se sont senties ignorées lors de la proposition de la loi asile. Les cinq associations unies, ASSFAM, la Cimade, l’Ordre de Malte, le Forum réfugiés, France terre d’asile (FTDA), présentes dans les centres de rétention administrative, dénoncent unanimement les effets de la nouvelle loi sur l’immigration. Amnesty International va jusqu’à dénoncer un « texte injuste »[4]France info le 23 avril 2018..

Les points positifs de la nouvelle loi

Malgré la tendance au durcissement que présente l’esprit de la loi « immigration et asile », certaines propositions qu’elle formule sont en faveur des demandeurs d’asile et ont pour but de faciliter leur accueil et leur intégration, même si cela va plus dans le sens des réfugiés que des migrants (économiques). Ces propositions ont été appréciées par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés (HCR). Parmi les principaux points positifs figure :

  • La proposition d’instaurer une carte de séjour de quatre ans pour les bénéficiaires de la protection subsidiaire et les apatrides. Le HCR salue cette mesure et estime qu’elle « pourra servir de modèle en Europe, et offrira une stabilité juridique aux personnes concernées, facilitant ainsi leur intégration».
  • Le projet d’étendre la réunification familiale aux frères et sœurs des mineurs protégés est saluée par le HCR, car il « permettra de mettre fin à la séparation des familles liée à l’exil».
  • La création de places d’hébergement supplémentaires, à travers l’ouverture de nouveaux centres d’accueil, plait à l’agence onusienne, qui insiste toutefois « sur la nécessité d’accompagner cette initiative d’une offre d’hébergement et d’une prise en compte des besoins spécifiques de chacun, tels que la situation familiale ou médicale»[5]http://www.unhcr.org/fr-fr/news/press/2018/3/5a9ff2884/france-le-hcr-salue-plusieurs-mesures-du-projet-de-loi-sur-lasile-mais.html.
  • La réduction des délais de procédure afin de permettre de clarifier rapidement la situation des personnes demandant l’asile, quoique les associations voient cette démarche d’un mauvais œil. Il faut savoir qu’avant que le dossier n’arrive à l’OFPRA, le demandeur doit entamer des démarches au CADA ou PADA, ainsi qu’à la préfecture. Pendant ce laps de temps, le migrant ne dispose d’aucun hébergement ni d’aucune aide financière pour le maintien au sol.
  • « Le délit de solidarité» assoupli à compter du 1er août 2018 ; ce dispositif, qui prévoit des sanctions à l’égard de toute personne ayant aidé des étrangers en situation illégale, est dénoncé par les associations de soutien aux migrants. Amnesty international explique ainsi sa position vis-à-vis de cette clause : « nous considérons que les personnes qui défendent et agissent pour le respect et la protection des droits des personnes migrantes ou réfugiées sont des défenseurs des droits humains. A ce titre, leur action est couverte par la Déclaration des défenseurs des droits humains adoptée en décembre 1998 »[6] ...continue.
  • Le développement de l’intégration, d’abord en mettant l’accent sur l’apprentissage de la langue française, qui est le défi que doit surmonter chaque migrant arrivant sur le sol français. Il faut noter que la scolarisation des enfants n’est pas systématique ; certains maires refusent d’inscrire les enfants dans leur département mais ils « ne sont pas punis par la loi alors qu’ils ne la respectent pas», affirme l’association Azmari.
  • Ensuite, l’accès à l’emploi dès 6 mois, contre 9 mois à ce jour. Pour les associations, c’est une bonne nouvelle. Mais en pratique, il faut reconnaitre que les démarches d’accès à l’emploi sont beaucoup trop complexes pour qu’un employeur, même acceptant d’embaucher un demandeur d’asile, les fasse jusqu’au bout.

En effet, l’accès à l’emploi, l’apprentissage de la langue et la scolarisation sont les piliers d’une intégration réelle de ces nouveaux arrivants à la société française, comme nous allons le voir plus loin à travers l’analyse qualitative du discours de la presse.

L’allongement de la rétention administrative jusqu’à 90 jours même pour les familles accompagnées d’enfants mineurs (articles 16, 15 ter)

Parmi les points les plus critiqués, la rétention administrative qui permet de maintenir dans un lieu fermé un étranger faisant l’objet d’une décision d’éloignement dans l’attente de son renvoi forcé. La rétention est décidée par l’administration, puis éventuellement prolongée par le juge, lorsque le départ immédiat de l’étranger de France est impossible. L’étranger retenu dispose de certains droits et peut recevoir l’aide d’associations. En 2011 déjà, la rétention est passée de 32 à 45 jours et avec la nouvelle loi, elle passe à 90 jours.

Des associations comme la Cimade dénoncent une privation de liberté « inutile et absurde ». Pour la Cimade, « la durée de rétention n’a aucune incidence significative sur le nombre d’expulsions. Pour preuve : en 2016, l’Allemagne et le Royaume-Uni, où l’on peut enfermer jusqu’à 18 mois, ont expulsé respectivement 26.654 et 10.971 personnes. Pour sa part, la France en a expulsé 37.362 »[7]https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/07/PJL_Asile_Immigration_Cimade_27072018.pdf. . De même, pour l’association Azmari, « l’augmentation du temps de rétention, notamment celles d’enfants, n’augmente pas les expulsions, et ne fait qu’empirer le sort d’exilés ». Les associations demandent la suppression des formes d’enfermement spécifiques aux étrangers et de réduire ainsi la durée de rétention administrative qui, d’après elles, n’a pas démontré son efficacité jusqu’à présent, provoquant en revanche des traumatismes graves chez les hommes, les femmes et les enfants. En 2017, 304 enfants ont été enfermés, soit 7,6 fois plus qu’en 2013. La Cimade dénonce certaines pratiques traumatisantes à l’encontre des familles avec enfants en bas âge :

« Des nourrissons comme des adolescents sont interpellés à l’aube avec leurs parents, escortés vers des centres de rétention, sous étroite surveillance policière, enfermés derrière grillages et barbelés dans des conditions extrêmement sommaires et anxiogènes et ce, uniquement pour faciliter la logistique policière. Il s’agit le plus souvent d’enfermer les familles la veille de l’expulsion. Si l’embarquement n’a pas lieu, la plupart des tribunaux sanctionnent cette pratique. Mais tant que la loi ne l’interdira pas, les préfectures continueront d’enfermer des enfants »[8]https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/07/PJL_Asile_Immigration_Cimade_27072018.pdf..

De leur côté, les associations unies, ASSFAM, la Cimade, l’Ordre de Malte, le Forum réfugiés et France terre d’asile, qui travaillent dans les centres de rétention observent « que les personnes supportent mal la perspective d’un enfermement de si longue durée – plus encore quand il s’agit de familles avec enfants »[9] ...continue.

Retarder l’intervention des juges de Libertés (article 16)

Une intervention du juge des libertés et de la détention est requise dans les quatre jours suivant le placement en rétention. A savoir que la rétention se déroule actuellement en trois phases. La première phase, qui ne peut excéder 48 heures, fait suite à la décision préfectorale de placement en rétention. L’étranger est alors placé dans un local ou un centre de rétention. La seconde phase débute par la présentation du retenu au juge des libertés et de la détention, qui estime la légalité du placement en rétention et la nécessité ou non de prolonger la rétention. Sa décision est susceptible d’appel. Si le juge prolonge la rétention, celle-ci ne peut excéder cinq jours. Si l’étranger n’a toujours pas pu être éloigné à l’issue de ces cinq jours, la troisième phase débute, et l’étranger est à nouveau présenté au juge des libertés et de la détention. La Cimade propose de maintenir une décision du juge dans les 24 heures de sa saisine pour permettre un contrôle effectif des procédures de rétention et suspendre l’expulsion le temps de l’examen des procédures par le juge des libertés et de la détention. L’intervention tardive du juge avait conduit à une explosion du nombre d’expulsions sans audience préalable devant un juge[10]En 2012, 60 % des personnes ont été embarquées avant le contrôle du JLD, Migrations, État des lieux 2014, p.105.. A titre d’exemple : « Avant 2011, les présentations devant les JLD à 48 heures avaient pour résultat l’annulation de 30% des procédures ». « En 2017, la présentation devant le JDL passait à 48h et donc 8% des personnes sont expulsées sans voir le juge, 23% des procédures présentées devant le JLD sont annulées »[11]https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2012/01/EDL-20121.pdf..

La durée de retenue au commissariat rallongée (article 19)

Le projet de loi compte allonger la durée de retenue dans un commissariat de 16 à 24 heures pour vérification du droit de séjour. Cependant, rallonger le délai de 16 à 24 heures revient à aligner la durée de retenue à celle d’un délit. A l’issue d’une retenue pour vérification du droit au séjour, si l’étranger n’est pas en situation régulière (ou si sa demande n’est pas déjà en cours d’examen), il peut faire l’objet d’une obligation de quitter le territoire français ou d’une autre mesure d’éloignement. A ce moment-là, il peut être assigné à résidence ou placé en centre de rétention.

Multiplier les mesures de contrôle et multiplier les possibilités d’expulsion (articles 11, 13, 14)

Le projet de loi permet d’assigner à résidence et de contrôler de manière encore plus stricte les personnes étrangères et réduit le délai de départ volontaire laissé à la personne pour repartir librement de trente à sept jours. L’aide au retour ne sera accordée qu’une seule fois. Selon la Cimade, « toutes celles et tous ceux qui se voient refuser leur demande de titre de séjour ou d’asile, pourraient être assignés à résidence chez eux ou dans leurs lieux d’hébergement. Aucun dispositif pour permettre l’accès aux droits et à l’information de ces personnes n’est prévu. En revanche, tout pouvoir est donné à l’administration ».

L’association Azmari nous a confié les difficultés qu’un demandeur d’asile peut rencontrer lors de son arrivée en France pour effectuer ses démarches : « A son arrivée en France, il est fréquent qu’il faille plus d’un mois et demi pour que le demandeur d’asile sache à qui et où s’adresser pour effectuer sa demande d’asile. A Paris, il ne sait se repérer dans le métro et sans accompagnement, il lui est compliqué de faire les démarches. Il lui faut donc soit trouver un compatriote disponible, soit faire les démarches seul. Il faut du temps avant d’être redirigé vers les plateformes d’accueil ».

Bannissement de l’espace Schengen pendant un à cinq ans (articles 11, 19)

Le projet de loi prévoit des mesures d’interdiction de retour sur le territoire français à toute personne qui se voit interdite du sol et à partir du moment où elles se sont maintenues en France. Ce délai ne commencerait à courir qu’à partir du moment où la personne aura effectivement quitté l’espace Schengen. Actuellement, un quart des personnes forcées de quitter le territoire sont touchées par une interdiction de retour. Le résultat en est que des dizaines de milliers de personnes restent sur le territoire mais vivent dans la clandestinité et la précarité. À cela s’ajoute une nouvelle interdiction de circulation (à l’article 12 du projet de loi) menaçant les personnes étrangères en situation régulière en Europe.

Une justice d’exception par visio-conférence et un délai de recours réduit (articles 6, 9, 12, 16)

Le projet de loi vise à entériner la création d’une justice d’exception pour les personnes étrangères, en banalisant l’usage de la visioconférence dans de multiples procédures sans le consentement de la personne. La visioconférence peut être utilisée devant le tribunal administratif ou le juge des libertés et de la détention, en zone d’attente ou en rétention.

L’association Azmari estime que l’utilisation de la vidéo-conférence est problématique à plusieurs égards. D’abord, en raison des problèmes d’incompréhension et de traduction qui peuvent se poser. A titre d’exemple :

« Lors d’une audience à la CNDA, la question du juge était : que faisiez-vous lorsque les talibans ont attaqué ?  La traduction a été « quel était votre travail là où a eu lieu l’attaque des talibans ? ». La réponse de l’exilé est donc, logiquement, « je suis bûcheron ». En vidéo-conférence, on peut penser que le demandeur d’asile ment et se cache derrière une version rapide de son histoire. Or, lors d’une audience normale, on se rend plus compte du malaise de l’exilé et du problème d’interprétation, ce qui pousse le juge à reposer la question, et ainsi obtenir une réponse claire ».

Pour la réduction du délai de recours d’un mois à quinze jours, l’association Azmari résume ainsi les obstacles que le demandeur d’asile peut rencontrer après le refus de sa demande à l’OFPRA 

« Imaginez : vous recevez la réponse négative de l’OFPRA un mardi. Or, à votre domiciliation chez France Terre d’Asile (FTDA), vous ne pouvez retirer votre courrier que le lundi (les demandeurs d’asile ont des jours de retrait possibles en fonction de leur nom), vous retirez donc votre lettre informant du refus le lundi suivant, soit 7 jours après que FTDA ait validé, auprès de la Poste, l’arrivée de la lettre. Il ne vous reste donc qu’une semaine pour vous informer de la possibilité de faire un recours, trouver un avocat, effectuer une demande d’aide juridictionnelle et réfléchir au contenu de votre recours. C’est peu ».

Au final, les avocats qui suivent les dossiers des demandeurs d’asile ont réussi, par une série de grèves, à maintenir le délai de recours à un mois. Les avocats déplorent notamment la multiplication des décisions rendues par ordonnance. « Les avocats constatent que le projet de loi pour une immigration maîtrisée et un droit d’asile effectif ne respecte plus les principes essentiels de ce droit et ne permet plus son application », a indiqué l’association Elena dans un communiqué publié le 16 mars 2018.

Fichage des mineurs isolés (article 26 sexies)

Le texte de loi prévoit la création d’un fichier biométrique des enfants. Ce fichier va à l’encontre du droit à la protection garanti par la Convention internationale des droits de l’enfant, selon les ONG qui demandent « d’assurer une protection et une prise en charge adaptées aux besoins spécifiques des enfants plutôt que de chercher à les ficher ». Le projet de loi propose, afin de mieux lutter contre l’entrée et le séjour irrégulier des personnes étrangères en France et de garantir la protection de l’enfance, de relever et mémoriser les empreintes digitales et la photo de mineurs isolés étrangers, systématiquement suspectés de mentir sur leur âge.

La représentation du migrant dans le discours médiatique

Si le projet de loi « asile et immigration » promet « une immigration maitrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie », que dit la presse à ce propos ? Quel discours adopte-t-elle face à cette immigration « non-maitrisée » ? Comment aborde-t-elle la thématique de l’accueil des migrants ? Comment l’évalue-t-elle à l’aune de l’intégration de ces nouveaux arrivants ? La presse se positionne-t-elle du côté des acteurs associatifs ou du côté du pouvoir politique ? ou alors choisit-elle de s’en distancier, dans le but de tracer une autre voie, celle qui façonne l’opinion publique ?

Les données quantitatives, une toile sombre

Dans une analyse lexicométrique quantitative effectuée grâce au logiciel de tri Lexico3, 19.854 mots ou tournures sont utilisés pour désigner le migrant. Nous identifions également un nombre de sous-groupes de mots porteurs de sens qui sont les plus fréquents et les plus significatifs. Le mot le plus fréquemment utilisé est bien évidemment « migrants » 1.245 fois contre 507 fois le mot « réfugiés » et 70 fois le terme « exilés ».

Face à cette communauté de migrants / réfugiés / exilés émergent, dans le discours de la presse, deux autres communautés : les hommes politiques, représentants de l’Etat et ses intérêts, et les ONG et associations d’aide aux migrants, qui font face à la volonté politique et défendent les intérêts des migrants. A ces deux entités s’ajoute une troisième, invisible :  l’opinion publique. Celle-ci ne s’exprime pas ouvertement sur les pages des journaux mais reçoit leur discours et l’apprécie, ou pas.  Il faut noter que le lexique juridique est bien présent en cette période qui voit naître de fortes discussions au sujet du nouveau projet de loi « immigration et asile ». Des termes comme « droits », « lois », « plan migrant », « circulaire Collomb », « contrôle » et le sort des « dublinés » sont omniprésents dans le discours de la presse.

Ces migrants, qui préoccupent la presse plus que tout, sont affiliés à leur provenance (l’Afrique, le Maghreb, le Moyen-Orient dont la Syrie et l’Irak…). A savoir que la question des « frontières » est fortement présente dans le discours sur la migration (216 fois). Par endroits, la presse française s’intéresse à l’appartenance religieuse et idéologique de ces nouveaux arrivants. Mais, au-delà de la provenance et l’appartenance religieuse, qui pourrait inquiéter le public occidental ou du moins les plus susceptibles, ces migrants / réfugiés sont avant tout « des hommes, des femmes et des enfants », arrivés sur le sol français. Leur « hébergement » (155 fois) est rattaché à des « centres d’accueil ou d’hébergement », des « camps », si ce n’est pas « la jungle de Calais » et parfois sous les « ponts ». Ces lieux indécents s’apparentent parfois à des formes de « violences », pratiquées à l’encontre des migrants, et parfois par les migrants eux-mêmes, surtout à l’encontre des forces de l’ordre.

Ce qui attire notre attention est qu’un terme comme « l’hospitalité » n’apparait que 10 fois dans l’ensemble du corpus. Sommes-nous face à une crise d’hospitalité ou d’inhospitalité, pour reprendre le philosophe allemand Emmanuel Kant (1795) qui défend le droit à l’hospitalité et le principe universel revendiquant l’appartenance à la grande famille de l’humanité, autrement dit « le droit qu’a tout homme de se proposer comme membre de la société, en vertu du droit de commune possession de la surface de la terre » ?

Si l’hospitalité apparait timidement, le mot « accueil » est en revanche présent avec abondance (utilisé à 530 reprises). Alors, quelles formes d’accueil préserve-t-on à cette communauté de migrants ? C’est là la question que nous traitons plus loin, à travers une analyse qualitative qui s’intéresse également, au-delà du simple accueil des migrants / réfugiés au processus « d’intégration » (117 fois) qui leur est réservé. Evoquer l’accueil et l’intégration des migrants se heurte forcément à des « inquiétudes », des « craintes » et des « peurs », que pourraient éprouver ou exprimer la société française face à cette communauté étrangère qui débarque sur son sol et tente de prendre sa place au sein de la société d’accueil en s’y insérant professionnellement et socialement. Cette peur de l’autre se justifie pour certains par les problèmes de « sécurité » et de « terrorisme » auxquels sont confrontés actuellement les pays occidentaux en général et la France en particulier (voir figures ci-après).

Figure 1: Mots-clés liés à la représentation du migrant
Figure 2: Mots-clés liés étroitement à la thématique de l’immigration

L’« accueil », une thématique vague qui fédère et qui divise

L’« accueil » est le mot-clé qui se répète tout au long de la procédure d’asile car, traditionnellement, la France se veut une terre d’accueil. Rappelons-nous la première vague d’immigration, survenue entre 1850 et 1914, soit avant la première guerre mondiale, lorsque, à l’aube de la révolution industrielle, la France avait fait appel aux travailleurs provenant de Belgique, d’Italie, d’Espagne et de Pologne pour combler ses besoins en main-d’œuvre. La deuxième vague d’immigration a lieu de 1920 à 1931, période où il fallait reconstruire le pays après la guerre. En plus des travailleurs européens, la France recrute alors de la main d’œuvre en Afrique du Nord, en Afrique noire et en Indochine. A l’époque, la France accueille aussi des réfugiés politiques venus de l’Ex-Union Soviétique et des juifs qui fuient l’Allemagne. Enfin, de 1945 à 1974, a lieu la vague d’immigration la plus importante qu’a connue la France. Le pays fait en effet venir des ouvriers italiens, espagnols, portugais, mais il va également puiser dans ses anciennes colonies, notamment les pays du Maghreb et surtout l’Algérie, mais aussi l’Afrique noire.  Ces ouvriers disposent à l’époque d’une carte de séjour renouvelable et peuvent faire venir leur famille. En 1973, le premier choc pétrolier entraine une grave crise économique. La demande de main d’œuvre chute et la France décide de stopper l’immigration, mais le regroupement familial est encore possible. Les frontières françaises restent ouvertes aux réfugiés politiques en provenance d’Asie du sud-est, du Vietnam et du Cambodge.

Suite au « Soulèvements arabe », la France a vu le nombre d’immigrés augmenter. Selon les chiffres donnés par l’OCDE, « en 2016, cinq millions de migrants sont allés vers les pays riches. La France étant la cinquième destination (256.000 migrants en 2016). De ce fait, elle apparaît comme le cinquième pays de destination après les Etats-Unis (plus d’un million de migrants), l’Allemagne (686.000), le Royaume-Uni (380.000) et le Canada (270.000). Avec un tel chiffre, l’Hexagone renoue avec ses plus hauts niveaux d’immigration enregistrés durant les années 1970 »[12]http://www.oecd.org/fr/migrations/locde-demande-aux-pays-dintensifier-leurs-efforts-en-faveur-de-lintegration-des-immigres-et-des-refugies.htm.

En juillet 2017, la maire socialiste de Paris Anne Hidalgo présente au gouvernement une proposition d’une « loi d’orientation et de programmation pour l’accueil des migrants humanitaires et pour une politique nationale d’intégration ». Cette proposition est largement reprise par la presse. Le projet Hidalgo réclame « la construction d’une politique nationale d’intégration dans la durée ». Elle propose aussi la création d’une « Agence de l’accueil et de l’intégration ».

Les titres de presse évoquent fréquemment les « centres d’accueil humanitaire », les « plateformes d’accueil », les « centres d’accueil et d’orientation », les « camps humanitaires de premier accueil » ou encore les « centres d’accueil et d’examen des situations », devant lesquels les migrants font « la queue » dans « des files d’attente » interminables. Le Figaro cite le maire écologiste de Grande–Synthe ; le 1er juin 2017, ce dernier publie un tweet dans lequel il dit avoir « prévenu qu’il était « prêt à rouvrir un centre d’accueil pour les 250 migrants qui errent dans les jardins et espaces verts » de sa ville ». Le 24 juillet, Le Point rapporte une information à propos d’« un centre d’accueil pour migrants muré par des riverains, afin de protester contre leur venue dans ce « quartier résidentiel » ». Cependant, Le Point ne se limite pas à présenter une image sombre de l’accueil. Le 20 juin, le magazine cite ainsi l’écrivain de « Frères migrants », invité du Marathon des mots de Toulouse : « Ceux qui voient arriver les migrants sont bien sûr dans la tristesse, mais une lumière s’allume aussi en leur apportant de l’aide, car l’accueil existe spontanément chez l’être humain, alors que l’hospitalité doit se construire par les politiques publiques ».

Dans Le Monde du 12 juillet, Maryline Baumard évoque « une autre approche de l’accueil à inventer », en citant le directeur général de France Terre d’asile qui lui confie que, « si on veut vraiment avancer, il faut penser globalement et offrir un premier accueil réparti sur tout le territoire ».  De son côté, Hélène Assekour visite le camp de Blida « surpeuplé et insalubre », à Metz. Elle interroge la directrice départementale de la cohésion sociale, qui lui confie que « « jusque-là, les personnes s’installaient devant le dispositif de premier accueil, elles dormaient dans la rue » ». Maryline Baumard revient le 15 janvier 2018 sur la « peur d’être renvoyé au nom des accords de Dublin ». Elle rappelle que les centres d’accueil « ouverts dans la foulée du jugement du Conseil d’Etat du 31 juillet 2017, ordonnant d’en finir avec l’indignité du non-accueil à Calais, ces lieux offrent gîte, couvert, soins et contrôle administratif ».

Cependant, la presse ne manque pas de rapporter la vision politique de l’accueil en citant le président de la république Emmanuel Macron qui « a précisé sa doxa en matière d’accueil des réfugiés. Un mélange entre « humanité et efficacité« . Entre « dignité et fermeté » » (Le Figaro, le 27 juillet 2017). Ou encore le gouvernement qui « prépare une réforme durcissant l’accueil des migrants et les conditions d’octroi de l’asile en France, suscitant à nouveau un débat houleux, qui divise jusque dans les rangs de sa majorité » (Le Point du 12 janvier 2018).

Le moins que l’on puisse dire avant de clore cette réflexion sur l’accueil est qu’en France le débat est vif à ce sujet. Une simple observation des éditoriaux permet de le constater. Lorsqu’Arnaud de La Grange signe, dans Le Figaro du 14 juin 2018, un éditorial titré « Tragédie sans fin », dans lequel il estime que, « sans renier ses valeurs d’accueil, l’Europe doit s’attacher à ne pas présenter au continent voisin le miroir d’un eldorado sans limites ni frontières ». Face à lui Laurent Joffrin appelle, le 5 juillet dans Libération, à « un accueil plus large, une répartition plus rationnelle des réfugiés, un renforcement des moyens de secours et de contrôle, des ‘couloirs humanitaires’ organisés et régulés, qui donnent un espoir tangible aux candidats à l’immigration et les dissuadent de s’embarquer en masse dans des cercueils flottants ».

L’« Intégration », une thématique hautement politique

Après l’accueil vient l’intégration. L’intégration étant un pilier majeur de l’accueil du migrant et de sa vie sur le sol français. A travers la lecture de la presse française, on comprend que l’accueil concerne les migrants et l’intégration est propre aux réfugiés. Le 20 juin 2017, Le Monde cite une responsable de l’association Action Emploi Réfugiés, qui confirme que « l’emploi est le premier facteur d’aide à l’intégration ».

Le terme « intégration » apparaît essentiellement dans le discours des responsables politiques. Tout discours politique sur l’accueil évoque le volet de l’intégration comme étant une priorité. Dans le discours politique, l’intégration en France implique trois volets : le logement, l’emploi, précédé si nécessaire d’une formation professionnelle, et l’éducation, dont l’apprentissage de la langue française pour les non-francophones.

« « Pas de français, pas de travail. Pas de travail, pas d’argent. Pas d’argent, pas de maison »… Scotché à l’entrée de l’Association pour la formation professionnelle des adultes de Montluçon, le message rappelle aux vingt réfugiés du lieu la règle d’or de l’intégration » (Le Monde, 8 août 2017).

D’ailleurs, l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII)[13]Alors que l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) est, quant à lui, chargé de l’application des textes de loi ...continue est le nom donné au seul opérateur de l’Etat chargé de l’immigration légale, créé en 2009[14]http://www.ofii.fr/qui-sommes-nous. Arrivés sur le sol français, les migrants sont dans l’obligation de signer, à l’OFII, un Contrat d’Intégration Républicaine (CIR), qui comprend une formation civique et linguistique. Un marché important est dédié à l’apprentissage de la langue française. Cependant, à écouter la classe politique actuelle, ce contrat est voué à l’échec ainsi que l’ensemble de la politique d’intégration adoptée.

« Philippe Bas, président de la commission des lois de la Haute Assemblée, pointe la faiblesse des formations linguistiques et le manque de contrôles médicaux. [Pour lui] la politique d’intégration est en grande souffrance. Son collègue François-Noël Buffet, sénateur LR du Rhône, précise, que le contrat d’intégration républicaine est un échec : près de 40 % des étrangers qui suivent ses formations linguistiques n’atteignent pas le niveau de français requis » (Le Figaro, 24 novembre 2017).

« « Nous sommes face à un échec de notre politique d’intégration », a fait valoir le secrétaire d’Etat en charge des Relations avec le Parlement Christophe Castaner.  » Je préfère que nous soyons généreux sur les réfugiés et que nous trouvions les moyens d’une intégration renforcée, qu’on leur offre des droits à la formation, à l’apprentissage du français » » (Le Point, 11 janvier 2018).

Ces constats, fondés sur un rapport parlementaire et des enquêtes de terrain, tombent quelques mois après l’engagement officiel du Président de la république sur le sujet bien précis de l’intégration. « Le chef de l’Etat fait le pari de l’intégration. […] il a répété sa volonté de multiplier par deux les heures d’apprentissage de la langue offertes aux réfugiés et d’augmenter le nombre de logements qui leurs sont proposés », lit-on dans Le Monde du 28 juillet 2017 et, dans Le Figaro de la veille, « Macron promet aussi une vraie politique d’intégration ». Le Point du 12 juillet cite ainsi le Premier ministre : « Pour « refonder la politique d’intégration » afin de « garantir l’égalité des chances des réfugiés », Édouard Philippe a promis de mettre l’accent sur la formation et de « doubler progressivement » les quotas d’heures de français proposées aux réfugiés ».

Toutefois, avant que les grandes lignes du « plan migrants » et du projet de loi sur l’immigration et l’asile ne soient dévoilées par l’exécutif, l’ancienne ministre de gauche Emmanuelle Cosse a posé la question suivante : « Quelle politique d’intégration le gouvernement souhaite-t-il mener ? » dans une tribune de Libération, le 29 juin 2017. Elle conclut que l’« avenir devrait se matérialiser par une intégration plus poussée, car seule cette intégration nous permettra de maîtriser les politiques migratoires ». L’avis d’Emmanuelle Cosse est loin d’être partagé par l’ensemble de la classe politique française. Le 6 juillet, le député de droite (Les Républicains) Guillaume Larrivé signe une tribune dans Le Figaro, dans laquelle il met en garde contre ce qu’il appelle « le chaos migratoire », en appelant sans réserve, non pas à l’intégration, mais à « l’assimilation » comme critère d’accès à la nationalité française :

« La France devrait définir souverainement des plafonds d’immigration, dans un nouveau cadre constitutionnel ; subordonner l’autorisation d’immigrer en France à la capacité d’intégration à la société française ; restreindre l’immigration sociale, en précisant les contours de la solidarité nationale ; organiser le retour volontaire ; refaire de l’assimilation le critère d’accès à la nationalité française ».

Ce discours sceptique vis-à-vis de l’intégration des étrangers prononcé par un député de droite paraît trois jours après la publication, dans le même journal, d’un article relatant que :

« D’après une nouvelle étude, 65% des Français estiment qu’il y a trop d’étrangers en France. Ils sont 60% à trouver que la religion musulmane est incompatible avec les valeurs de la société française. Si 54% des sondés reconnaissent que l’intégration en France est difficile pour un immigré, 61% que « d’une manière générale, ils ne font pas d’efforts pour s’intégrer en France » ».

Fidèle à sa ligne éditoriale, Le Figaro alimente ce discours qui, au-delà de la question d’intégration, favorise la peur de l’autre, étranger, musulman et différent, en l’accusant de ne pas déployer l’effort nécessaire pour s’intégrer à la société française, tout en devenant une menace pour les valeurs de cette société avec laquelle sa culture et sa religion sont incompatibles. On voit bien ainsi que le discours sur l’accueil, puis l’intégration, est étroitement lié à un certain discours sur la peur et la crainte de l’autre.

Lorsque « peur » et « crainte » se confondent avec les enjeux sécuritaires

Si, dans Le Figaro, l’accent est mis sur la peur des Français qui craignent les retombées de l’immigration, la dérive terroriste ou le manque de sécurité, dans Le Monde et dans Libération on met l’accent sur les peurs qui habitent les migrants, depuis le début de leur périple jusqu’aux craintes qui les accompagnent dans leur séjour sur le sol français. On entend parler les migrants, qui racontent leur histoire. En revanche, Le point s’intéresse avant tout aux peurs des politiques.

« Emmanuel Macron a appelé à surmonter « des peurs aussi vieilles que notre société ». « Les peurs sont le défi de l’art de gouverner », a-t-il dit, se demandant si  » notre civilisation sera capable de résister à ces coups de boutoir ou si elle décide de s’effondrer dans le rejet de l’autre » » (Le Point, 25 juillet 2017).

Au-delà de la rhétorique, les responsables politiques ne cachent guère leur crainte de « l’appel d’air » ainsi créé, c’est-à-dire « l’idée que les gens vont affluer si on crée des conditions à peu près correctes » (Le Monde, 13 juillet 2017). Cette crainte justifie le durcissement des mesures prises par le gouvernement. « La loi que prépare Gérard Collomb ne sera que l’expression de notre lâcheté commune devant la misère du monde à nos portes. Et de nos peurs » (Le Point, 12 janvier 2018). Dans un entretien au Figaro publié le 14 juillet 2017, Elise Vincent, auteur de La Vague, livre enquête sur la question des migrants, explique que le « choix a toujours été fait, de ne jamais trop anticiper les arrivées migratoires. Et ce, par crainte de l’appel d’air. Le système a donc toujours été sous-dimensionné ou organisé a minima. Et ce, sous la droite comme sous la gauche ».

Dans Le Monde, des demandeurs d’asile et des réfugiés témoignent en livrant leurs histoires vécues, leurs traumatismes, leurs angoisses, leurs souvenirs difficiles, leurs « craintes dans leur pays d’origine » (29 août 2017) : « ma famille était en danger. J’ai eu peur de mourir » (20 juin 2017) ou encore « la peur d’être renvoyé au nom des accords de Dublin » (15 janvier 2018). Ici, on apprend que « la crainte d’un mariage forcé est le motif avancé par deux filles [mineures africaines] sur cinq » (27 juillet 2017). On écoute Sarah qui « se souvient parfaitement de son voyage sur un bateau de passeurs de la Turquie à l’Italie. Un périple qu’elle qualifie d’horrible ».

Les témoignages sont présents également dans Libération, lorsque l’envoyée spéciale du journal à Abidjan constate, par exemple, « que la peur de mourir est perçue comme une simple fatalité, assumée par les candidats au départ » (30 novembre 2017). Un autre témoignage, recueilli à Paris, relate : « Quand je dormais dans la rue, sous le pont, j’avais peur chaque nuit, raconte-t-il, assis sur son lit, le regard éteint et les mains liées par l’inquiétude » (11 janvier 2018). En guise de réponse à ces témoignages, l’éditorialiste du Figaro Yves Thréard se demande ce même jour :

« Est-ce bien humain de faire croire à des centaines de milliers de clandestins qu’ils trouveront un jour du travail et la sérénité chez nous ? Digne de les laisser s’entasser dans des camps de fortune, sans hygiène ni sécurité, sur nos trottoirs ou sur nos côtes ? »

Au-delà de la seule France, le regard européen sceptique quant aux conséquences de l’immigration intéresse Le Figaro, qui interviewe, le 19 novembre 2018, le politologue bulgare Ivan Krastev, pour qui « la crise migratoire provoque une panique morale parmi les populations qui ont peur du terrorisme, s’angoissent de changements si grands et si brutaux ». Ces propos résument une certaine idée chère aux populistes et aux nationalistes, celle d’une corrélation entre migration, insécurité et terrorisme, qu’ils cultivent pour entretenir certaines peurs collectives. Ceci est expliqué dans Le Monde, qui livre une vision diamétralement opposée quant aux obligations et aux devoirs européens à ce sujet. Le journal ouvre ses pages au directeur de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, Michael O’Flaherty, qui rédige, le 2 aout, une tribune dans laquelle il juge qu’une politique respectueuse des droits de l’homme est le meilleur moyen d’intégrer les réfugiés :

« Ce qui n’est ni compréhensible ni justifiable, ce sont les tentatives cyniques de définir l’immigration comme une menace en tant que telle à la sécurité. Exploitées par les nationalistes et les populistes, les peurs de la population se frayent davantage un chemin dans le discours commun et sont amplifiées, étant réitérées par les dirigeants politiques et les réseaux sociaux. Ceci mène à une situation où les mesures destinées à des situations d’urgence deviennent la norme, et au dangereux amalgame entre immigration et terrorisme ».

La mise en parallèle des deux extraits publiés, dans Le Monde et dans Le Figaro, reflète indéniablement l’image d’une Europe déchirée, scindée au sujet de la question migratoire, entre l’accueil (et l’intégration) ou le rejet (et la fermeture des frontières), et entre l’hospitalité et la peur de l’autre.

Conclusion

Nous l’avons bien compris, les peurs, les craintes, les inquiétudes sont mutuelles et réciproques. L’accueil et, encore plus, l’intégration restent problématiques et constituent des défis à relever pour toute politique migratoire qui se dessine dans l’avenir. La France, ce pays européen sûr, connu comme étant le pays des droits de l’homme, est un défi aux yeux des migrants. La première barrière pour eux y étant celle de la langue. La plupart des migrants venant du Soudan, d’Erythrée, d’Afghanistan et même de Syrie sont plutôt anglophones. Beaucoup parmi eux espéraient arriver en Angleterre avant d’être obligés de déposer leur demande en France. De plus, les nombreuses démarches administratives relatives au suivi social, la couverture médicale, l’aide financière et la demande d’asile créent, pour eux, un réel sentiment d’inquiétude malgré toute l’aide fournie par les travailleurs sociaux. Sur le chemin de l’asile, ces migrants affrontent la peur du viol, de l’esclavage, des maladies, de la mort qui guettent ces femmes, ces hommes et ces enfants livrés à un destin tragique et qui fuient pour survivre.

Cependant, la peur et l’inquiétude qui se développe dans le pays d’accueil ne sont pas négligeables. D’abord, il y a la peur de l’étranger inconnu, l’inquiétude de perdre une certaine identité culturelle. A cela s’ajoutent les questions de sécurité, notamment suite à ce qu’Elise Vincent (2017) appelle la « percolation, celle qui a vu, à partir de 2014-2015, un certain nombre de djihadistes emprunter les voies de circulations européennes (aériennes notamment) pour rejoindre la zone irako-syrienne et revenir ensuite par la route migratoire ouverte entre la Turquie et la Grèce ». Mais les migrants ne sont pas des terroristes, ni des ennemis, comme l’affirmait Emmanuel Kant au 18e siècle déjà, lorsqu’il revendiquait un droit d’hospitalité pour tout étranger, « le droit qu’a l’étranger, à son arrivée dans le territoire d’autrui, de ne pas y être traité d’ennemi ». Trois siècles plus tard, ces revendications restent d’actualité, la migration des êtres humains aussi. Migrer est un phénomène naturel qui existe depuis la nuit des temps, partout, à toutes les époques. « Toute vie est une migration, aucune espèce n’y échappe » soutient Anne-Marie Laulan[15]Laulan Anne-Marie, 2018, « Migrer, grandeur ou fatalité ? », Colloque international pluridisciplinaire d’Agadir 2018 Migrations, mobilités, ...continue.

Notes   [ + ]

1. La Cimade est une association qui s’implique depuis la fin des années 70 dans les projets de loi visant à réduire les droits des immigrés. C’est une association de solidarité active avec les migrants, les demandeurs d’asile et les réfugiés.
2. Azmari est une association qui agit pour l’insertion sociale des femmes et des enfants migrants par des ateliers de théâtre, arts plastiques, apprentissage du français et autres.
3. « La lexicométrie est apparue en France dans les années 70, initiée par (Wagner, Tournier, Lafon, Salem), puis déclinée en textométrie (Salem, Lafon, Heiden), voire logométrie (Mayaffre), analyse de discours assisté par l’ordinateur (Marchand), traitement automatique du discours (Fiala) » (Leblanc, 2017, 33).
4. France info le 23 avril 2018.
5. http://www.unhcr.org/fr-fr/news/press/2018/3/5a9ff2884/france-le-hcr-salue-plusieurs-mesures-du-projet-de-loi-sur-lasile-mais.html
6. https://amnestyfr.cdn.prismic.io/amnestyfr%2F83137810-5bd9-44af-aaf6-06bf4bc84f54_la+d%C3%A9claration+sur+les+d%C3%A9fenseurs+des+droits+de+lhomme.pdf.
7, 8. https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2018/07/PJL_Asile_Immigration_Cimade_27072018.pdf.
9. http://www.france-terre-asile.org/actualites/actualites/lactualite-france-terre-dasile/5-associations-denoncent-les-effets-de-la-nouvelle-loi-sur-limmigration.
10. En 2012, 60 % des personnes ont été embarquées avant le contrôle du JLD, Migrations, État des lieux 2014, p.105.
11. https://www.lacimade.org/wp-content/uploads/2012/01/EDL-20121.pdf.
12. http://www.oecd.org/fr/migrations/locde-demande-aux-pays-dintensifier-leurs-efforts-en-faveur-de-lintegration-des-immigres-et-des-refugies.htm
13. Alors que l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) est, quant à lui, chargé de l’application des textes de loi français et européens ainsi que des conventions internationales relatives à la reconnaissance de la qualité de réfugié, d’apatride et à l’admission à la protection subsidiaire.
14. http://www.ofii.fr/qui-sommes-nous
15. Laulan Anne-Marie, 2018, « Migrer, grandeur ou fatalité ? », Colloque international pluridisciplinaire d’Agadir 2018 Migrations, mobilités, frontières : des représentations aux traitements médiatiques, Agadir, Université Ibn Zohr, du 25 au 27 avril 2018.


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Pour citer cette article

et , "La loi « immigration et asile » et la représentation de la communauté des migrants dans la presse française", REFSICOM [en ligne], Médias et migrations/immigrations 1. Des représentations aux traitements des médias traditionnels, mis en ligne le 23 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/420