La nomination des migrants dans Le Monde et Le Figaro. Analyse d’une catégorisation polémique

et

Résumés

La « crise des migrants », massivement traitée par les médias, se trouve au centre de nombreuses controverses sociales, parmi lesquelles le débat initié par la chaîne Al Jazeera à propos de l’usage des termes migrant et réfugié durant l’été 2015. En prenant comme exemple les termes utilisés pour nommer les personnes en déplacement, cette recherche pose la question de savoir si le débat lexical initié par Al Jazeera a eu un impact permanent sur les pratiques d’écriture journalistique. Pour répondre à cette question, nous analysons un corpus d’articles des journaux Le Monde et Le Figaro (376 217 mots), à l’aide de l’analyse de discours et de la linguistique de corpus. Les résultats montrent, d’une part, un changement dans les usages des dénominations bien visible après le débat (on remarque une fréquence d’utilisation plus importante du mot réfugié mais également un usage précis de ce terme légal). D’autre part, l’analyse du corpus révèle que le mot migrant est toujours utilisé par les journalistes, malgré les connotations négatives décriées par Al Jazeera, parfois même en situation de synonymie. L’étude conclut par des hypothèses sur l’utilisation future de ces termes, spécialisés dans la nomination des personnes en déplacement, dont la signification va continuer de s’étendre en fonction des référents et des événements historiques.
The “migrant crisis” has received huge media coverage and has been the subject of many social controversies, among which the one sparked by Al Jazeera regarding the words migrant and refugee during the summer 2015. This study addresses the question of whether the lexical debate that followed had a permanent impact in journalistic writing patterns, by analysing media typifications to name displaced people. Using a mixed methodology of corpus linguistics and discourse analysis, we analysed a corpus of 376,217 words from the two main French broadsheet newspapers, Le Monde and Le Figaro, in order to observe if the lexical debate influenced the choice of words of the journalists. The results of the study show that if some changes are visible after the debate (a higher frequency of refugee as well as an accurate usage of this legal term), the latter did not prevent journalists from using the word migrant (in spite of the negative connotations Al Jazeera decried), which shows that the two available terms are still needed. The study concludes with some hypotheses the future of those terms, specialised in naming people on the move, as they will continue expanding their meaning and their referent according to historical events.

Texte intégral

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Introduction

L’année 2015 a marqué un tournant dans la représentation médiatique des personnes en déplacement. Plusieurs évènements, tels que la guerre en Syrie, les naufrages en Méditerranée, l’arrivée des personnes fuyant les guerres du Moyen-Orient ainsi que les différentes réactions des pays européens ont été subsumés sous la dénomination « crise des migrants ». Cette dénomination d’évènement, largement utilisée par les médias occidentaux, est souvent remise en question (notamment par des associations et des activistes des droits de l’homme), avec l’argument qu’il n’y a pas de « crise des migrants » mais une crise « humanitaire ». En ce qui concerne la dénomination des personnes, les désignants apparaissent comme peu problématiques dans les discours médiatiques, jusqu’au moment où la chaîne d’information qatarie Al-Jazeera (AJ) décide, il y a trois ans, d’arrêter d’utiliser le mot anglais migrant et de systématiquement le remplacer par refugee[1]“Why Al Jazeera will not say Mediterranean migrants”, ...continue, initiant ce qui fut appelé « un débat » dans les médias internationaux. Si la décision d’AJ a contraint les médias occidentaux à reconsidérer le lexique utilisé et a attiré l’attention sur l’utilisation des dénominations d’acteurs, nous voudrions explorer si ce débat a provoqué un changement permanent dans les représentations habituelles des migrants.

L’image des migrants, immigrés, réfugiés et demandeurs d’asile dans le discours médiatique a déjà été largement étudiée en Analyse du Discours (AD), généralement avec un regard critique ayant pour but de dénoncer une vision biaisée (Van Dijk, 2006). Une partie de ces recherches se sont centrées sur des problèmes lexicaux, dans la mesure où les linguistes considèrent que les usages langagiers peuvent contribuer à façonner l’interprétation d’un évènement historique. Dans une étude menée dans les médias britanniques, Gabrielatos et Baker (2008) montrent que l’usage des mots réfugié et demandeurs d’asile correspondent à la définition du dictionnaire et non à la définition légale. Cependant, l’étude révèle également que les mots-clés étudiés se recoupent dans certains contextes, ce qui indique « un mauvais usage de la terminologie […] et un usage interchangeable » (Gabrielatos et Baker, 2008, 26, notre traduction) des termes réfugiés/demandeurs d’asile avec immigrants/migrants. De plus, leur corpus, qui s’étale de 1996 à 2005, enregistre une fréquence moins importante de migrants comparé à réfugiés, demandeurs d’asile et immigrants, ce qui montre que, même si le terme est disponible dans le lexique anglophone, il ne correspond pas à un phénomène social saillant à l’époque de cette recherche. Dans Baker et al. (2008), les auteur-e-s observent sur le même corpus un recoupement entre les termes utilisés pour nommer les personnes en déplacement dans la presse britannique. En examinant les co-occurrents de chaque terme[2]Plus particulièrement ce que les auteur-e-s appellent consistent collocates, c’est-à-dire les collocations qui ne sont ni saisonnières ni ...continue, ils remarquent que réfugiés, demandeurs d’asile, immigrants et migrants sont utilisés comme des synonymes. Dans une autre perspective, Holmes et Castañeda (2016) montrent que les médias allemands discernent le réfugié « méritant » du migrant « peu méritant », comme conséquence des discours politiques qui tentent de limiter les migrations vers l’Union européenne. Les trois études mentionnées ci-dessus portent une attention particulière au lexique utilisé par les journalistes et montrent l’émergence de nouvelles manières de catégoriser dans le discours médiatique.

Les débats lexicaux sont particulièrement intéressants pour les analystes de discours car les phénomènes sociaux sont principalement constitués de discours, c’est-à-dire « de phrases récurrentes et des manières conventionnelles de parler qui circulent dans l’environnement social, et qui forment une constellation de sens répétés » (Stubbs, 1996, 158, notre traduction). Dans l’analyse de discours dite française, il est communément admis que les dénominations sont toujours porteuses d’une opinion (Siblot, 2001) et sont souvent un champ de bataille pour les acteurs sociaux qui essaient d’imposer leur signification ou agenda (Krieg-Planque, 2009). De plus, les dénominations sont une condition d’existence pour les phénomènes sociaux, qui dépendent des discours et non de la réalité matérielle (Kaufmann, 2006 ; Searle, 1995). Si un répertoire large de ressources lexicales et syntaxiques est disponible pour nommer les acteurs sociaux, le choix d’un terme plutôt qu’un autre sera déterminé par la position sociale et idéologique de l’énonciateur, entrainant avec lui des stéréotypes et interdiscours (voir par exemple Fang, 1994). On peut ajouter que ces choix seront faits par défaut ou imposés par une routine éditoriale, comme c’est souvent le cas dans l’écriture journalistique (Palmer, 2006). Si les journalistes sont souvent conscients de leurs choix lexicaux, la plupart du temps ils utilisent le langage de manière référentielle et non métalinguistique. C’est pourquoi les débats autour des mots employés pour décrire la réalité sont un terrain fertile pour les linguistes dans la mesure où ils révèlent une rupture dans le monde social. Lorsque les journalistes discutent de la signification et de l’usage des mots terroriste[3]“BBC. Editorial Guidelines”, http://www.bbc.co.uk/editorialguidelines/guidance/terrorism-language/guidance-full, nettoyage ethnique[4]“‘Homophobia’ and ‘Islamophobia’ are the right words for the job” (The Guardian, ...continue, islamophobie[5] « Islamophobie: un abus de langage » (Libération, 20/9/2013), http://www.liberation.fr/france/2013/09/20/islamophobie-un-abus-de-langage_933600 ou migrants sans-papiers, pour n’en mentionner que quelques-uns, ils tentent de recalibrer les termes afin de rapporter fidèlement une réalité qui leur semble objective, ils nous informent que l’interface que l’on utilise pour référer au monde commun (le langage) n’est pas parfaite ; en d’autres mots, que le langage construit dans une certaine mesure le réel.

Le débat lexical à propos de la catégorisation des personnes en déplacement est symptomatique des tensions socio-politiques d’un monde globalisé et révèle la volonté des acteurs d’intervenir dans la construction de la réalité sociale. Dans une recherche menée précédemment sur le débat initié par l’article d’AJ (Calabrese, 2018a), nous avons relevé qu’un certain nombre de médias a réagi à cette polémique dans un contexte favorable à la discussion lexicale. Un corpus de 22 articles de presse (en français, anglais et espagnol) a été analysé de manière qualitative. Tous ces articles traitaient de la question du problème lexical et sémantique soulevé par les mots définissant les personnes en déplacement et présentaient en abondance des termes métalinguistiques, parmi lesquels « débat sémantique » était prédominant. À la suite de cette recherche, nous voulions investiguer si le débat avait eu un impact permanent sur les routines journalistiques et, par conséquent, sur les dénominations utilisées pour désigner les personnes en déplacement. Afin d’atteindre cet objectif, cet article analysera un ensemble de données bien plus important. Un corpus d’articles de deux journaux français de référence à grande circulation[6]« Classement presse quotidienne nationale 2016-2017 », Alliance pour les chiffres de la presse et des médias,  ...continue (Le Monde et Le Figaro) a été rassemblé et analysé avec les outils d’analyse de discours (AD) et de linguistique de corpus (LC). Les hypothèses de travail sont les suivantes :

H1. À la suite de la décision éditoriale d’AJ et de sa médiatisation, alors qu’il devient évident que le mot migrant est chargé de connotations négatives, il sera de moins en moins utilisé par les quotidiens français de référence ;

H2. Comme le débat a attiré l’attention quant à l’usage des mots et leurs implications légales, le mot réfugié ne sera plus utilisé comme co-référent de migrant, mais uniquement dans son acception légale (pour référer à une personne qui a obtenu le statut)[7]Nous préférons parler de référent plutôt que de synonyme car nous ne savons pas si avant le débat les journalistes considéraient les deux ...continue.

Avant d’entamer l’analyse du corpus, nous expliquerons le contexte dans lequel s’inscrit l’article d’AJ et les raisons pour lesquelles il a constitué un évènement médiatique réussi. Dans la seconde partie, nous exposerons le corpus et la méthodologie, alors que la troisième partie exposera les résultats de l’analyse.

Le contexte du débat

Le 20 août 2015, Barry Malone, éditeur de la version anglophone d’Al-Jazeera en ligne, publie un article sur son blog annonçant que le média n’utilisera plus le mot migrant pour couvrir les évènements de l’actualité : « The umbrella term migrant is no longer fit for purpose when it comes to describing the horror unfolding in the Mediterranean. It has evolved from its dictionary definitions into a tool that dehumanises and distances, a blunt pejorative »[8]Voir note 1..

Plusieurs médias occidentaux ont réagi en publiant des articles pour couvrir le « débat » initié par Malone. Son post de blog peut être considéré comme un évènement discursif, c’est-à-dire un évènement de parole occasionné par la position particulière de l’énonciateur (voir Calabrese, 2019). Les évènements discursifs sont habituellement provoqués par des politiciens, dont les paroles sont rapportées par les journalistes. Si les premiers affectionnent particulièrement ce genre de publicité, les seconds ont en besoin pour construire l’actualité politique. La décision d’AJ, si elle n’est pas inusuelle pour un média, va au-delà du comportement habituel du discours journalistique. En effet, l’article d’AJ est vu comme « une contestation interventionniste de la représentation de l’immigration […] un coup politique qui usurpe la souveraineté européenne » (Kyriakides, 2016, 2, notre traduction). En recadrant l’évènement (naufrages, morts de migrants en Méditerranée, demandes d’asile, contrôle des frontières) autour du problème lexical, AJ adopte une position explicitement en faveur de l’accueil des migrants extra-européens, en faisant pression sur une politique d’asile très restrictive (Valluy, 2005), comme on peut le lire dans cet article publié par The Huffington Post :

Tim Stanley, historian and Daily Telegraph columnist, told the programme he was “sympathetic” to journalists who try to be sensitive in their coverage of the crisis. But he said, though the vast majority of them were refugees according to the UN, calling all of them this word was an attempt to “politically put the onus on Europe to accept everyone without conditions and without due process.[9]“Al Jazeera Denies ‘Politicising’ Migrant Crisis In Deciding To Call People ‘Refugees’ Instead”, 25/08/2015.

Il faut souligner que le contexte social était favorable à une bonne réception de l’article d’AJ. Tout d’abord, les évènements dramatiques survenus à partir 2013 en Méditerranée se généralisent (les naufrages de Lampedusa en 2013 et en Reggio Calabria en 2015 comptabilisent respectivement 366 et 400 morts)[10] « Au moins 400 migrants disparus dans un naufrage en Méditerranée » (lemonde.fr,14.04.2015).. Deuxièmement, le profil lexico-discursif (Veniard, 2013) des mots associés aux migrations étaient (et est toujours) clairement négatif ; la couverture médiatique basée sur la métaphore de la vague (Gabrielatos et Baker, 2008 ; Kosnick, 2014) accentue cette perception. Troisièmement, l’article d’AJ paraît à un moment où la discussion sur la hiérarchie des personnes en déplacement était déjà amorcée dans les médias d’actualité ainsi que sur les médias sociaux, même si la polémique est discrète et faiblement organisée. En effet, avant le débat initié par AJ, nous trouvons des articles qui traitent du problème de dénomination des personnes :

(1) Why are white people expats when the rest of us are immigrants?[11]Why are white people expats when the rest of us are immigrants?, theguardian.com, 13/03/2015

Le lexique des migrations humaines inclut toujours une hiérarchie créée dans le but de placer les personnes blanches au-dessus de tous, en témoigne le mot « expat ».

Nous l’avons vu, le contexte contribue au succès de cet évènement discursif de plusieurs manières. Tout d’abord, la circulation massive des images de catastrophes humanitaires, la connotation négative de certains mots (mais pas d’autres, par exemple expat) en lien avec les migrations et, enfin, la réflexion métalinguistique sur ces mots qui reconnaît une hiérarchie entre catégories. Cependant, malgré la déclaration d’AJ, l’usage des mots pour nommer les personnes migrantes est attaché aux textes de loi, comme c’est le cas pour le statut de réfugié[12] La Convention de Genève de 1951 stipule qu’est réfugiée toute personne « (2) Qui, par suite d’événements survenus avant le premier ...continue.

Corpus et méthodologie

Le corpus principal comprend 339 articles (282 478 mots) des versions papier du Monde (171 articles) et du Figaro (168 articles), les plus grands quotidiens français de référence. Comme le dernier a une orientation de droite et le premier se revendique de centre gauche, on peut s’attendre à ce que leurs choix linguistiques reflètent également leur position politique, comme le suggéraient Gabrielatos et Baker (2008, 14) dans leur étude :

It does not seem controversial to suggest that the choice of words to be used in relation with RASIM [Refugees, asylums seekers, immigrants, and migrants] can be used as a clear indication of the stance of the writer/newspaper toward these groups-particularly when the phraseology used is either compatible to, or unwarranted by, the definitions of these terms […].

Nous avons décidé de collecter les articles pendant de périodes spécifiques durant lesquelles les mots examinés étaient le plus attendus. Chaque période a été choisie en lien avec des évènements actuels traitant des migrations dans et vers l’Europe. Cette périodisation nous permettra d’observer les collocations saisonnières et les éventuels changements dans l’usage des mots.

Les périodes suivantes ont été étudiées et divisées en semaines :

  1. 7-20 septembre 2015 : deux semaines après la publication de l’article d’AJ.
    1. 7-13 septembre 2015
    2. 14-20 septembre 2015
  2. 1-7 janvier 2016 : agressions sexuelles à Cologne.
  3. 25-31 mai 2016 : plus de 700 personnes auraient perdu la vie le 29 mai 2016 lors d’un naufrage en Méditerranée.
  4. 14-24 octobre 2016 : démolition de la jungle de Calais.
  5. 8-14 mai 2017 : nombreux naufrages et drames en Méditerranée.
  6. 3-9 juillet 2017 : déclaration conjointe sur les migrations du Commissaire européen à la migration, aux affaires intérieures et à la citoyenneté, Dimitris Avramopoulos, et des ministres de l’Intérieur français, allemand et italien.

Afin de vérifier la validité des résultats, un plus petit corpus préliminaire, constitué de 122 articles (53 articles dans Le Monde et 69 articles dans Le Figaro, représentant au total 93 739 mots), a été créé. Il couvre les deux périodes suivantes :

  1. Juste avant la publication de l’article d’AJ :
    1. 6-12 août 2015
    2. 13-19 août 2015
  2. Juste après la publication de l’article d’AJ :
    1. 20-28 août 2015
    2. 29 août-6 septembre 2015

Pour chaque période, nous avons collecté les articles mentionnant un des deux mots dans la base de données d’Europresse (réfugié* et migrant*, formes lemmatisées). Nous avons ensuite supprimé les articles d’agence, les articles de moins de 300 mots, les articles mentionnant uniquement le mot réfugié dans le nom Haut-Commissariat aux Réfugiés et les articles qui ne parlaient pas de la crise migratoire comme sujet principal.

Pour l’analyse, deux partitions du corpus ont été réalisées : par journal (Figure 1) et par période (Figure 2). Dans le second cas, le corpus a été subdivisé en trois sous-corpus afin d’observer si les deux lemmes étaient utilisés de manière indifférenciée, comme c’était le cas avant le débat lexical :

  • Articles mentionnant à la fois réfugié* et migrant*;
  • Articles mentionnant uniquement réfugié* ;
  • Articles mentionnant uniquement migrant*.
Figure 1 : Corpus par journal
Figure 2 : Corpus par période

Selon H2, après le débat les deux mots ne devraient pas avoir les mêmes cotextes car ils ne seraient plus considérés comme des co-référents. En comparant le corpus préliminaire (qui est censé refléter l’usage général avant la déclaration d’AJ) avec le corpus principal, il sera possible d’observer s’il y avait plus d’articles utilisant les deux termes comme co-référents avant et après le débat.

Pour cette étude, nous avons choisi d’utiliser une méthodologie associant l’analyse du discours (AD)[13]Sous le label AD, nous considérons l’Analyse de Discours française ainsi que la Critical Discourse Analysis, deux cadres théoriques de la même ...continue et la linguistique de corpus. Si l’AD fournit des concepts et un cadre théorique pour l’analyse,

Le recours à la linguistique de corpus permet une plus grande objectivité, car le chercheur peut aborder le texte sans idées préconçues sur son contenu linguistique ou sémantico-pragmatique. Lorsque le point de départ est l’analyse de mots-clés, le chercheur se trouve devant une liste de mots/clusters qui seront examinés à l’aide du concordancier dans le but d’identifier des constantes ainsi que leur usage contextuel (Gabrielatos et Baker 2008, 7, notre traduction).

À la suite de la collecte des articles PDF dans la base de données Europresse, nous avons procédé à l’analyse du corpus via le logiciel d’analyse de texte et de concordance AntConc[14]Laurence Antony’s AntConc software, http://www.laurenceanthony.net/software.html.. Nous avons employé les outils suivants :

  1. La keyness, qui détermine les mots-clés du corpus en mettant en exergue les lemmes les plus fréquents.
  2. La fréquence diachronique des deux lemmes (réfugié* et migrant*), qui permet de déterminer lequel des deux est le plus utilisé et à quel moment se produisent des changements dans les usages (fréquence par période). Cet outil nous permettra de vérifier H1.
  3. Le concordancier permet l’analyse des collocations de chaque terme. Les collocations « contribuent à la construction du sens et leur étude peut fournir “une analyse sémantique du mot” » (Sinclair, 1991, 115-116, notre traduction). Les collocations les plus fréquentes ont été classées par catégories (cf. infra) et la fréquence de ces mots a été relevée en association avec les deux lemmes. Cette analyse concordantielle fut répétée pour chaque période du corpus afin d’étudier les variations diachroniques. La fenêtre d’analyse a été fixée à cinq mots à droite et à gauche du mot-pivot. Cette fonctionnalité nous permet d’observer si les deux lexiques sont utilisés dans des co-textes différents ou si, au contraire, ils sont co-référents, ce qui validerait ou invaliderait H2.

Les outils de la LC aident à répondre aux questions traditionnelles soulevées par l’AD, plus spécifiquement dans quelles conditions sociales un changement lexical se produit. C’est dans cette optique que notre recherche a pour but d’expliquer « pourquoi, dans quelles circonstances et avec quelles conséquences les producteurs d’un texte font des choix linguistiques spécifiques parmi d’autres options que la langue leur offre » (Baker et al., 2008, 281, notre traduction).

Résultats

Les résultats de cette analyse sont présentés sous forme de graphiques et de tableaux afin de mieux visualiser les caractéristiques du corpus. Ceux-ci seront commentés afin de prouver ou d’infirmer les deux hypothèses.

Fréquences des lemmes avant et après le débat

La liste des mots inventorie les mots les plus fréquents de chaque corpus. Le tableau 1 nous présente les dix premiers résultats :

Corpus préliminaire                             (93 739 mots) Corpus principal                                       (282 478 mots)
Rang Fréquence Lemme
21 570 migrants
30 414 réfugiés
34 387 pays
39 325 Europe
42 282 asile
45 261 accueil
49 231 frontières
59 175 politique
60 166 Allemagne
74 129 crise
Rang Fréquence Lemme
27 1447 réfugiés
36 1013 migrants
38 939 accueil
41 870 pays
48 693 France
55 599 politique
56 590 asile
59 566 Europe
61 548 Allemagne
62 542 frontières
Tableau 1. Dix premiers mots issus de la liste de mots du corpus préliminaire et du corpus principal (fréquences absolues par corpus, Le Monde et Le Figaro)

Le tableau nous montre que dans le corpus principal, migrants a une fréquence moindre par rapport à réfugiés, alors que dans le corpus préliminaire, c’est l’inverse qui est observé. Bien que le corpus préliminaire soit plus petit que le corpus principal, le rang occupé par les deux mots étudiés est significatif dans chaque corpus. Il est évident qu’un changement dans l’utilisation des deux lemmes s’est produit. Cependant, cette observation ne suffit pas pour prouver H1. Si on observe les fréquences par période, nous observons un point de rupture en septembre 2015 :

Graphique 1.  Occurrences des termes réfugié* et migrant* par période, fréquences relatives 10-3 (Le Monde et Le Figaro).

Le graphique 1 montre un nombre plus important d’occurrences du lemme migrant* pendant le mois d’août et le début du mois de septembre 2015. Ensuite, la tendance s’inverse au milieu du mois de septembre 2015 pour revenir à la tendance précédente dès le mois de mai 2016. Plus d’un an après le débat, le terme migrant reprend donc l’avantage sur réfugié.

Les graphiques 2 et 3 (articles mentionnant soit réfugié soit migrant, mais pas les deux) étayent cette observation en montrant qu’avant le débat, très peu (voire pas) d’articles mentionnant uniquement le mot réfugié ont été publiés, alors qu’un pic est observable lors du mois de septembre 2015. Il est également intéressant de noter que même si Le Figaro présente les mêmes tendances que Le Monde, une préférence pour le mot migrant est clairement observée avant le débat et peut s’expliquer par son orientation de droite.

Graphique 2. Articles mentionnant uniquement migrant* ou réfugié*, fréquences absolues (Le Monde).
Graphique 3. Articles mentionnant uniquement migrant* ou réfugié*, fréquences absolues (Le Figaro).

Si l’on regarde attentivement les articles mentionnant les deux lemmes par périodes (graphiques 4 et 5), on peut remarquer que Le Monde et Le Figaro présentent les mêmes caractéristiques : plus d’occurrences de migrant* pendant le mois d’août et début septembre 2015, une inversion de la tendance durant le mois de septembre 2015 (avec un pic de réfugié*) et un retour à la pratique initiale dès le mois de mai 2016.

Graphique 4. Fréquences relatives (10-3) des lemmes réfugié* et migrant* dans les articles mentionnant les deux (Le Monde).
Graphique 5. Fréquences relatives (10-3) des lemmes réfugié* et migrant* dans les articles mentionnant les deux (Le Figaro).

Une fois de plus, les lignes éditoriales des journaux peuvent expliquer les légères différences de fréquence : si le changement se remarque immédiatement pour le quotidien Le Monde (165 occurrences du lemme réfugié* pour 142 migrant* pour la semaine débutant le 29 août 2015), ce n’est pas le cas pour Le Figaro, les deux lemmes étant mentionnés autant de fois cette semaine-là (99 occurrences des deux termes).

Ayant examiné les deux corpus sous différents angles, il est évident qu’un changement occasionnel s’est produit juste après le débat, pour revenir aux routines d’écriture journalistiques initiales. Cependant l’analyse quantitative ne dévoile pas tous les résultats.

Une observation rigoureuse du corpus révèle un changement plus consistant dans les titres, notamment dans la dénomination générique que les journalistes utilisent pour créer des familles d’évènements. Dans le corpus préliminaire du Monde, on relève uniquement cinq titres crise des migrants alors que quelques semaines plus tard, dans le corpus principal, 16 occurrences de crise des réfugiés sont comptabilisées pour 9 crise des migrants (et un titre crise migratoire). Le Monde souhaite même aller au-delà en nommant une rubrique repenser la crise des réfugiés (5 occurrences).

Corpus Crise des migrants Crise des réfugiés Crise migratoire Repenser la crise des réfugiés
Corpus préliminaire
8

15,38
0

0
0

0
0

0
Corpus   principal
9

5,26
16

9,36
1

0,58
5

2,92

Tableau 2. Titres, fréquences relatives 10-2 en italiques (Le Monde)

Le Figaro n’a pas de nom de rubrique similaire : nous n’avons relevé qu’une occurrence de crise des migrants dans le corpus principal. Cependant, le nom immigration est utilisé sept fois dans le corpus préliminaire et neuf fois dans le corpus principal.

Si l’on examine les dénominations d’évènement, et plus précisément les collocations utilisées par les journalistes pour nommer cette « crise », le paradigme est le suivant :

Corpus Crise des migrants +

Crise de migrants

Crise migratoire Crise des réfugiés +

Crise de réfugiés

Corpus    préliminaire
(9 + 0) 9

19,04
5

10,58
(2 + 1) 3

6,35
Corpus

principal

(15 + 0) 15

9,28
30

18,57
(15 + 0) 15

9,28
Tableau 3. Dénominations d’évènement (sans compter les titres), fréquences relatives (10-5) en italique (Le Monde)
Corpus Crise des migrants +

Crise de migrants

Crise migratoire Crise des réfugiés +

Crise de réfugiés

Corpus                 préliminaire
(9 + 2) 11

23,67
8

17,21
(6 + 1) 7

15,06
Corpus      principal
(22 + 1) 23

19,02
18

14,89
(8 + 0) 8

6,62

Tableau 4. Dénominations d’évènement (sans compter les titres), fréquences relatives (10-5) en italique (Le Figaro)

Si toutes les dénominations sont co-référentes dans le discours médiatique, le signifié ne peut pas être ignoré vu qu’il façonne notre perception d’un évènement (Calabrese, 2013). Même si crise des migrants et crise migratoire appartiennent à la même famille, nous devons distinguer les collocations étant donné que le rôle des noms et des adjectifs est fondamental dans la perception d’une crise sociale. D’un point de vue syntaxique, le format nom d’évènement + adjectif offre une vue plus synthétique de l’évènement (suggérant une continuité entre les deux éléments) que le format nom d’évènement + article + nom. D’un autre côté, l’adjectif modifie le mot crise, alors que le nom se limite à spécifier le type de crise dont il est question. Si l’on considère le lexique, la seconde dénomination se concentre sur les acteurs et la première sur l’action de migrer. Crise migratoire est donc un meilleur candidat pour éviter la controverse lexicale soulevée par migrant et réfugié, ce qui peut expliquer la forte augmentation de ce titre dans le corpus principal (48 occurrences pour 13 dans le corpus préliminaire). Cependant, crise des migrants apparait toujours avec une fréquence relativement importante dans les deux corpus.

Même si les dénominations d’évènement en titre ont déjà été comptabilisées dans les tableaux 3 et 4, nous voulions les observer d’un point de vue qualitatif. Nous savons que les titres revêtent une fonction cognitive très importante : ils sont lus en premier et, par conséquent, aident le lecteur à se construire une idée globale avant la lecture de l’article lui-même, résumant les informations les plus importantes sous forme de mots-clés et représentant la position idéologique du journal (Van Dijk, 1991). Les exemples ci-dessous montrent une structure titrale particulière utilisée par les journalistes francophones, à savoir la structure bisegmentale à deux points (Bosredon et Tamba, 1992), où le mot situé à gauche réfère au « sujet » (aboutness) de l’article :

(2) Migrants : le ton se durcit entre la droite et l’exécutif (Le Figaro, 11/09/2015)

(3) Migrants : des maires français s’engagent (Le Monde, 08/09/2015)

(4) Réfugiés : Sarkozy veut refonder Schengen (Le Monde, 11/09/2015)

(5) Réfugiés : Hollande engage la France dans la logique des quotas (Le Figaro, 08/09/2015)

Ces exemples montrent clairement que migrant et réfugié ne sont pas uniquement des noms servant à catégoriser des individus selon leur statut dans un territoire, mais s’utilisent aussi comme catégorie médiatique référant à un évènement (ou à une série d’évènements) qui est supposé être connu des lecteurs.

Corpus Migrant* Réfugié* Crise des migrants Crise des réfugiés Crise migratoire
Corpus préliminaire
21

40,38
6

11,54
0

0
0

0
1

1,92
Corpus   principal
31

18,13
28

16,37
0

0
0

0
2

1,17

Tableau 5. Titres comprenant réfugié* ou migrant*, fréquences relatives (10-2) en italique (Le Monde)

Corpus Migrant* Réfugié* Crise des migrants Crise des réfugiés Crise migratoire
Corpus préliminaire
23

33,33
7

10,14
0

0
0

0
0

0
Corpus   principal
31

18,45
17

10,12
4

2,38
2

1,19
1

0,6

Tableau 6. Titres comprenant réfugié* ou migrant*, fréquences relatives (10-2) en italique (Le Figaro)

À nouveau, les tableaux 5 et 6 soulignent la tendance observée précédemment : comme dans le texte, migrant* est de moins en moins utilisé dans les titres du corpus principal. Curieusement (et contrairement à ce qui s’observe dans le corps des articles), migrant* est plus présent que réfugié* dans les titres du corpus principal.

Jusqu’ici, nous avons relevé deux tendances différentes. Dans un premier temps, les fréquences de migrant semblent décroître après le débat en faveur de réfugié (avec un pic important en septembre 2015 dans tout le corpus, que ce soit dans les articles mentionnant uniquement réfugié ou dans les articles mentionnant les deux termes), mais ensuite les journalistes reviennent à leurs habitudes. D’un autre côté, les dénominations d’évènement attestent d’un changement plus permanent dans les pratiques d’écriture journalistiques. Comme analysé dans les tableaux 2 à 6, cette tendance est encore plus ostensible pour Le Monde que pour Le Figaro. Si le premier manifeste une forte préférence pour crise de(s) réfugiés après le débat, ce qui n’est pas observable dans Le Figaro, les deux journaux présentent une augmentation dans l’utilisation de la forme plus neutre crise migratoire. Les résultats reflètent des tendances différentes pour les dénominations de personnes et d’évènements, Le Figaro ayant une préférence pour les expressions figées.

Si les fréquences démontrent que les deux termes sont toujours employés par les journalistes, il est maintenant temps de se concentrer sur les co-textes et le sens des termes afin de vérifier s’ils sont utilisés comme co-référents ou, au contraire, selon une répartition claire en fonction de leur signification.

Référents et signification des lemmes avant et après le débat

Comme mentionné dans l’introduction, des recherches précédentes ont montré que le discours journalistique tend à employer les deux termes de façon similaire, sans accorder d’importance au statut légal de la personne en déplacement. Même si le débat initié par AJ a attiré l’attention des journalistes sur leurs choix lexicaux, ces derniers ne peuvent pas s’en tenir uniquement au terme réfugié, comme AJ le souhaite, précisément à cause de cette restriction légale (voir note de bas de page 12) ; cependant, ils peuvent éviter le mauvais usage des termes.

L’objectif de cette section est d’investiguer si, après le débat, les deux quotidiens français ont prêté plus attention au contexte dans lequel les termes s’inscrivent, au regard de la définition légale de réfugié. En effet, les graphiques 2 à 6 prouvent que non seulement les deux journaux ont continué à utiliser le lemme migrant*, mais qu’ils l’ont employé en parallèle à réfugié*. Dans le but d’observer s’ils sont utilisés comme co-référents et de valider H2, nous allons étudier le co-texte des mots à l’aide du concordancier. Cette analyse sera illustrée par des extraits du corpus.

Sur base des collocations les plus récurrentes comprenant migrant* et réfugié* (voir le tableau 7), nous avons composé une liste de catégories :

  • Champ sémantique de l’accueil : accueil, accueillir, accueilli, accueillis, accueillie, accueillies, accueillent, accueille.
  • Champ sémantique de flux : flot, flots, flux, afflux, vague, vagues.
  • Champ sémantique du confinement : camp, camps, campement, campements.
  • Champ sémantique de la quantité : massif, massifs, massive, massives, millier, milliers, centaine, centaines.
  • Champ sémantique du statut légal : guerre, guerres, politique, politiques, économique, économiques, quota, quotas.
Collocation Réfugié* Migrant*
accueil* 329 142
flot*, *flux, vague* 72 91
guerre*, politique*, économique* 89 87
réfugié* 77
migrant* 77
massif*, millier*, centaine* 74 74
crise* 61 66
camp* 40 22
quota* 38 11

Tableau 7. Collocations de réfugié* et migrant* dans tout le corpus (fréquences absolues)

Lors de l’analyse du corpus par journal, il a été décidé de se concentrer sur les collocations qui contribuaient au sens légal de réfugié ; les autres (tels afflux ou crise) ont été retirées. Dans le but d’établir une liste des concepts qui participent à la construction du sens légal, nous avons considéré que les réfugiés (selon la définition du HCR et des directives européennes), contrairement aux migrants, devaient être accueillis dans des centres d’accueil, fuyaient des guerres ou autres conflits de nature politique (en opposition à économique) et sont dispersés sur le territoire européen selon une logique de quotas. Ce qui signifie que tous ces mots sont attendus dans le co-texte de réfugié. Le mot camp mérite un commentaire. Même s’il n’est pas clairement défini dans les textes légaux, il relève du champ sémantique de réfugié vu que le HCR est un des acteurs principaux dans la gestion des camps (Valluy, 2005). Ceci peut expliquer les 31 occurrences de camp(s) de réfugiés au sein du corpus. D’autre part, le mot camp est disponible dans le langage commun pour former d’autres collocations telles que camp de migrants (5 occurrences) ou le peu conventionnel campement de migrants (2 occurrences).

Le Monde Le Figaro
Corpus préliminaire

(47 261 mots)

Corpus principal

(161 555 mots)

Corpus préliminaire

(46 478 mots)

Corpus principal

(120 923 mots)

Collocation Migrant* Réfugié* Migrant* Réfugié* Migrant* Réfugié* Migrant* Réfugié*
Accueil
17

35.97
35

74.06
55

34.04
161

99.66
10

21.52
7

15.06
49

40.52
108

89.31
Guerre
0

0
2

4.23
2

1.24
20

12.38
3

6.45
2

4.3
1

0.83
20

16.54
Politique
0

0
5

10.58
2

1.24
12

7.43
0

0
5

10.76
0

0
17

14.06
Économique
10

21.18
3

6.35
23

14.24
2

1.24
16

34.42
2

4.3
29

23.98
4

3.31
Quota
2

4.23
7

14.81
4

2.48
13

8.05
2

4.3
7

15.06
4

3.31
12

9.92

Tableaux 8. Collocations de réfugié* et migrant*, fréquences relatives en italique (10-5) (Le Monde et Le Figaro)

D’après ces résultats, le concept d’accueil est fortement rattaché à la notion de réfugié dans les deux corpus, mais encore plus dans le corpus principal. La collocation accueil des réfugiés apparaît 105 fois, comparée à 46 occurrences d’accueil des migrants. Malgré quelques exceptions, la plupart du temps les deux quotidiens emploient réfugié politique, réfugié de guerre et migrant économique, ce qui montre une distribution claire des significations correspondant aux définitions du dictionnaire (voir Calabrese, 2018a et Calabrese, 2018b pour une discussion sur les définitions de migrant et réfugié). Quota(s) est également plus fréquent dans le co-texte de réfugié.

À quelques exceptions près, ces résultats plaident en faveur de H2 et confirment que les termes ne sont pas interchangeables ; bien au contraire, ils se présentent dans des co-textes différents. Le tableau 8 montre une évolution entre le corpus préliminaire et le corpus principal : une spécialisation du sens du terme réfugié est observée après le débat, désormais en association avec des collocations qui participent du sens légal. Bien qu’il semble que les journalistes tentent de faire coïncider l’usage des termes avec leurs définitions lexicales, la définition légale n’est pas toujours respectée. En témoignent les 77 occurrences de réfugié dans le co-texte de migrant (ou à l’inverse). Même si seulement dans quelques cas les deux termes sont effectivement utilisés comme co-référents (se référant à la même réalité) et synonymes (ayant le même sens), il est important de les mentionner :

(6) Débordée, la Bavière veut accélérer le retour des réfugiés [Titre]
Sont concernés les migrants en provenance des Balkans [Sous-titre] (Le Figaro, 02/09/2015)

(7) Sur la côte turque de la mer Égée, les départs de réfugiés vers les îles grecques ont cessé. Plus un migrant ne passe (« Migrants : L’accord signé entre l’Europe et la Turquie fonctionne », Le Monde, 28/04/2016)

(8) La Grèce, « dépassée » par un afflux de réfugiés [Titre]

Athènes a promis des mesures pour améliorer l’accueil des migrants, tout en appelant à la solidarité européenne [Sous-titre] (Le Monde, 08/08/2015)

(9) […] près de 800 migrants attendent dans des cabanes la nuit où ils rejoindront l’Angleterre. […] Tous les soirs, ils déposaient, en fourgonnette, une dizaine de réfugiés sur une aire d’autoroute d’où ils guettaient l’arrivée des camions (« À Calais, les passeurs à plein régime avant la fin de la « jungle », Le Monde, 17/10/2016)

La coexistence des deux termes dans le même co-texte confirme que, quelle que soit la raison (éviter les répétitions, varier le vocabulaire, éviter les stéréotypes ou les difficultés à déterminer le statut de la personne), le discours journalistique a besoin d’alterner entre les deux termes. Tous les résultats montrent que migrant ne va pas cesser de circuler dans un futur proche ; par contre, il pourrait perdre sa connotation négative, comme en témoignent des exemples récents (qui ne font pas partie du corpus) présentant un usage innovant du terme immigrant, qui étend le référent aux citoyens européens :

(10) Leaked document reveals UK Brexit plan to deter EU immigrants [Titre]

Exclusive: Home Office paper sets out detailed proposals including measures to drive down number of low-skilled migrants from Europe [Sous-titre] (The Guardian, 5/9/2017).

Si des recherches plus larges sont nécessaires pour confirmer ce glissement sémantique, on constate que le co-texte dans lequel apparaît le mot influe fortement sur une représentation moins négative.

Conclusion

Ayant déplacé le focus sur les acteurs plutôt que sur les événements, le débat lexical déclenché par AJ a mis en évidence que les mots disponibles dans le lexique comportaient des points de vue assez différents, vu les représentations que charrient les deux termes. Dans ce sens, ils ne pouvaient pas être utilisés comme synonymes. Cependant, une des limites du raisonnement d’AJ réside dans le sens juridique de réfugié, qui a des conséquences concrètes sur la manière dont un individu est traité par le pays d’accueil.

Le but de cette recherche était d’observer si le débat avait eu un impact permanent sur les routines d’écriture journalistiques, plus concrètement sur les manières de nommer les personnes en déplacement. Au vu des résultats, les deux hypothèses de travail ont été partiellement validées. En ce qui concerne H1 (le mot migrant est de moins en moins employé dans les quotidiens français de référence), la liste de mots a démontré que le corpus préliminaire des deux journaux comptait plus d’occurrences de migrant* que de réfugié*, alors que le corpus principal présentait une tendance inverse. Ayant examiné les deux corpus sous différents angles, on a observé une forte augmentation dans l’utilisation du mot réfugié après le débat, mais ce changement n’est pas permanent et les tendances précédentes reviennent rapidement. Le Monde révèle un changement plus constant dans ses titres et les deux quotidiens présentent des changements dans les dénominations d’évènement, avec une préférence pour la forme plus neutre crise migratoire (plutôt que crise des migrants ou encore crise des réfugiés). Bien que Le Figaro montre les mêmes tendances que Le Monde, sa ligne éditoriale explique une préférence pour migrant juste avant le pic. Cela peut également justifier une légère divergence dans les fréquences : si le changement est directement visible dans Le Monde, ce n’est pas le cas pour Le Figaro, au sein duquel les deux termes comptent le même nombre d’occurrences pour la semaine qui suit la déclaration d’AJ.

L’analyse visant à vérifier H2 (le mot réfugié ne sera plus utilisé comme co-référent de migrant) montre clairement que certaines collocations sont plus fréquentes que d’autres, parmi lesquelles le champ sémantique de l’accueil, de la guerre, du conflit politique ainsi que le mot quota tiennent une place préférentielle aux côtés de réfugié, alors que migrant est plus souvent associé à économique. En confirmant que les deux termes se chevauchent rarement, ces résultats penchent en faveur d’H2, même si quelques exemples du corpus ont démontré que l’usage des termes est parfois aléatoire.

Pour conclure, en dépit des quelques exemples qui prouvent que l’usage des deux lemmes n’est pas clairement fixé dans les discours journalistiques, nous pouvons affirmer que le débat a eu un impact sur l’emploi des termes, mais pas exactement comme l’aurait souhaité la chaîne d’informations qatarie. Si le terme réfugié a été recalibré selon son sens légal, le mot migrant n’a pas été supprimé mais plutôt renforcé dans son contexte économique. Au fur et à mesure de l’évolution des évènements médiatiques, de futures recherches seront nécessaires pour comprendre comment les mots spécialisés dans la dénomination des personnes en déplacement développent de nouvelles représentations sociales et enregistrent les usages discursifs ainsi que les changements sémantiques.

Notes   [ + ]

1. “Why Al Jazeera will not say Mediterranean migrants”, http://www.aljazeera.com/blogs/editors-blog/2015/08/al-jazeera-mediterranean-migrants-150820082226309.html
2. Plus particulièrement ce que les auteur-e-s appellent consistent collocates, c’est-à-dire les collocations qui ne sont ni saisonnières ni dépendantes du contexte.
3. “BBC. Editorial Guidelines”, http://www.bbc.co.uk/editorialguidelines/guidance/terrorism-language/guidance-full
4. “‘Homophobia’ and ‘Islamophobia’ are the right words for the job” (The Guardian, 27/11/2012),https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/nov/27/homophobia-islamophobia-right-words-associated-press
5. « Islamophobie: un abus de langage » (Libération, 20/9/2013), http://www.liberation.fr/france/2013/09/20/islamophobie-un-abus-de-langage_933600
6. « Classement presse quotidienne nationale 2016-2017 », Alliance pour les chiffres de la presse et des médias,  http://www.acpm.fr/Chiffres/Diffusion/La-Presse-Payante/Presse-Quotidienne-Nationale
7. Nous préférons parler de référent plutôt que de synonyme car nous ne savons pas si avant le débat les journalistes considéraient les deux termes comme synonymes. D’un autre côté, vu les usages discursifs, nous pouvons penser qu’ils les considèrent comme interchangeables dans la plupart des contextes et référant au même phénomène social.
8. Voir note 1.
9. “Al Jazeera Denies ‘Politicising’ Migrant Crisis In Deciding To Call People ‘Refugees’ Instead”, 25/08/2015.
10. « Au moins 400 migrants disparus dans un naufrage en Méditerranée » (lemonde.fr,14.04.2015).
11. Why are white people expats when the rest of us are immigrants?, theguardian.com, 13/03/2015
12. La Convention de Genève de 1951 stipule qu’est réfugiée toute personne « (2) Qui, par suite d’événements survenus avant le premier janvier 1951 et craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner. » (http://www.ohchr.org/FR/ProfessionalInterest/Pages/StatusOfRefugees.aspx)
13. Sous le label AD, nous considérons l’Analyse de Discours française ainsi que la Critical Discourse Analysis, deux cadres théoriques de la même famille partageant des origines communes dans les écritures de Foucault et de Bakhtine. Si les concepts développés sont différents, ils demeurent parfaitement compatibles et complémentaires.
14. Laurence Antony’s AntConc software, http://www.laurenceanthony.net/software.html.


Pour citer cette article

et , "La nomination des migrants dans Le Monde et Le Figaro. Analyse d’une catégorisation polémique", REFSICOM [en ligne], Médias et migrations/immigrations 1. Des représentations aux traitements des médias traditionnels, mis en ligne le 23 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/415