Réalités et enjeux de l’offre médiatique à caractère culturel et linguistique. Processus de construction de l’identité amazighe dans la région d’Agadir

, et

Résumés

Depuis la fin du siècle dernier, des médias alternatifs se développent face aux médias dominants, répondant au besoin de certains groupes mal représentés sur la scène médiatique. Au Maroc, la culture arabo-musulmane a été privilégiée en tant que culture nationale au détriment d’autres identités culturelles et religieuses, y compris la culture amazighe. En 2010, une chaîne télévisée « culturelle » est créée à côté d’une radio nationale dans le but de préserver et de valoriser la culture amazighe.

L’intérêt de notre recherche est centré sur les spécificités des usages audiovisuels dans la région d’Agadir en lien avec l’identité culturelle. Nous questionnons le rôle joué par les médias amazighs dans les processus de construction de l'identité amazighe à travers une enquête menée auprès de la population locale et des producteurs de ces médias.
Since the end of the last century, alternative media have developed to cope with the mainstream media, responding to the need of certain groups poorly represented on the media scene. In Morocco, Arab-Muslim culture has been favored as a national culture to the detriment of other cultural and religious identities, including Amazigh culture. In 2010, a public national television channel was created next to a national radio, in order to preserve and enhance this culture. The interest of our research focuses on the specificities of the audiovisual uses in the Agadir region in relation to cultural identity. We question the role played by the Amazigh media in the process of building the Amazigh identity through a survey of the local population and the producers of these media.

Texte intégral

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Avec la mondialisation et l’essor des moyens de communication, les craintes d’une éventuelle perte des particularismes identitaires et culturels de groupes sociaux se sont multipliées. En réaction au mouvement d’homogénéisation idéologique, économique, culturelle et médiatique, se développent en parallèle, un peu partout dans le monde, des médias alternatifs aux médias dominants. De nombreuses études sur la question (Rigoni, 2010 ; Ben Amor-Mathieu, 2000 ; Mattelart, 2007 ; Malonga, 2008 ; Dayan, 1997 ; Proulx et Bélanger, 2001 ; etc.), montrent des médias répondant à la demande sociale de certains groupes mal représentés sur la scène médiatique : médias de minorités, médias autochtones, ethniques, identitaires, communautaires, etc. Ces médias se présentent sous différentes formes en termes d’appellation, de techniques, de contenu ou de stratégies, et semblent désormais s’imposer dans les espaces publics aussi bien médiatiques que politiques comme des lieux de revendication, de reconstruction identitaire et de participation à la vie sociale.

Pendant la deuxième moitié du siècle dernier, les politiques ont favorisé la diffusion, via les médias classiques, de l’idée d’un nationalisme servant la construction des identités nationales. Au Maghreb, la culture arabo-musulmane a été privilégiée au détriment d’autres cultures minoritaires[1]Le recensement de la population et de l’habitat de 2014 estime le nombre d’Amazighophones au Maroc à 27%. Cette culture est donc considérée ...continue existantes, y compris la culture amazighe[2]Qualifiée de « berbère » ou d’« amazighe ». Nous avons privilégié la dénomination « amazigh » en référence à son appellation ...continue. La libéralisation des médias audiovisuels au Maroc en 2005 a permis à de nouvelles chaînes médiatiques de voir le jour : des télévisions publiques thématiques, des décrochages régionaux de la radio nationale publique, une chaîne télévisée privée, des radios thématiques publiques et une multitude de radios privées. Dans ce sens, une chaîne nationale publique, Tamazight TV, est créée en 2010, à côté d’une radio nationale déjà existante, dont le but officiel est de promouvoir, de préserver et de valoriser la langue et la culture amazighes.

L’intérêt de notre recherche est de saisir les spécificités des usages audiovisuels dans la région d’Agadir sous l’angle des identités culturelles. Ainsi, notre fil conducteur s’annonce comme suit : jusqu’à quel point, et sous quelles modalités, peut-on considérer les médias audiovisuels amazighs comme des vecteurs d’« une identité culturelle amazighe » dans la région d’Agadir et son arrière-pays immédiat ? Une enquête réalisée en 2012 (Toumi et al., 2014) a fait ressortir le peu d’intérêt accordé à ce moment-là à la télévision nationale Tamazight TV de la part des amazighophones. Ainsi nous postulons que le caractère populaire et la diversité régionale de la culture amazighe constituent des freins dans l’appropriation des médias amazighs. Ces derniers peineraient à séduire certaines catégories sociales par leur contenu populaire. L’hétérogénéité de la culture amazighe est un facteur contrariant la compréhension et l’assimilation qui permettraient une identification à ces chaînes. Du côté de l’offre, nous avançons que les producteurs médiatiques parient sur le sentiment d’appartenance culturelle et le désir d’affirmation identitaire des téléspectateurs/auditeurs afin de s’assurer une audience. En effet, afin de se positionner face à une offre nationale internationale abondante et plus séduisante (Daghmi, Pulvar, Toumi, 2012)[3]La première enquête de terrain sur la question des usages médiatiques au Maroc montre que les télévisions les plus regardées au Maroc sont ...continue, l’atout de ces médias serait la proximité géographique, culturelle et linguistique qui fait leur particularité. Nous pensons cependant que les décideurs des médias audiovisuels à caractère culturel ont une vision stéréotypée de l’identité culturelle et des marqueurs identitaires de leur audience, réduisant ainsi la représentation de cette culture à son aspect « folklorique ».

Visibilité médiatique de la culture amazighe

Notre contribution s’inscrit dans l’élan des récentes études des usages inspirée du courant des Cultural Studies. Selon Dayan, les études de la réception

ne se contentent pas de parler ‘du’ public ou ‘au nom du’ public. Elles tentent de faire entendre sa voix car elles sont liées à un double projet. Projet de connaissance de la culture des autres; projet de reconnaissance, de la légitimité ou de la validité de cette culture. Etudier la réception, c'est entrer dans l'intimité de ces autres et envisager que les univers de signification qui y sont élaborés puissent d’être caractérisés autrement qu'en termes d'aliénation ou de déficit. (Dayan, 1992, 142)

L’étude de la réception cesse d’être spécifiquement fonctionnaliste ou culturaliste, et se positionne dans un contexte plus général, comprenant les interactions entre les différents acteurs qui permet de rendre compte des enjeux sociaux concernant les usages des médias. Les récentes études ne consistent plus à identifier les groupes de récepteurs ou à étudier les interprétations spécifiques des sous-groupes, mais de saisir le jeu d’échange entre identités sociales et relations spécifiques aux médias. Il s’agit de dépasser le moment de la réception, conçu comme un échange simple et isolable entre un texte et son lecteur, et de l’envisager d’un point de vue de l’ethnographie des pratiques de la réception en analysant les contextes sociaux dans lesquels s’inscrivent ces usages (Maigret, 2013, 236-237). L’idée d’un public homogène et stable est critiquée et laisse place à une pluralisation de ses formes.

Le courant des Cultural Studies est pour nous intéressant dans le sens où il a, d’une part, introduit l’intérêt scientifique pour les usages médiatiques des groupes minoritaires, et, d’autre part, réhabilité le statut du récepteur en lui octroyant une possibilité de résistance tout en replaçant la réception dans un contexte sociopolitique plus large. Il s’agit donc, d’un côté, de réhabiliter le statut du récepteur qui n’est plus considéré comme passif, pour étudier plutôt les stratégies de réception et les logiques d’action face aux médias dominants. D’un autre côté, les médias sont dorénavant considérés comme des médiations parmi d’autres. Il s’agit également de replacer la réception dans son contexte sociopolitique, elle n’est donc plus étudiée de manière autonome, ni à travers l’unique prisme des analystes ou des producteurs. L’influence exercée par les médias n’est pas écartée pour autant, elle est relativisée, pondérée et reliée à d’autres facteurs d’influence, permettant de s’éloigner d’une vision médiacentriste. Afin de dépasser le médiacentrisme, Martín-Barbero propose un déplacement méthodologique :

C’est ainsi que la communication devient, pour nous, une question de médiations davantage que de moyens de communication, une question de culture et, partant, non seulement de connaissances, mais de re-connaissance. Cette reconnaissance exige, d’entrée de jeu, une opération de déplacement méthodologique pour re-voir le processus entier de la communication depuis son autre côté, celui de la réception, celui des résistances qui s’y appliquent, celui de l’appropriation envisagée du point de vue des usages. (Martín-Barbero, 2002, 20)

Les médias, en tant que structures de médiation, diffusent les standards représentatifs des imaginaires collectifs et participent ainsi à renforcer les croyances et les stéréotypes (Daghmi, Pulvar, 2006). Ils s’alimentent et alimentent des significations sociales standards. Pendant plusieurs années, les médias ont participé d’une certaine manière à la stigmatisation et la discrimination envers les Amazighs en les rendant invisibles de la scène médiatique. Le processus de construction identitaire, qui consiste en l’appropriation du sujet de la réalité qui lui est présentée et l’élaboration psychologique et sociale de cette dernière pour l’intégrer dans son système de valeurs (Jodelet, 1989, 37), se concrétise dans ce cas par un processus de non-représentation et d’absence d’un groupe culturel du paysage médiatique (Tilli, 2013, 389).

Il faut dire que les médias constituent des lieux de reconnaissance jouant un rôle dans la définition de soi (Malonga, 2008, 163). La communauté amazighe doit également passer par la visibilité médiatique afin de légitimer son appartenance à la société et d’améliorer son image. En effet, les représentations positives véhiculées par les médias permettront une cohésion et une valorisation identitaire. « Les représentations sociales contribuent à la construction identitaire des groupes en leur permettant de définir un positionnement social symbolique et de s’appuyer sur des objets sociaux pour affirmer leur spécificité et se valoriser (Cohen-Scali et al., 2008). »

Certes les médias ne sont que des médiations parmi d’autres qui ont un effet sur les perceptions des individus et les représentations sociales, mais il n’en demeure pas moins qu’ils ont un rôle important dans la modification de ces perceptions et de ces représentations d’autant qu’ils ont pénétré massivement la vie quotidienne des individus (Klein et al., 1996, 57-58).

Objets d’étude et analyse des résultats

Méthodes de collecte et de traitement des données

Nous privilégions ici une approche empirique afin saisir le jeu d’échange entre identités sociales et relations spécifiques aux médias, de questionner la conscience identitaire et de mettre en lumière des motivations qui conditionnent le choix d’un média[4]Nous avons effectué une enquête auprès de la population d’une région fortement peuplée d’amazighophones. Selon les données du recensement ...continue. Ce type d’enquête a été choisi afin de pouvoir toucher le plus grand nombre et récolter ainsi les différentes opinions représentant notre région d’étude. La distribution s’est faite par lieu d’habitation en s’appuyant sur les données du recensement de la population de l’année 2014. Les questionnaires ont été administrés en face à face et de manière assistée. En parallèle, nous avons effectué une enquête qualitative (entretiens semi-directifs) auprès des directeurs des médias étudiés pour une mise en perspective des objectifs de ces derniers avec les attentes des auditeurs/téléspectateurs.

La répartition des variables de l’âge, du sexe et du lieu de résidence sont les quotas sur lesquels nous nous sommes basés afin d’élaborer un échantillon avec une structure semblable à la population mère.

Figure 1 : Répartition des variables de l’âge et du lieu de résidence
Figure 2 : Répartition des variables genre et milieu d’habitation

Pratiques audiovisuelles dans la région d’Agadir

La télévision dans la région d’Agadir, comme dans tout le Maroc, est un média banalisé : près de 99,6% de notre échantillon compte au moins un poste de télévision alors que seul 0,4% n’en dispose d’aucun. La présence de la télévision et son usage sont perçus comme une évidence (Daghmi, Pulvar, Toumi, 2012).

Figure 3 : Caractéristiques des usages de la télévision et la radio

Pour ce qui est de la radio, la plupart des interrogés (93,3%) y ont un accès. Mais si cette dernière est accessible, son usage n’est pas aussi fréquent que celui de la télévision. Les pratiques télévisuelles et radiophoniques sont des activités qui ont tendance à être ritualisées, car elles sont généralement associées à d’autres activités (en voiture, au travail, accompagnement des repas) ou à des horaires spécifiques (la radio au réveil et la télévision le soir). La télévision est surtout un moyen de divertissement, ensuite d’information, alors que la radio est d’abord appréciée pour son contenu éducatif et instructif, ensuite pour les divertissements et les informations.

L’analyse des pratiques télévisuelles a révélé que la deuxième chaîne nationale marocaine, 2M, se retrouve en tête des chaînes les plus regardées dans la région d’Agadir, suivie de près par National Geographic et Medi1 TV. La chaîne spécialisée dans les films documentaires, National Geographic, semble répondre au désir des téléspectateurs d’apprendre et de s’informer tout en se divertissant. Les chaînes 2M et Medi1 TV sont considérées comme les chaînes marocaines les plus avancées et attirent les téléspectateurs marocains par les divertissements, les débats politiques et des émissions à caractère social. Les chaînes nationales Al Aoula et Tamazight du groupe SNRT se retrouvent respectivement en quatrième et cinquième positions. C’est dire que la chaîne Tamazight commence à se faire une place depuis son lancement en 2010, alors que lors des enquêtes précédentes (Daghmi et al., 2012), elle se trouvait loin derrière dans le classement des chaînes préférées. Cela est dû notamment au prolongement des heures de diffusion et à l’intégration de la chaîne dans la diffusion satellitaire, alors qu’elle n’était captée au départ qu’à travers le récepteur terrestre, ce qui l’a rendue plus accessible.

Figure 4 : Classement des télévisions les plus regardées

En ce qui concerne la radio, ce sont les radios privées locales qui arrivent en première position, MFM Souss et Radio Plus Agadir, suivies par une radio privée nationale, Medradio, qui se distingue par une multitude d’émissions sur la société, la vie de famille, l’éducation, la psychologie, etc.

Figure 5 : Classement des radios les plus écoutées

Les résultats de notre enquête ont mis en relief l’importance de l’appréciation du contenu dans le choix d’une chaîne télévisée ou d’une station radiophonique. Les téléspectateurs/auditeurs de la région d’Agadir, bien qu’étant amazighophones, se tournent vers des médias présentant un contenu attrayant plutôt que vers des médias représentant la culture amazighe. L’appréciation du contenu s’avère plus déterminante qu’une quelconque revendication d’ordre culturel ou identitaire. Toutefois, nous pensons que la présence de la culture amazighe, notamment à travers la langue qui est le signe le plus distinctif de cette culture, suscite une attention supplémentaire. D’autant plus que l’appartenance à cette culture et le fait qu’un média les représente constitue des raisons pour le choix d’une chaîne, bien qu’elles soient en position seconde par rapport à l’utilité ou au plaisir tirés de cet usage.

Par ailleurs, l’enquête démontre que la défaillance de la qualité du contenu engendre chez certains le rejet, refusant de regarder/écouter les chaînes amazighes pour la seule appartenance culturelle, considérant que l’absence de qualité ne fait que confirmer que l’existence de ces médias s’appuie sur la seule base d’une stratégie politique dépourvue d’une réelle intention de répondre aux attentes des Amazighs.

Télévision amazighe, une chaîne familiale

La chaîne Tamazight TV, malgré ses lacunes et ses limites (qualité de l’image, durée de diffusion limitée, réutilisation des programmes des autres chaînes publiques pour alimenter sa programmation), semble désormais se frayer timidement un chemin dans la liste des chaînes les plus regardées dans la région d’Agadir, à savoir l’offre télévisuelle marocaine et étrangère.

Singulièrement, les chaînes télévisuelles les plus regardées en famille sont les chaînes marocaines. Parmi ces chaînes nous retrouvons Tamazight TV en seconde position après 2M. La position importante que revêt la chaîne amazighe dans la pratique collective de la télévision renvoie à la transmission et au partage de la culture et de la langue au sein des familles amazighophones. Une construction identitaire se fait autour de cette chaîne à travers la négociation des valeurs, de l’appartenance et des traditions en lien avec les membres de la famille.

Figure 6 : Usages en famille de la télévision

Si la chaîne est avant tout un moyen de divertissement, elle attire néanmoins des téléspectateurs en recherche d’une visibilité médiatique de leur langue, de leur culture et de leur origine. Ces téléspectateurs, qui cherchent à se retrouver dans cette chaîne et à s’y identifier, ont intégré celle-ci dans la sphère familiale et l’utilisent pour apprendre de nouvelles choses sur leur culture et leur langue. La chaîne Tamazight TV constitue une fenêtre sur l’ensemble culturel amazigh marocain et devient ainsi une source de (re)découverte d’une certaine identité culturelle amazighe. Conséquemment, nous pouvons avancer les prémisses d’une construction d’un sentiment d’appartenance à la communauté amazighe marocaine autour de cette télévision.

Radio amazigh, un style « conservateur »

Si, pour nos répondants, la radio en général sert d’abord à s’instruire, les radios locales qui arrivent en tête de liste ainsi que Radio amazigh sont appréciées en premier chef par leur contenu divertissant, alors que le contenu éducatif, instructif ou informatif arrive en second. Les radios privées sont plus attrayantes que celles du secteur public notamment pour leur style moderne et la liberté de ton qui les caractérisent. En effet, contrairement aux radios publiques, ces radios sont plus appréciées depuis la libéralisation des ondes pour leur style « osé », moderne, diversifié et plus proche des auditeurs, de leurs soucis et de leur vie quotidienne. Radio amazigh souffre de son image de radio publique, sous tutelle à l’opposé des radios privées. Les auditeurs préférant les radios publiques sont surtout des personnes âgées qui adhèrent à un style qu’ils décrivent eux-mêmes comme « conservateur ».

Le caractère culturel joue un rôle important dans le choix et l’appréciation de la radio même si le contenu est primordial. Les auditeurs de Radio amazigh convergent vers le critère linguistique, les œuvres musicales et globalement les éléments absents des grilles de programmation des autres radios. En général, les émissions en amazigh intéressent surtout les personnes les plus âgées, les moins diplômées, et même les ruraux davantage que les citadins. Les personnes plus jeunes et/ou plus diplômées aspirent à des émissions plus modernes et à un niveau intellectuel plus soutenu. De plus, Radio Amazigh, à l’instar de la télévision amazighe, est freinée par la diversité des variantes amazighes, ce qui la rend peu compréhensible par les auditeurs amazighophones.

Discussion des résultats

Participation à la cohésion sociale

Les publics semblent intégrer l’idée véhiculée sur la culture amazighe en tant que partie intégrante d’une culture marocaine globale et comme une composition mosaïque. De même que l’appellation « amazigh » qui, fortement médiatisée notamment depuis l’officialisation de la langue amazighe, est comprise comme rassemblant les différentes cultures amazighes régionales (tarifit, tachelhit et tamazight) ; une union concrétisée par la télévision et la radio amazighes, qui représentent une culture amazighe marocaine composée des trois variantes.

Si une frange des publics est favorable à cette cohésion qui se construit autour des chaînes amazighes visant à créer une « communauté imaginée »[5]Le concept est emprunté à Anderson (1996). La communauté amazighe marocaine est une construction s’appuyant sur les données ...continue d’Amazighs du Maroc, d’autres le sont moins et désirent que chacune des trois variantes ait sa propre chaîne régionale, notamment en raison de la difficulté de compréhension des variantes. La vision d’une communauté amazighe marocaine est freinée par la diversité des variantes et des dialectes, ainsi que la réticence mutuelle de ces sous-communautés. L’enjeu majeur tourne autour de l’écartement entre la cohésion sociale de la communauté amazighe et la standardisation de la langue, conditions favorables à cette culture qui aura alors plus de poids et sera plus coordonnée d’une part. De l’autre, les particularités régionales, notamment les variétés linguistiques, devront s’effacer pour faire place à une culture commune.

Les médias étudiés affirment travailler pour l’accompagnement du développement de la culture amazighe au Maroc, notamment en luttant contre l’image négative et stéréotypée des Amazighs. Cependant, nous sommes loin de la conception de médias identitaires ou communautaires. La logique de l’utilisation de la culture amazighe par les médias étudiés s’inscrit davantage dans une stratégie politique que dans une logique économique de l’offre médiatique.

La culture amazighe, entre oralité et folklore

Positionnées ainsi, les chaînes amazighes érigent l’aspect linguistique et l’oralité quasi-exclusivement comme les principaux étendards de la culture amazighe. Certes, les médias audiovisuels sont les supports les plus adaptés pour la diffusion d’une langue dont l’oralité est prégnante. Cependant, si l’audiovisuel peut encourager l’intégration de cette langue et sa diffusion médiatique, il la limite au seul cadre de l’oralité. Pour les acteurs médiatiques eux-mêmes, le manque des émissions « sérieuses » en amazigh est dû à l’insuffisance des moyens et à la prégnance de l’aspect folklorique de cette culture.

Les médias étudiés sont composés de plusieurs langues et variantes linguistiques. Les chaînes nationales amazighes doivent composer avec les variantes de l’amazigh, de l’arabe et, occasionnellement, du français. En effet, selon leurs cahiers de charges, ces chaînes sont destinées à tous les Marocains et ne doivent en aucun cas favoriser le « repli communautaire ». La conséquence de ce positionnement politique dicté par le pouvoir central est le désintérêt des publics non-amazighophones qui considèrent, à juste titre, ces chaînes comme exclusivement amazighes en raison de la barrière linguistique hormis quelques rares personnes voulant apprendre la langue amazighe ou en appréciant la musique. Quant aux amazighophones, malgré une quasi-absence de leur langue du paysage audiovisuel marocain, sont réfractaires face au choix d’hétérogénéité linguistique adopté par ces médias. Ils privilégieraient l’exclusivité d’usage d’une seule variante de l’amazigh, la leur, dans les médias à caractère culturel.

Mal-être politique face à la diversité

Les réticences politiques face à une reconnaissance de la diversité culturelle se justifient par la sauvegarde d’une unité nationale traduite par une culture homogène. Dans cette optique, l’État marocain semble copier sur un modèle niant les différences culturelles régionales contrairement à d’autre pays comme l’Espagne, la Grande Bretagne ou encore le Canada.

Les radios et télévisions publiques à caractère culturel ou régional disposent de ressources limitées compte tenu de leur statut de médias « secondaires » par rapport aux médias nationaux les plus influents (la première chaîne télévisée généraliste et la radio nationale par exemple). Tamazight TV et Radio Amazigh sont certes des médias généralistes nationaux mais sont mis à la même échelle que les médias spécialisés et thématiques. De ce fait, leur dépendance envers l’État et leurs ressources insuffisantes entravent leur développement.

De plus, les médias publics refusent de représenter une « communauté » en particulier et insistent sur le caractère fédérateur des offres destinées à tous les Marocains. Ils considèrent les « Marocains amazighophones » comme leur cœur de cible alors que la cible générale est l’« ensemble des Marocains ».

Conclusion

Si, dans le choix d’un média, l’appréciation du contenu l’emporte sur tout autre aspect, l’appartenance à la culture amazighe reste une motivation non négligeable malgré sa position seconde. La majorité des téléspectateurs/auditeurs de la région d’Agadir et son arrière-pays immédiat recherchent une reconnaissance au niveau médiatique attestant de leur existence en tant que Marocains. Cependant ce désir d’affirmation identitaire n’engendre pas, dans la plupart des cas, une position de revendication dans les pratiques médiatiques en audiovisuel. Les médias étudiés ont certes un contenu culturel, mais sont loin d’être catégorisés comme des médias identitaires, communautaires ou des minorités. Ce sont des médias destinés à « tous les Marocains » – bien que les non-amazighophones ne s’y intéressent pas – et semblent pâtir d’un manque de moyens, de ressources et d’un excès de contrôle du pouvoir central entravant leurs productions.

La proximité linguistique et culturelle est un atout pour les médias étudiés. Ces derniers mobilisent certains aspects de cette culture, notamment la langue qui est le signe le plus distinctif, leur permettant de se faire une audience et de se positionner par rapport aux médias nationaux et internationaux. Le divertissement, imprégné par l’oralité et le folklore, est à la fois un propulseur et un handicap à la représentation médiatique de cette culture. Il constitue un avantage considérable permettant un attrait des « masses », qui est une condition sine qua non pour la survie des médias de grande diffusion, mais l’enfonce dans une superficialité et un manque de qualité qui pourraient porter préjudice à la légitimité de cette culture encore précaire malgré son officialisation.

Les chaînes amazighes contribuent au processus de construction de l’identité culturelle amazighe à travers, d’une part, la reconnaissance de l’existence de cette culture conférée par sa visibilité médiatique, et d’autre part, la participation à la construction de repères sociohistoriques de cette culture et à la conservation d’un versant de son patrimoine. Cependant, la difficulté de compréhension des variantes de la langue constitue un frein à cette vision d’une culture amazighe marocaine à laquelle tous les Amazighs marocains peuvent potentiellement s’identifier. De plus, le manque de développement des chaînes et leur dépendance envers l’État qui, en leur accordant qu’une infime partie du budget de la radio-télévision publique nationale, rend visible sa réticence envers les particularités culturelles ou régionale qui menaceraient à terme son existence. Toutefois, l’appropriation symbolique et le sentiment d’appartenance à la communauté amazighe marocaine est en train de se construire autour de la télévision amazighe. La Radio Amazigh est, quant à elle, peu appréciée et ne bénéficie que de très peu d’intérêt. Ce constat confirme de la sorte qu’une offre médiatique doit en grande partie se soumettre aux dictats des audiences et du marché avant d’espérer accomplir une quelconque « mission » identitaire.

Notes   [ + ]

1. Le recensement de la population et de l’habitat de 2014 estime le nombre d’Amazighophones au Maroc à 27%. Cette culture est donc considérée par les institutions officielles comme minoritaire. Nous considérons la culture amazighe comme une culture minorisée car elle bénéficie de peu de place dans les institutions officielles, notamment les médias et l’enseignement.
2. Qualifiée de « berbère » ou d’« amazighe ». Nous avons privilégié la dénomination « amazigh » en référence à son appellation officielle au Maroc. Notre utilisation de ce terme ne détermine aucunement un positionnement idéologique ou politique.
3. La première enquête de terrain sur la question des usages médiatiques au Maroc montre que les télévisions les plus regardées au Maroc sont étrangères. Daghmi F., Pulvar O., Toumi F., (2012), « Médias et publics au Maroc » in Les Enjeux de l’information et de la communication, octobre 2012, 14 p. http://w3.u-grenoble3.fr/les_enjeux/2012/Pulvar-et-al/index.html
4. Nous avons effectué une enquête auprès de la population d’une région fortement peuplée d’amazighophones. Selon les données du recensement de la population de 2014 au Maroc, les amazighophones de notre région d’étude sont estimés à 62,6% de la population totale. L’enquête par questionnaire (plus de 50 questions, essentiellement dites ouvertes) a été menée entre janvier et avril 2016 sur 1142 individus dans la région d’Agadir et son arrière-pays immédiat. Le traitement des résultats s’est fait à l’aide du logiciel Sphinx.
5. Le concept est emprunté à Anderson (1996). La communauté amazighe marocaine est une construction s’appuyant sur les données socio-anthropologiques et politiques. Les efforts de standardisation, notamment de la langue, témoignent de cette construction.


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Pour citer cette article

, et , "Réalités et enjeux de l’offre médiatique à caractère culturel et linguistique. Processus de construction de l’identité amazighe dans la région d’Agadir", REFSICOM [en ligne], Médias et migrations/immigrations 1. Des représentations aux traitements des médias traditionnels, mis en ligne le 23 novembre 2018, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/404