Terrasses et kalachnikovs

Résumés

Cet article tente de saisir les positionnements idéologiques de la jeune génération visée par les attentats de novembre 2015, à Paris, à partir de la polémique créée sur les réseaux sociaux par le hashtag « je suis en terrasse ». Cette polémique est le symptôme d’une crise identitaire que le triple piège instauré par la montée sécuritaire, l’islamophobie et le regain nationaliste a engendrée. Un sous bassement politique conséquent semble manquer à cette riposte. Le mise en perspective avec un autre attentat en Côte d’Ivoire quelques mois plus tard montre la difficulté du microcosme qui fréquente les terrasses de café, à Paris, et s’exprime avec ce hashtag, à envisager le contexte global et politique plus vaste qui a engendré les attentats. La légèreté du hashtag considéré ne révèle-t-elle pas une certaine vacuité face aux enjeux contemporains du monde ?
This article tries to grasp the ideological positions of the young generation targetted by the attacks of November 2015, in Paris, from the controversy created on social networks by the hashtag « I’m on the terrace ». This polemics is the symptom of a crisis of identity that the triple trap created by the encrease of security, islamophobia and the nationalist revival has engendered. A consistent political underpinnings seems to be lacking in this response. The setting in perspective with another attack, in Ivory Coast, a few monthsl ater, shows the difficulty of the microcosm which frequents the terraces, and expresses with this hashtag, to envisage the braoder social and political context which generated the attacks. Does the lightness of the hashtag do not reveal a certain emptiness in the face of the contemporary challenges of the world ?

Texte intégral

A+ A-

Les réseaux sociaux sont devenus des porte identités[1]Erwing Goffman, Stigmate, les usages sociaux du handicap, Paris Minuit, 1975 pour la trad. collectives ou individuelles qui expriment les valeurs et les mots d’ordre d’une communauté.

Dans plusieurs circonstances, on a vu les acteurs de l’actualité ou de la société en marche s’en emparer pour coordonner une action militante ou exprimer des réactions face à un évènement spécifique. L’internet n’est pas géolocalisable et les individus reliés par un réseau facebook ou autre peuvent se situer partout dans le monde. Mais si l’actualité qui les relie est, elle, localisée, alors les membres de la communauté virtuelle peuvent l’être aussi. L’année 2015 a vu un ensemble d’attentats se produire à Paris et une solidarité internationale pour cette ville s’est exprimée à la fois sur les réseaux et dans le monde politique et social.

Nous nous intéresserons plus précisément ici à un des slogans apparus sur les réseaux virtuels après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Ce dernier attentat de l’année à Paris a suscité des réactions différentes des précédents car il a touché une population jeune et parisienne dans ses habitudes et ses loisirs, sans doute emblématique de notre société. Ceci dit les valeurs que cette jeunesse peut véhiculer ne sont pas spécifiques aux jeunes parisiens. Le film tunisien « A peine j’ouvre les yeux » de Leyla Bouzid montre aussi des jeunes gens épris de musique et de liberté qui explorent, dans une société contrainte par un ordre répressif, des façons de vivre et d’aimer qui n’entrent pas dans le courant tunisien dominant. On a vu cette jeunesse se mettre en mouvement et précipiter l’éclosion de transformations de grande ampleur dans les pays qui ont connu les soulèvements arabes. Mais revenons à Paris.

Aux lendemains du 13 novembre, l’État français déclare l’état d’urgence et recommande aux citoyens de ne pas sortir. Apparaît alors sur internet le slogan « je suis en terrasse » qui étonne par sa simplicité et l’évocation poétique des terrasses des cafés de Paris qui, depuis Robert Doisneau et les photographes humanistes des années 20 qui les ont immortalisées, symbolisent le plaisir de vivre « à la parisienne ». Deux thèmes sont présents dans ces photographies : l’amour, comme dans le fameux « baiser de l’hôtel de ville » et l’attachement des parisiens à leurs célèbres terrasses, symboles d’émancipation et de joie de vivre[2]On peut citer les photographes suivants : Ketesz avec « à la terrasse d’un café » 1925, Brassaï, « place d’Italie », 1932, Édouard ...continue. Le slogan « je suis en terrasse » ne se présente donc pas comme directement politique mais comme une injonction à l’hédonisme et un rappel de la tradition française. Il s’oppose au mot d’ordre étatique recommandant de ne pas sortir mais également à une menace diffuse qui plane désormais sur des sociétés considérées comme malsaines par les mouvements islamistes intégristes qui dénoncent la dépravation des sociétés occidentales. Les jeunes parisiens victimes des attentats refusent d’être pris en otages entre ces deux discours, celui de la sécurité et celui de l’intégrisme… On ne doit pas oublier que ce slogan manifeste aussi les intérêts d’une profession, celle des limonadiers, qui voient leurs terrasses désertées dans cette période troublée.

L’analyse sociologique ne peut rester à ce niveau de généralité. Pas plus que de défendre l’hypothèse d’un choc des civilisations on ne peut opposer trop vite, ceux qui vivent la liberté et les autres, les Occidentaux et les Musulmans, etc. Nous reviendrons donc à une analyse de messages et hashtags parus sur internet à cette période et des controverses qu’ils ont suscités.

En conclusion nous éclairerons ceux-ci et les évènements qui les ont provoqués avec l’évocation d’un autre attentat apparu dans un autre contexte, à Grand Bassam, à Abidjan, le 13 mars 2016, contexte politique et social qui explique d’une autre façon ce qui se joue dans le microcosme français. L’internationalisation de l’actualité renvoie les souffrances locales à une géographie et de la colère et des peurs qui s’expliquent entre autres par une montée en puissance des disparités sociales qui, avec les réseaux également, deviennent de plus en plus visibles de tous.

Figure 1. Grégoire Lecalot, twitter, publié le 15 novembre 2015

Une génération se définit par un âge et une période historique mais aussi par un contexte local. L’expression « génération Bataclan » créée par le journal libération et reprise par les politiques n’est peut être qu’une trouvaille médiatique et ne possède pas la dimension sociologique de cette autre appellation « génération 68 ». Elle constituera cependant aussi l’une des façons d’approcher la thématique sous jacente à notre proposition avant d’être critiquée.

Les slogans et hashtags sur internet connaissent des fortunes variées et expriment avec plus ou moins de justesse une identité, une idéologie, un message. Comme l’indique Mario Costa «  le sujet individuel s’ouvre à un hyper-sujet esthétique activé et configuré de plusieurs façons différentes [3]Mario Costa, internet et la globalisation esthétique, l’avenir de l’art et de la philosophie à l’époque des réseaux, paris, l’harmattan, ...continue ». On postulait, dans un article écrit en 1999, que la communication électronique et les réseaux produisent une cyber jeunesse transnationale[4]Myriam Odile Blin, « Email and the students, the social price of access to innovation » in Call and the Learning community, Exter, ELMbank ...continue. Certains auteurs, après Mac Luhan ont considéré également que ces médias produisent de nouvelles tribus. Cette étude n’apportera pas d’élément nouveau à ce type de questionnement : internationalisation versus tribalisation, mais tentera seulement une analyse sociologique de ce que recouvrent les expressions « je suis en terrasse » les hashtags et textes sur les blogs qui s’en sont suivis dans le contexte des attentats terroristes des années 2015 et 2016. Entre vision du local et global, l’analyse doit resituer cette approche au plus près des identités collectives exprimées et des nouvelles données d’information que les réseaux procurent aux citoyens du monde. Comment les communautés de surface virtuelles reflètent elles ou non les identités d’une génération organique ?

La terrasse et ses internautes

Il n’est pas aisé de connaître l’origine exacte du slogan « je suis en terrasse ». Deux pistes ont été trouvées sans qu’on puisse authentifier plus avant les auteurs du slogan. L’une propose les limonadiers de Paris et les syndicats de la profession. La formule« je suis en terrasse » a été en effet accompagnée d’un second slogan moins repris par les internautes « tous au bistrot ». L’autre piste évoque un dessinateur de bande dessinée, Gilles Ciment. Toujours est-il que le slogan est rapidement repris par les internautes sur twitter, facebook et aussi instagram pour les photos. Les internautes postent des selfies d’eux mêmes attablés aux fameuses terrasses parisiennes ou de province, le sourire aux lèvres et le verre à la main en signe de ralliement. Des artistes, écrivains, personnalités telles que Frédérique Bel ou Michèle Laroque se mobilisent et relayent le hashtag et postent leurs photos sur internet… des groupes de réflexion se forment dans les librairies autour d’intellectuels, philosophes, spécialistes ou non des questions sociétales que soulèvent les attentats: une forme de réflexion citoyenne se met en œuvre.

Figure 2. Post de La Grande Librairie, Paris. Information reprise par l’écrivain et bloggeuse Ndeye Fatou Kane sur facebook.

Figure 3. Publié par Paris Match, je suis en terrasse, Paris entre en résistance 17 novembre 2015.

Figure 4. Le slogan «je suis en terrasse », inspiré du célèbre « je suis Charlie » repris par le site de la radio RTL

Mais revenons à l’expression elle même :

« On ne dit pas « boire un coup à la terrasse » ou « sur la terrasse d’un café ». « En terrasse » est une expression lexicalisée et figée, qu’il est difficile de transformer. On ne dit d’ailleurs pas qu’on est en  terrasse si l’on boit un coup sur la terrasse d’un particulier. On dit en revanche « se faire une terrasse », comme on se fait un ciné ou un resto. Être « en terrasse », c’est plus qu’une activité ou une localisation : c’est un état particulier [5]blog Être ou ne pas être #enterrasse ?

Par le-professeur 24Novembre 2015 à 14:17 ...continue ». Une explication historique de l’hédonisme contenu dans cette expression est encore donnée par le même bloggeur :

« Le plaisir, la sociabilité, le bon temps, la conversation : autant de caractéristiques qu’on associe depuis des siècles à la société française, qui fondent l’image qu’en ont les autres et l’image qu’elle se fait d’elle-même. Rabelais, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire : ces auteurs n’ont rien de particulièrement martial et ce ne sont pas les personnages les plus appropriés pour justifier un choc des civilisations, eux qui ont construit l’idée même de tolérance. Ce n’est donc pas parce que la France n’est pas qu’une gigantesque terrasse, et qu’il n’y a pas de terrasse (ou équivalent) qu’en France, qu’il faut rejeter cette image d’Épinal ».
 [6]Idem.

Soit, la terrasse dévient donc le symbole du mode de vie à la française, de cette liberté et de cet hédonisme qui au fil des époques ont pris des tournures différentes depuis l’épicurisme rabelaisien jusqu’aux soirées musicales festives des grandes scènes du rock : les années 20 ou « années folles », lors desquelles les terrasses du Flore, des deux Magots et du Dôme recevaient anonymes et célébrités, les années 50 et Saint Germain des Prés avec ses caves de jazz et ses zazous, puis le XXIème siècle naissant avec un déplacement des lieux branchés de la capitale vers l’est de Paris, Bataclan et bistrots de quartiers.

Figure 5. Photo selfie de deux jeunes parisiennes à la célèbre terrasse des Deux magots à Paris et abondamment reprise par les internautes

Les internautes resituent ainsi dans l’histoire des cafés parisiens les selfies postés sur internet[7]Entre autres pour celle ci Edouard Boubat : à la terrasse des deux Magots, 1953. . D’autres post indiquent « Paris entre en résistance », répondant ainsi mot à mot à la déclaration de Manuel Vals « c’est la guerre ».

Sans doute l’un et l’autre terme, « guerre, résistance » suscités par la montée des peurs que les attentats ont engendrées, possèdent-ils une charge excessive. Le périmètre lexical propre aux termes guerre et résistance ne correspond pas à la réalité vécue[8]Par exemple la chronique humoristique de Guillaume Meurice sur France inter « reporteur de guerre en terrasse » est ce que vous êtes le Jean ...continue. Mais c’est précisément cette montée des peurs que les slogans « même pas peur » ou « je n’ai pas peur » tentent de conjurer qui s’exposent aussi à travers les différents slogans apparaissant sur le net.

Figure 6. Hashtag du site humoristique Golden moustache du 19 novembre 2015

L’humour permet encore un ensemble de digressions à partir du thème, Charlie Hebdo en tête.

Figure 7. Couverture de Charlie Hebdo le mercredi suivant les attentats et titrant « ils ont les armes, on les emmerde, on a le champagne » signé par la dessinatrice Coco et publié le 17 mars reprise par un internaute.
Figure 8. Reprise d’une citation de l’humoriste Jean jacques par un internaute
Figure 9. Citation de Doug Larson reprise avec 10 autres sur citations d’écrivains célèbres sur Paris et la France par le site Topito puis par les internautes au lendemain des attentats

« Être ou ne pas être en terrasse ? »

La polémique monte vite autour des slogans « je suis en terrasse », « tous au bistrot » parce que le groupe, la communauté ou la génération concernés ne se reconnaissent pas entièrement dans l’accent frivole qu’ils mettent en scène et dans la dichotomie qu’ils opèreraient entre ceux qui goûtent la liberté et les autres. Sur « qui sommes nous » vraiment, donc, pas de consensus.

« À peine le mot d’ordre « Je suis en terrasse » commence-t-il à passer de mode que des voix s’élèvent pour le critiquer. Je pense aux articles de Sarah Roubato sur Médiapart et de Bérengère Parmentier dans Libération.
 Moi-même, au moment de poster ce hashtag, j’étais partagé entre le désir de dédramatiser la situation par l’humour et la dérision, la volonté d’affirmer une part de mon identité française, et la peur de donner des arguments à ceux qui croient à un « choc des civilisations ».

Ainsi cette part nationale de l’identité sous entendue dans le « je suis en terrasse » ne fait pas l’unanimité. L’article de Sarah Roubato sur son blog personnel et sur le site de média part est alors souvent repris sur facebook. Un clivage se forme entre les pro « je suis en terrasse »  et les anti « je suis en terrasse » avant qu’un « j e ne suis pas qu’en terrasse », proposé plus tard par Sarah Roubato elle même ne modère la critique.[9]Blog Être ou ne pas être #enterrasse ?

Par le-professeur 24Novembre 2015 à 14:17 ...continue.

« Pourtant aujourd’hui, ce n’est pas en terrasse que j’ai envie d’aller. » écrit Sarah Roubato.« Depuis plusieurs jours, on m’explique que c’est la liberté, la mixité et la légèreté de cette jeunesse qui a été attaquée, et que pour résister, il faut tous aller se boire des bières en terrasse. Je ne suis pas sûre que si les attentats prévus à la Défense avaient eu lieu, on aurait lancé des groupes facebook « Tous en costar au pied des gratte-ciels ! » ni qu’on aurait crié notre fierté d’être un peuple d’employés et de patrons fiers de participer au capitalisme mondial, pas toi ?

On nous raconte qu’on a été attaqués parce qu’on est le grand modèle de la liberté et de la tolérance. De quoi se gargariser et mettre un pansement avec des coeurs sur la blessure de notre crise identitaire. Sauf qu’il existe beaucoup d’autres pays et de villes où la jeunesse est mixte, libre et festive. Vas donc voir les terrasses des cafés de Berlin, d’Amsterdam,  de Barcelone, de Toronto,  de Shanghai, d’Istanbul, de New York ! »[10]Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse Une proposition pour aller au-delà du symbole de la résistance « Tous en ...continue

De cette critique de Sarah Roubato souvent reprise par les internautes ressortent au moins deux thèmes :

  • Les parisiens ne sont pas les seuls à goûter aux terrasses,
  • Notre société est en crise et nous sommes coupables de capitalisme et de post colonialisme.

Si cette bloggeuse ne conclut pas comme le philosophe Michel Onfray à une position qui déculpabilise les auteurs d’attentats terroristes par un jeu de rhétorique pour le moins étrange, le texte de Sarah Roubato condamne malgré tout une certaine jeunesse coupable d’insouciance et de prendre plaisir à la douceur de vivre parisienne en temps de crise.

Les contre critiques fusent aussi et au bout du compte on écrit ici et là qu’aller en terrasse n’est pas incompatible avec une conscience citoyenne élargie. Deux points de vue s’affrontent ou se conjuguent. Les uns affichent leur liberté, leur insouciance et pensent nécessaire de rappeler les valeurs visées par les djihadistes, comme le fait aussi Charlie hebdo. « Buvons, buvons, c’est la meilleure riposte », semblent-ils dire. Certes cette activité n’est qu’un épiphénomène d’une posture plus générale qui donne une large place à la liberté, la tolérance, l’humanisme, mais le slogan invite seulement à aller en terrasse à l’instar des victimes des attentats du 13 novembre, reprenant le geste quotidien d’un grand nombre de jeunes français.

Les autres, animés soit par une mauvaise conscience occidentale soit par un souci de resituer les attentats dans un cadre plus vaste, cherchent une explication politique de dimension internationale aux attentats, perspective qui soumettrait le microcosme parisien à une critique post coloniale. Cette pluralité de voix et de manifestes montre d’une part une liberté de parole sur le net mais aussi le désemparement d’une jeunesse aux repères disparates et aux valeurs contradictoires. Plus qu’une communauté, le « je suis en terrasse » montre une absence de discours commun au sein de la même génération. Une génération doit être porteuse de valeurs ou d’une idéologie qui la soude. C’est là que réside sa dimension symbolique de génération qui fait histoire, au delà de l’agrégat démographique. IL ne semble pas que la génération Bataclan possède un socle de valeurs commun aisément exprimable.

Si Frédérique Bel et Michèle Laroque, toutes les deux actrices, reprennent le slogan sur twitter, on peut malheureusement croire à une forme facile de marketing publicitaire. Pour d’autres, Ban Ki Moon[11]http://openad.tf1.fr/5c/MYTF1NEWS/france/societe/papier/98023726/Top3/default/empty.gif/5849755433315 ...continue en compagnie d’Anne Hidalgo il s’agit peut être de partager l’élan de solidarité post attentats. Mais là encore pour la maire de Paris l’occasion est belle de faire la une des médias. Rien de tel en revanche pour tous les anonymes qui reprennent le slogan parce qu’il leur parle de leur vie quotidienne, en province ou à Paris. De ce côté là, le thème fédère des groupes, autour d’un même slogan un peu partout en France, et ce, quel que soit l’âge. On se sent solidaires des jeunes parisiens disparus dans les attentats, et comme eux français. Ainsi d’un groupe d’habitants de Vierzon :

« Ce que je vous invite à faire est de vous rendre en amis, en famille ou avec des inconnus selon vos préférences, dans le bar ou le café de votre choix afin de profiter de la soirée de ce vendredi, et non rester terrés chez vous.

Je respecte les hommages solennels faits aux victimes ainsi que les minutes de silences, mais quel plus bel hommage qu’un verre levé sur une musique entraînante au milieu d’amis et amies, inconnus et inconnues de tout genre, à ces victimes qui voulaient simplement profiter de la vie ? »[12]Les Vierzonnais résistent aussi : « Tous en terrasse » au Bureau, vendredi à 21 heures (réactualisé) Publié par vierzonitude sur internet le ...continue

Les ennemis complémentaires

On empruntera à Germaine Tillon la notion d’ « ennemis complémentaires » pour qualifier les pôles idéologiques qui constituent la double contrainte à l’intérieur de laquelle doit se situer la génération Bataclan. D’un côté, la menace terroriste de plus en plus précise, qui revendique de cibler ses victimes en fonction de leur appartenance et de leur identité à postériori, semble-t-il, représente, pour des citoyens de moins en moins minoritaires la nouvelle menace pour l’Europe. Et il est symptomatique de retrouver dans les propos mêmes du pape François l’idée d’un risque d’invasion musulmane de l’Europe[13]Migrants : « L’Europe a toujours su aller de l’avant », déclare le Pape François 02 Mars 2016, 18h52 | MAJ : 03 Mars 2016, 07h35 ...continue. Un courant islamophobe[14]Voir à ce propos Raphaël Liogier, le mythe de l’islamisation, Paris, Points seuil, 2012, 2016. se forme et cautionne la mise en place d’un état sécuritaire fossoyeur des libertés individuelles qui ne peut plaire à la génération Bataclan, héritière de la génération 68. Pas plus l’islamophobie et l’extrême droite ne peuvent entrer dans son programme éthique et humaniste. De l’autre, les mouvements terroristes internationalisés continuent à perpétrer leurs attentats dans des endroits plus ou moins attendus de la planète, comme le Sénégal (à venir ?) et la Côte d’Ivoire, peuples amis de la France. Leur violence froide et leur idéologie liberticide inspirent également le rejet. D’un côté comme de l’autre, cette jeunesse mondialiste et anti raciste est renvoyée alors à une francité qu’elle ne sait ni comment définir, ni comment envisager, ni comment défendre, sauf à revendiquer l’adhésion à un élément patrimonial du paysage urbain : la terrasse. Valeurs de liberté et d’hédonisme certes, mais refus de l’enfermement nationaliste, et humanisme transnational. Certains posts tentent timidement d’exprimer cet universalisme idéologique.

Figure 10. Nombreuses déclinaisons sur le thème je suis en terrasse inspiré du « Je suis Charlie » auxquelles ont peut rajouter, ni de la même religion reprises par de nombreux internautes.
Figure 11. Hashtag publié par le site Maliweb le 8 mars 2015 et repris par certains internautes, dessin signé Freddy Matar Cisco.

Cette difficulté à dire le nous, qui doit comprendre aussi les francophones qui vivent hors du territoire s’exprime dans la vacuité du «je suis en terrasse », épinglée par Sarah Roubato. Qu’est ce qu’une résistance en terrasse face à des guerriers en armes et en kalachnikovs ? Le mari d’une jeune femme assassinée lors des attentats du Bataclan écrit « vous n’aurez pas ma haine »[15]Antoine Leiris – « Vous n’aurez pas ma haine » Vendredi … https://fr-fr.facebook.com/antoine.leiris/posts/10154457849999947 à l’attention des djihadistes. Le décalage entre le discours des uns et des autres peut surprendre. Les discours de la résilience, de la fraternité, du pardon ne peuvent être entendus par les djihadistes combattants de DAESH qui tirent sur des innocents. En 68, on pouvait écrire « sous les pavés, la plage », et ce mouvement historique de contestation interne à la société française, Mai 68, n’aura fait que bien peu de victimes (mois de dix morts). On écrivait aussi à cette époque « Faites l’amour, pas la guerre ».Les mœurs bourgeoises d’une société entière ont évolué suite à ce mouvement social parce que son impact politique fut considérable. Mais le message « buvez des coups, ne faites pas la guerre » tel qu’il est sous entendu dans le « je suis en terrasse » est un soliloque qu’on s’adresse à l’entre soi, entre amis sur les réseaux. Il ne parle à aucun adversaire, il rassure seulement ceux qui le partagent, sur l’état d’un monde fragile, le nôtre, mais qui ne disparaît pas[16]« Fluctuat nec mergitur » est apparu aussi sur facebook. La devise en latin de la ville de Paris a également été reprise par les internautes ...continue. Il indique aussi combien la génération Bataclan ne sait ni comment se situer ni comment vivre au temps du terrorisme internationalisé. Certes, elle continuera à boire des verres aux terrasses des cafés. Certes elle continuera d’aller aux concerts rock, certes elle continuera de dire parfois « touche pas à mon pote ». Mais l’éthique consumériste et hédoniste ainsi que la tendre insouciance ne peuvent remplacer la mise en place d’une politique alternative consciente des disparités économiques dans le monde. La génération 68 proposait un programme politique et a transformé sa société. Rien de tel en 2016. Et les derniers attentats à Grand Bassam obligent à un autre regard sur les évènements parisiens.

Géopolitique  du terrorisme

Grand Bassam est situé au bord de la mer à la périphérie d’Abidjan près d’une base militaire française. Son charme désuet est dû aux bâtisses coloniales parfois en ruine et aux rivages azurés face à l’océan. La Côte d’Ivoire possède un taux de croissance économique de presque 9/100 et son principal partenaire reste la France. 20/100 de chrétiens, 20/100 de musulmans, 60/100 d’animistes et une partie de la population intellectuelle souhaitant plus d’autonomie vis à vis des anciennes tutelles coloniales. Facebook a interdit la possibilité de modifier son profil facebook pour manifester sa solidarité avec la Côte d’ivoire (ou Ankara) et si un « je suis la Côte d’Ivoire » timide est apparu sur les réseaux sociaux, le relai de l’évènement sur le net n’a pas connu l’ampleur de ceux qui ont suivi le 13 Novembre[17]L’écrivain Tanella Boni a écrit un poème « je suis Grand Bassam » publié sur le site d’Africultures mais il a peu été repris sur les ...continue. Autres lieux, autres solidarités. Car ce 13 mars renvoie lui à une vérité plus cruelle pour les européens. La dimension économique et politique de la cible visée oblige à considérer Paris et les attentats qui s’y commettent sous un autre angle puisque l’ennemi, l’état islamique ou ses autres groupes armés, et ses motifs sont les mêmes dans les attentats d’Abidjan et de Paris. Arjun Appadurai et Robert Castels ont montré depuis longtemps grâce à leur analyses la nouvelle géographie mondiale de la colère d’un côté, la désagrégation interne d’une société française qui produit de plus en plus de désaffiliés sociaux, de l’autre, désaffiliés qui fournissent des proies faciles pour les enrôlements dans le terrorisme islamiste. Certes le mode de vie à la française peut être visé dans ces attentats, à Paris, mais c’est d’abord un Etat, ses interventions militaires, ses options économiques et sa politique post colonialiste qui sont la cible des terroristes, comme attaquer Grand Bassam le signifie. Rien n’excuse la violence terroriste. Mais que peut la poésie des terrassiens face aux kalachnikovs ? Yves Michaud fait un plaidoyer convaincant à propos de la liberté[18]Yves Michaud, précis de recomposition politique, Paris, Climats, 2006.. Mais ne devrions nous pas souhaiter la liberté à tous, quelles que soient la longitude et la latitude qui fixent la position dans le monde, liberté pas seulement pour ceux qui vivent dans l’enceinte de nos frontières ?

Certes les terrassiens ont des amis de religions différentes et de couleurs de peau différentes. Peut-être serait utile de demander au chômeur tunisien ce que représente pour lui la jolie terrasse des deux Magots, Paris sur Seine, et au smicard de Treichville à Abidjan comment il paye son loyer, dans combien de mètres carrés il vit et s’il a la possibilité de s’offrir un déplacement jusqu’ à Grand Bassam, le week-end, pour siroter une bière ?

Le hashtag je suis en terrasse a rassemblé virtuellement des individus qui partagent des modes de vie et des valeurs. Mais il n’a pas consolidé un être ensemble parce qu’au delà du verre de vin, de l’expresso ou de la bière consommés, il exprime plus la des-errance et la vacuité d’une génération apolitique que l’implication militante d’une jeunesse mobilisée.

« Je ne suis rien, rien qu’une silhouette claire, ce soir là, à la terrasse d’un café. J’attendais que la pluie s’arrêtât, une averse qui avait commencé de tomber au moment où Hutte me quittait. » Ainsi Patrick Modiano décrit-il, dans un de ses romans l’amoureux abandonné que seule la terrasse de café retient.

La fameuse expression de Pierre Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot », indique qu’il ne suffit pas d’avoir 20 ans en telle année pour faire génération ni même pour « être jeune ». Être jeune et plus encore, faire génération impliquent plus qu’une hexis de groupe d’âge. Une génération partage un ethos et des revendications communes, un positionnement politique ou au moins éthique face à sa société, procurant un sentiment d’appartenance. Boris Vian chantait la jeunesse de Saint Germain des Prés, et de ses caves de jazz, les Beatles celle de 68. Mais à une génération de 2015 qui oublie de repenser la société et d’imaginer un devenir citoyen plus international et plus engagé, et une société nationale plus solidaire, ne restent que les terrasses et leurs artificielles ivresses.

Notes   [ + ]

1. Erwing Goffman, Stigmate, les usages sociaux du handicap, Paris Minuit, 1975 pour la trad.
2. On peut citer les photographes suivants : Ketesz avec « à la terrasse d’un café » 1925, Brassaï, « place d’Italie », 1932, Édouard Boubat, « A la terrasse des deux Magots », 1953, etc.
3. Mario Costa, internet et la globalisation esthétique, l’avenir de l’art et de la philosophie à l’époque des réseaux, paris, l’harmattan, ouverture philosophique, 2003, P.54
4. Myriam Odile Blin, « Email and the students, the social price of access to innovation » in Call and the Learning community, Exter, ELMbank éditions, 1999.
5. blog Être ou ne pas être #enterrasse ?

Par le-professeur 24Novembre 2015 à 14:17 
http://ekladata.com/O7ihNKHKkxaU9qIZIq5_UsvIJy8.jpg
 Le blog pédagogique de Pierre Jacolino 
6. Idem.
7. Entre autres pour celle ci Edouard Boubat : à la terrasse des deux Magots, 1953.
8. Par exemple la chronique humoristique de Guillaume Meurice sur France inter « reporteur de guerre en terrasse » est ce que vous êtes le Jean Moulin de la caféine ? dédramatise la thématique de la résistance grâce à l’humour.
9. Blog Être ou ne pas être #enterrasse ?

Par le-professeur 24Novembre 2015 à 14:17 
http://ekladata.com/O7ihNKHKkxaU9qIZIq5_UsvIJy8.jpg
 Le blog pédagogique de Pierre Jacolino.
10. Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse Une proposition pour aller au-delà du symbole de la résistance « Tous en terrasse ! » 20 NOV. 2015 PAR SARAH ROUBATO BLOG : SARAH ROUBATO et club Médiapart http:/blogs.mediapart.fr/Sarah
11. http://openad.tf1.fr/5c/MYTF1NEWS/france/societe/papier/98023726/Top3/default/empty.gif/5849755433315 44e655559414348764d?x/Blc=167894,3,R,prdfriweb516 Blc=167132, »PapierUniversel »
« Je suis Parisien et en terrasse », a déclaré en français le secrétaire général des Nations unies, venu se recueillir devant le Bataclan, avant d’aller boire un café  avec les responsables du bar A la Bonne Bière, bistrot également touché par les attentats du 13 novembre qui a rouvert vendredi. « La vie doit reprendre », a ajouté Ban Ki-moon. Paris était un symbole de la culture, de l’art de vivre, aujourd’hui Paris est le symbole de la résistance à la terreur. » Sur un ton plus léger, Mme Hidalgo a indiqué que Ban Ki-moon lui « avait dit que c’était la première fois qu’il prenait un café dans un café parisien et nous lui avons dit que c’était la première fois que nous prenions un café avec le secrétaire général de l’ONU dans un café parisien ».
12. Les Vierzonnais résistent aussi : « Tous en terrasse » au Bureau, vendredi à 21 heures (réactualisé) Publié par vierzonitude sur internet le 20 Novembre 2015, 11:50am.
13. Migrants : « L’Europe a toujours su aller de l’avant », déclare le Pape François 02 Mars 2016, 18h52 | MAJ : 03 Mars 2016, 07h35 « On peut parler aujourd’hui d’invasion arabe. C’est un fait social » a déclaré le pape François, faisant fi de la réalité démographique décrite par exemple par le sociologue Raphaël Liogier.
14. Voir à ce propos Raphaël Liogier, le mythe de l’islamisation, Paris, Points seuil, 2012, 2016.
15. Antoine Leiris – « Vous n’aurez pas ma haine » Vendredi … https://fr-fr.facebook.com/antoine.leiris/posts/10154457849999947
16. « Fluctuat nec mergitur » est apparu aussi sur facebook. La devise en latin de la ville de Paris a également été reprise par les internautes en signe de résistance au terrorisme.
17. L’écrivain Tanella Boni a écrit un poème « je suis Grand Bassam » publié sur le site d’Africultures mais il a peu été repris sur les médias sociaux.
18. Yves Michaud, précis de recomposition politique, Paris, Climats, 2006.


Références bibliographiques

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SITOGRAPHIE

Boni Tanella « nous sommes  Bassam  et bien plus ». Nous sommes Bassam et bien plus – http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=13534#sthash.j5qDvUY7.dpuf

Antoine Leiris – “Vous n’aurez pas ma haine” Vendredi …

https://fr-fr.facebook.com/antoine.leiris/posts/10154457849999947

Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en terrasse …

www.sarahroubato.com posté le 20nov 2015

et https://blogs.mediapart.fr/sarah…/lettre-ma-generation-moi-je-nirai-pas-q…

Migrants : «L’Europe a toujours su aller de l’avant», déclare le Pape François

02 Mars 2016, 18h52 | MAJ : 03 Mars 2016, 07h35 journal le Parisien

L’INSTANTANE PHOTO – « Je suis Parisien et en terrasse » : Ban Ki-moon à Ban Ki-moon ouvre l’Assemblée générale de l’Onuattentats du 13 novembre ,anne hidalgo ,ban ki-moon ,attentat ,bistrot ,paris ,onu

http://openad.tf1.fr/5c/MYTF1NEWS/france/societe/papier/98023726/Top3/default/empty.gif/584975543331544e655559414348764d?x/Blc=167894,3,R,prdfriweb516 Blc=167132, »PapierUniversel »

Être ou ne pas être #enterrasse ?

Par le-professeur dans Accueil le 24Novembre 2015 à 14:1
http://ekladata.com/O7ihNKHKkxaU9qIZIq5_UsvIJy8.jpg
 Le blog pédagogique de Pierre Jacolino

Réponse à « Lettre à ma génération : moi je n’irai pas qu’en …

https://blogs.mediapart.fr/marine…/blog/…/reponse-lettre-ma-generation-… Guérin Marine

Réponse à la réponse à « Lettre à ma génération: moi je n …

https://blogs.mediapart.fr/…/blog/…/reponse-la-reponse-lettre-ma-generat…

Attentats de Paris : faut-il aller en terrasse ? – Femme Actuelle. www.femmeactuelle.fr › Actu › News actu 24 novembre 2015.

Pour citer cette article

, "Terrasses et kalachnikovs", REFSICOM [en ligne], L’identité dans tous ses états : 2. Catégories symboliques et enjeux sociaux, mis en ligne le 16 novembre 2017, consulté le 20 August 2018. URL: http://www.refsicom.org/364