Innovation technologique et crise d’identité professionnelle. Sur quelques implications normatives de la redéfinition du journalisme comme pratique culturelle élargie

Résumés

Cet article tente d’apporter un éclairage sur la crise d’identité du journalisme à l’ère de l’internet. Face à une reconfiguration radicale de la profession suite à de nombreux nouveaux défis (perte de reconnaissance symbolique, modèles économiques obsolètes, concurrence de pratiques citoyennes, urgente nécessité de renouvellement des compétences, etc.), certains chercheurs affirment que nous assistons à la fin du journalisme en tant qu’institution. L’auteur identifie les causes de cette crise d’identité dans l’univers des pratiques professionnelles et suggère qu’il est nécessaire pour les journalistes de changer d’ethos pour survivre dans un univers où l’apparition de nouvelles plateformes numériques, l’émergence de producteurs non professionnels d’information et l’évolution des usages mettent à mal le monopole traditionnel dont jouissait la profession en matière de production d’information publique.
This article aims to shed some light on the identity crisis of journalism in the age of the Internet. Faced with a radical reconfiguration of the profession following many new challenges (loss of symbolic recognition, obsolete economic models, competition of new citizen practices, urgent new of new professional skills, ...), some researchers contend that we are witnessing the end of journalism as institution. The author identifies the causes of this identity crisis in the journalistic professional practices and suggests that it is necessary for journalists to change their ethos in order to survive in a enviroment where the creation of new digital platforms, the emergence of non-professional information producers and the evolution of usage undermine the monopoly in public information production traditionally enjoyed by the journalistic profession.

Texte intégral

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Il y a une quinzaine d’années, Marchetti et Ruellan (2001) considéraient que le marché du travail journalistique en France était dans un état de crise structurelle. Il nécessiterait de plus en plus des travailleurs polyvalents, capables d’œuvrer dans plusieurs métiers et secteurs. La contrainte nouvelle du marché du travail journalistique nécessiterait par conséquent de s’adapter à des postes de travail et à des formats professionnels différents. Cette injonction à la polyvalence est à mettre en relation avec l’importance croissante de médias et de rubriques de plus en plus spécialisés, ce qui a eu pour conséquence soit de réduire la mobilité transversale des journalistes entre les organes de presse, soit de restreindre cette mobilité à des spécialités très circonscrites.

L’analyse du changement de structure de l’espace journalistique telle que la développent Marchetti et Ruellan (2001) doit beaucoup à Bourdieu (1996) et à son analyse du champ journalistique qui permet de comprendre de manière relationnelle les positions des différents agents (ainsi que leur capital et leurs stratégies différenciées) au sein de la profession. L’analyse en termes de champ permet notamment de sociologiser la dynamique des travailleurs soumis à un certain nombre de contraintes trouvant leur origine dans les conditions matérielles de travail, dans la détention de certaines ressources, dans les stratégies différenciées des agents, dans l’organisation institutionnelle, etc. Cette approche a également permis à certains chercheurs de prendre leurs distances soit d’une conception libérale du journalisme qui le considère comme une transaction qui répond à la loi de l’offre et de la demande et qui serait basée sur des modèles d’anticipation (Boczkowski et Mitchelsein, 2013), soit d’un modèle normatif qui ne voit le journalisme que sous le prisme de sa contribution au fonctionnement des sociétés démocratiques (Lippmann, 1922 ; Schudson, 2009).

La prémisse majeure de la conception démocratique du journalisme est qu’une société informée sera une société impliquée dans l’exercice des affaires publiques. Or ce rôle de quatrième pouvoir attribué à l’institution qu’est le journalisme ferait désormais partie du passé, ce qui serait le meilleur indice de la crise majeure qu’elle traverse au XXIe siècle (Raetzsch, 2011). Un certain nombre d’éléments convergents tendent en effet à renforcer le sentiment d’une crise importante du journalisme à l’ère de l’internet : migration des revenus publicitaires des médias classiques vers l’internet, déplacement du centre de gravité d’un public de masse à des publics réticulés (networked publics), concurrence des amateurs dans la production d’informations, changement des pratiques professionnelles suite à l’émergence de plateformes numériques nécessitant des habiletés nouvelles, changement majeur des modes de consommation de l’information, etc. En plus de ces dynamiques objectivement mesurables, il est indéniable que la représentation symbolique du journalisme dans l’espace social est en crise.

Dans la prochaine section de cet article qui se veut une contribution théorique aux études sur le journalisme, nous clarifierons les construits théoriques qui structurent notre argumentation relative à la manière dont la crise de la profession journalistique constitue une crise d’identité. Nous évoquerons ensuite les implications de cette crise en lien avec la manière dont la technologie a bouleversé les méthodes traditionnelles du travail journalistique tant pour la sélection que pour la production et la diffusion des nouvelles. Nous terminerons en évoquant de manière critique la question des pratiques et leurs implications identitaires professionnelles pour les journalistes à l’ère de l’internet.

CADRE THÉORIQUE 

L’analyse de la situation actuelle du journalisme sous le registre de la crise fait largement consensus tant parmi les spécialistes que parmi le grand public. L’émergence de nouvelles pratiques médiatiques et l’élargissement du périmètre de la production d’informations ont entrainé une importante crise d’identité de la profession.

La crise de l’institution journalistique

Le sentiment d’une crise du journalisme provient à en croire Benson (2010) d’une vision élitiste de la communication de masse où le public est davantage considéré comme un collectif de consommateurs (audience, lectorat) que comme un collectif de citoyens actifs (public). Mais si la crise du journalisme est pour certains chercheurs[1]Pour Shaw (2016), le journalisme moderne est dans un état de crise permanente depuis son apparition au XXe siècle. un phénomène ancien, elle semble s’être considérablement renforcée et est redoublée par une crise d’identité corrélative des nouvelles pratiques issues de l’internet. Avec pour conséquence que le « public récepteur » traditionnel n’en est plus un puisqu’il maintenant la possibilité d’être producteur de nouvelles.

Pour Ryfe (2012), ce processus est moins original qu’on pourrait le croire à première vue. L’auteur analyse la dynamique présente en historicisant le travail journalistique. Sa logique argumentative est la suivante : si les nouvelles sont pérennes, l’institution journalistique ne l’est pas puisqu’à la naissance du journalisme au XIXe siècle, les nouvelles étaient produites non par des journalistes, mais par des imprimeurs, des commerçants, des politiciens, etc. En d’autres termes, les nouvelles existent depuis longtemps, mais les journalistes n’en ont pas toujours eu le monopole. L’auteur soutient que le travail journalistique est relativement récent et que : « s’il y a eu une période avant que les nouvelles ne soient produites par les journalistes, alors logiquement, il devrait pouvoir exister une période postérieure à la production des nouvelles par les journalistes. En d’autres termes, les nouvelles sont pérennes, pas le journalisme … » (Ryfe, 2012, 6). La situation actuelle, dépeinte comme une crise, ne serait à ses yeux qu’un juste retour des choses puisqu’au XIXe siècle, les nouvelles pouvaient provenir de partout et être diffusées par n’importe qui.

Malgré tout, le sentiment d’une crise que traverserait la profession apparaît avec une netteté particulière à travers la thèse de la fin du journalisme. Là où les auteurs qui prédisent le déclin du journalisme se distinguent, c’est au niveau de l’identification des causes de cette crise majeure. La technologie est souvent identifiée comme le premier fauteur de trouble. Pour Benkler (2006) par exemple, l’internet a complètement modifié le privilège dont jouissaient les journalistes en tant que filtres obligés de l’information et de la communication publiques. Ryfe (2012) évoque pour l’écarter aussitôt la thèse qui incrimine les technologies d’information et de communication. Il considère plutôt que le fonctionnement des médias de masse dans lequel le public (audience ou lectorat) était considéré comme une masse impersonnelle est mis en échec par le fait même de l’existence de « small-worlds », de réseaux dans lesquels l’essentiel de l’information provient des gens avec qui on a une relation personnelle et/ou un intérêt commun. La question n’est dès lors plus technologique, mais sociologique, elle consiste pour le journaliste à se demander comment il peut pénétrer ces communautés qui ont en partage des intérêts communs qui ne sont pas ceux de la société globale.

L’ethos professionnel et la question de l’identité journalistique

La question de l’identité surgit avec force puisque l’ethos professionnel[2]Un des moments importants de la construction de l’ethos journalistique aux Etats-Unis a été la publication du Credo du journaliste en 1906 par ...continue du journaliste est radicalement opposé à celui lié à la pratique dans les communautés en ligne. En effet, l’ethos professionnel des journalistes est fondé sur l’objectivité, l’équilibre de traitement et la prise de distance. Or les réseaux nécessitent une proximité proche de l’intimité. Il faut y faire la preuve d’une passion partagée avec ses pairs et non celle d’une prise de distance calculée. C’est pourquoi la nature véritable du défi posé par l’internet au journalisme n’est pas de nature technologique ou économique, mais ontologique[3]Du point de vue de la résistance au changement, la réaction normative serait « Je ne devrais pas adopter ces nouvelles pratiques », la réaction ...continue. Cela pose en des termes nouveaux la question de la culture journalistique et questionne les professionnels sur ce qu’ils sont, ce qu’ils font et pourquoi ils le font (Ryfe, 2012). Est ici en jeu la « conception filtrante » du journalisme, c’est-à-dire l’idée largement partagée au sein de la profession que les journalistes devraient être les passages obligés de toute circulation de l’information publique. La crise de cette fonction de gatekeeping met en lumière le risque de perte de reconnaissance symbolique de la profession journalistique.

Ces dynamiques nouvelles montrent le décalage qui existe entre une expérience nouvelle et le langage (vocabulaire inadéquat) utilisé pour en rendre compte. Ce décalage est l’un des indices les plus sûrs de toute crise et Bourdieu (1972) a raison de décrire la crise comme une mise en échec de la doxa et de ses implications tacitement partagées[4] ...continue. La crise d’identité apparaît très clairement avec l’importance prise par le problème de la dénomination pour un grand nombre de professionnels[5]Cette dynamique nouvelle transparait dans la crise d’identité des professionnels qui ne se retrouvent plus dans les typologies classiques et qui ...continue. L’arsenal traditionnel des compétences techniques du journaliste professionnel ne suffit plus à l’ère de l’internet, il est désormais nécessaire de maitriser le langage très spécifique de ce metamedium (Kane, 2012) qui obéit à une économie interactionnelle très particulière. La crise est dans cette perspective d’ordre identitaire dans la mesure où un certain nombre de compétences techniques informatiques sont désormais nécessaires au travail du journaliste.

La prégnance de la fonction informatique dans le travail journalistique n’est nulle part mieux exemplifiée que par l’initiative prise par l’université Columbia[6]Son école de journalisme est l’une des plus réputées du monde et elle édite la prestigieuse Columbia journalism review. C’est également ...continue de New York de proposer en 2010 pour la première fois de son histoire une codiplômation de l’École de journalisme et de l’École des sciences de l’ingénieur. Selon l’université, cette offre de formation répond à une demande massive du marché suite au rapprochement progressif du journalisme avec les métiers de l’informatique. L’offre de formation semble donc s’adapter progressivement à la réalité nouvelle des pratiques concrètes de production d’informations par une multiplicité d’acteurs. Cette dynamique montre comment les institutions de formation en journalisme tentent de s’ajuster à l’espace des pratiques en période crise comme celle que la profession traverse actuellement.

Reproblématiser les pratiques : penser la production d’informations comme pratique culturelle elargie

La crise d’identité professionnelle des journalistes est en partie la conséquence de nouvelles pratiques de production d’information corrélatives des médias numériques qui parviennent à capter parfois une audience largement supérieure en nombre à celle de certains médias traditionnels à grand tirage. Ces pratiques émergentes nécessitent donc de repenser la production de nouvelles dans un contexte élargi et multipolaire.

Si on considère le journalisme comme une pratique de production culturelle, on se donne dès lors le moyen de voir qu’il s’agit d’un ensemble de pratiques de production culturelle en voie de migrer d’un champ professionnel à un terrain semi-privé. Il devient alors possible de s’apercevoir que les pratiques journalistiques adoptées par un public amateur ne sont rien d’autre qu’un cas particulier d’innovation culturelle touchant des pratiques médiaorientées produites par des individus appartenant auparavant à la sphère d’une audience réputée passive (Raetzsch, 2011, 146).

Ces pratiques de production culturelle peuvent être considérées à la suite de Schmidt (2007) comme des « pratiques semi-journalistiques » ou des « pratiques semi-structurées » selon que l’accent est mis sur la relation avec le travail journalistique ou avec la maitrise de certains codes d’écriture. Le cas des blogues est à cet égard édifiant. La production et la publication des blogues nécessitent la possession de compétences rédactionnelles et techniques minimales qui permettent de les rendre attractifs pour un certain public qui a des attentes particulières et qui partage certains codes. Même si les sujets traités peuvent parfois être très particuliers ou spécialisés, cette maitrise minimale de l’informatique s’avère nécessaire pour attirer et fidéliser un public, aussi restreint soit-il.

Il convient par conséquent de considérer la production élargie d’informations comme un champ de pratiques en voie de mutation susceptible de rendre compte de la manière dont l’économie générale des relations et des liens sociaux est en voie de réaménagement. En d’autres termes, les nouvelles pratiques sont peu susceptibles de s’insérer dans un cadre démocratique qui était ajusté à l’institution journalistique, mais qui semble s’avérer désormais peu adapté pour rendre compte des interactions continues avec des publics réticulés (Judt, 2010), des pratiques de communications algorithmiques (Anderson, 2011) ou d’un écosystème communicationnel (Shirky, 2008). Ces pratiques inédites ne peuvent que difficilement être mises en relation avec le rôle démocratique de l’institution médiatique, d’où les thèses du déclin du journalisme qui regrettent cette perte. La conséquence que tire Raetzsch (2011) de ce nouveau panorama est plutôt que si l’on définit la nouvelle comme « un sujet d’intérêt public partagé avec une partie du public », alors il s’ensuit que ces nouvelles pratiques de communication publique ne sont pas une forme alternative de journalisme, mais plutôt une alternative au journalisme traditionnellement conçu comme pratique professionnelle au sein d’un champ institutionnalisé.

Dans ce contexte de crise, il est intéressant de remarquer que c’est au moment même où l’institution journalistique semble sapée dans ses fondations que la sociologie du journalisme voit émerger des terrains d’analyse extrêmement intéressants. Le travail quotidien des journalistes dans les salles de rédaction devient ainsi un terrain privilégié pour analyser concrètement les dynamiques à l’œuvre pendant que les journalistes luttent désespérément contre l’obsolescence (Anderson, 2013). Ces travaux ethnographiques offrent des analyses intéressantes sur les pratiques professionnelles des journalistes. Les normes et les routines journalistiques offrent dans ce cadre un éclairage inédit pour saisir la manière dont l’identité des journalistes elle-même est en mutation.

Dans cette perspective, la question des pratiques comme routine préréflexive qui se déploie dans des activités quotidiennes fait émerger ce que les habitudes professionnelles doivent à une longue formation intégrée au point de se transformer en attitude naturelle. On voit ainsi la relation intime qui unit les pratiques à l’identité. La problématique des pratiques journalistiques se pose avec acuité dans un contexte où l’identité est liée de manière importante à la façon dont le travail est concrètement accompli et aux modalités par lesquelles les nouvelles sont produites  : « … dans la mesure où être journaliste est indissolublement lié à faire du journalisme, tout changement dans les habitudes est susceptible d’entrainer une crise d’identité. Demander à un journaliste de travailler différemment peut l’entrainer à s’autoreprésenter de moins en moins comme journaliste » (Ryfe, 2012, 19). La résistance au changement s’explique dès lors aisément si l’on considère le cas de personnes qui ont fait carrière dans la profession journalistique et qui ont acquis des compétences reconnues et valorisées liées à certaines manières de faire et à des pratiques professionnelles éprouvées. Le coût du changement de pratiques, de pair avec le problème que cela pose en termes d’identité, expliquent les résistances au changement de la profession corrélatives de l’essor de pratiques innovantes et d’outils technologiques numériques.

Nouveaux médias, nouvelles pratiques, nouvelles directions

Pour avoir une bonne intelligence du processus en cours, Jensen (2003) propose de concevoir les nouvelles non comme de l’information, mais comme du storytelling. Ce déplacement a pour conséquence d’ancrer plus fermement la production de nouvelles dans la sphère culturelle élargie à laquelle participe l’ensemble des histoires partagées collectivement au sein d’une société. Il s’agit notamment de se déprendre d’une conception de la nouvelle sous le paradigme de la transmission pour privilégier une approche de la conversation collective partagée dont aucun acteur ne détient le monopole. La fonction de continuité sociale remplie par les nouvelles sera dorénavant de plus en plus largement prise en charge par les citoyens eux-mêmes en complément aux professionnels de l’information.

Dans ce contexte, les médias socionumériques offrent la possibilité de faire le travail à moindres frais. Broersma et Graham (2012) ont analysé l’utilisation de Twitter pendant les campagnes électorales britannique et néerlandaise de 2010. Ils ont élaboré une typologie des fonctions remplies par Twitter en matière de production d’informations. Les tweets étaient pour les journalistes : une source d’information proprement dite, une occasion de creuser un sujet ou une illustration d’un topo. Mais Twitter est symptomatique d’une crise des sources dans la mesure où la plateforme a pour conséquence de diminuer le niveau d’interaction entre les journalistes et leurs sources. Du fait que les journalistes disposent de moins en moins de temps[7] Le manque de temps apparaît dans la manière dont les journalistes doivent désormais produire non seulement pour les supports traditionnels, mais ...continue pour produire les nouvelles, ils ont tendance à s’appuyer de plus en plus sur du matériel produit par des tiers sans avoir les moyens de vérifier cette information (Broersma et Graham, 2012 ; Sparks, 2009). Dès lors, ils se plaignent de devenir de simples relais d’une information qu’ils n’ont pas produite. Twitter, sans avoir initié cette dynamique, contribue grandement à la renforcer puisque sa large utilisation et le matériel qu’il met à disposition des professionnels fait que ces derniers se suffisent de plus en plus de Twitter sans chercher à interagir avec d’autres sources. Ce sont là quelques facettes de la crise d’identité journalistique auquel s’ajoute une perte de contrôle du fait très particulier que les tweets ont tendance à être intégralement cités en raison de leur caractère succinct. Pour Broersma et Graham (2012, 12), cela montre que les politiciens sont en train de dominer la bataille communicationnelle. Il y a là un très grand risque de désintermédiation qui renforce le fait que la fonction de gatekeeping du journalisme est de moins en moins pertinente.

Mais l’histoire n’est pas un processus linéaire et les développements liés aux conséquences informationnelles des plateformes numériques sur l’élection présidentielle américaine de 2016 ont permis de questionner les conséquences d’une égalisation des pratiques journalistiques professionnelles et celles des citoyens/amateurs, notamment sur Facebook. En effet, la production, la circulation et la recirculation indéfinie de certaines affirmations non étayées par des faits ont entrainé une méfiance très grande de nombreux citoyens et l’entrée dans ce que certains analystes qualifient d’ère de la « post-vérité » dans la mesure où toutes les affirmations se vaudraient, leur validité étant basée sur leur succès (mesuré par leur taux de circulation) et non sur l’objectivité de leur traitement et la sanction des faits (fact-checking). Une des conséquences de cette méfiance du contenu relayé par les médias socionumériques est par contrecoup une nostalgie pour le bon vieux journalisme professionnel mis à mal par les innovations technologiques et l’évolution des modèles d’usages. L’expresion « The return of the gatekeepers » traduit bien l’urgence que ressentent certains analystes qui appellent de leurs vœux un contrôle plus serré de l’information, du moins dans certaines sphères caractérisées par leur importance politique et sociale :

Méfiants sur les dangers de la consolidation de la propriété des médias, nous avons critiqué les puissants et monolithiques gardiens [gatekeepers] du passé. Nous nous sommes moqués de la façon condescendante dont, au XXe siècle, Lippmann, Bernays et d’autres se référaient aux masses devant être instruites, guidées ou informées. Nous avons souligné le Web 2.0 comme la réalisation ultime du potentiel des technologies numériques pour habiliter les individus à créer, parler, se connecter, partager et diffuser du contenu original non filtré …

Le résultat est un immense vide rempli de bruit, de flatterie et de désinformation. Même les plateformes numériques dont les philosophies sont enracinées dans la promesse de la décentralisation doivent faire face à la constatation que les choses sont peut-être allées trop loin – du pouvoir concentré dans les mains de quelques-uns vers le pouvoir distribué dans les mains de tous. Facebook est aux prises avec l’épidémie de fausses informations et de « fausses nouvelles » diffusées à travers sa plateforme, et résiste activement à sa nouvelle identité en tant que source de nouvelles plutôt que plateforme de distribution. Twitter reconnaît que sa plateforme est utilisée comme un mécanisme pour la propagation de la haine et est obligé de répondre avant de perdre plus d’utilisateurs et plus de revenus … (Young, 2016, notre traduction)

La question de la distinction entre le vrai et le faux, de l’important et de l’accessoire, du fait et du commentaire et d’autres distinctions du même genre ont progressivement fait partie de l’accessoire du journaliste professionnel compétent au cours du XXe siècle. Elles allaient de pair avec un privilège du champ journalistique de filtrer l’information. Or cette prérogative de filtre est quotidiennement mise à mal dans la nouvelle écologie médiatique reconfigurée par les technologies numériques.

CONCLUSION

En juillet 2014, lors de son témoignage devant le conseil de sécurité des Nations Unies, Richard Engel a préconisé de faire la distinction entre la liberté d’expression qui est de portée générale et la protection spécifique dont devraient jouir les journalistes en raison de la spécificité et de l’importance de leur travail. Cette ligne de défense a été dénoncée par certains critiques comme contre-productive au motif que les nouvelles pratiques de production d’information rendent de moins en moins pertinente la distinction entre les journalistes et les citoyens producteurs d’informations. La solution préconisée consiste à promouvoir une liberté d’expression également valable pour tous et non plus un régime d’exception pour la seule profession journalistique.

La seule existence de cette argumentation suffit à montrer que le journalisme est en crise. La crise est patente dans l’ensemble de l’écologie journalistique : avec les audiences, avec les annonceurs et avec les sources. La crise prend des accents catastrophistes avec la thèse de la fin du journalisme. Certains s’en réjouissent et voudraient la remplacer par la recette conservatrice classique de la foi dans le marché et de la technophilie béate. Mais l’attention portée aux pratiques montre que la crise provient en partie du fait que les journalistes appliquent leurs méthodes traditionnelles de travail à un medium dont l’économie cognitive globale nécessite des pratiques radicalement différentes (Paiva et Sodre, 2013). Cela pose la question de la pertinence des pratiques de production culturelle analysée en détail par Williams (1977). Les trois catégories (le dominant, le résiduel et l’émergent) qu’il propose, si elles étaient prises au sérieux, permettraient de voir que les pratiques journalistiques sont actuellement en phase de transition. Les pratiques jusqu’alors dominantes sont en voie de devenir résiduelles face aux conséquences de changements technologiques majeurs qu’on peut qualifier d’émergentes.

C’est le défi auquel la profession est actuellement confrontée, mais dresser le tableau complet nécessite de compléter l’analyse de la mutation des pratiques par une économie politique susceptible de montrer l’organisation complète du secteur médiatique (annonceurs, investisseurs, subventions publiques, organes de régulation, professionnels des médias, technologies, publics, pratiques émergences, etc.). C’est tout un défi qui n’en est que plus urgent face à la crise d’identité et de reconnaissance du journalisme contemporain.

Notes   [ + ]

1. Pour Shaw (2016), le journalisme moderne est dans un état de crise permanente depuis son apparition au XXe siècle.
2. Un des moments importants de la construction de l’ethos journalistique aux Etats-Unis a été la publication du Credo du journaliste en 1906 par Walter Williams, figure proéminente de la profession aux Etats-Unis et premier doyen de l’École de journalisme à l’université du Missouri.
3. Du point de vue de la résistance au changement, la réaction normative serait « Je ne devrais pas adopter ces nouvelles pratiques », la réaction épistémologique « Je ne sais pas comment appliquer ces nouvelles pratiques » et la réaction ontologique « Pourquoi en tant que journaliste devrais-je adopter ces nouvelles pratiques ? » (Ryfe, 2012). C’est la dernière instance qui s’avère utile pour comprendre l’attitude de résistance des journalistes dans le contexte de la crise actuelle.
4. Sinclair (1919) pour sa part insiste sur le potentiel au cœur de toute crise et considère que la crise est un moment d’innovation qui permet de rebattre les cartes et de changer les règles du jeu.
5. Cette dynamique nouvelle transparait dans la crise d’identité des professionnels qui ne se retrouvent plus dans les typologies classiques et qui se cherchent des titres conformes à la réalité de leur activité : information architect, com-porter, reporticien, gestionnaire de contenu, gestionnaire des communications, urbaniste web, etc.
6. Son école de journalisme est l’une des plus réputées du monde et elle édite la prestigieuse Columbia journalism review. C’est également l’École de journalisme qui gère depuis ses débuts l’attribution des prix Pulitzer puisque c’est un don fait en 1902 par le magnat de la presse qui a financé la fondation de l’École de journalisme.
7. Le manque de temps apparaît dans la manière dont les journalistes doivent désormais produire non seulement pour les supports traditionnels, mais également pour une multiplicité de plateformes numériques (Fil Twitter, blogues, sites, etc.).


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Pour citer cette article

, "Innovation technologique et crise d’identité professionnelle. Sur quelques implications normatives de la redéfinition du journalisme comme pratique culturelle élargie", REFSICOM [en ligne], L’identité dans tous ses états : 2. Catégories symboliques et enjeux sociaux, mis en ligne le 16 novembre 2017, consulté le 22 January 2018. URL: http://www.refsicom.org/337