L’identité socio-discursive des « jeunes de banlieue » telle qu’elle se construit dans la presse française. L’exemple du « drame d’Echirolles »

Résumés

Cet article s’intéresse à la médiatisation d’un fait divers, puis au procès (déroulement et verdict) qui en a découlé, dans la presse française (Le Monde, Libération, Le Figaro, La Croix et Aujourd’hui en France). Le 28 septembre 2012 deux jeunes gens, Kevin Noubissi, 21 ans et Sofiane Tadbirt, 22 ans, meurent lynchés par un groupe d'une quinzaine de jeunes gens dans un parc du quartier de la Villeneuve, à Echirolles, près de Grenoble. En novembre 2015, 12 personnes seront jugées pour ce meurtre. Un mois plus tard, dix d’entre elles seront condamnées à des peines de huit à vingt ans de prison. Il s’agit d’analyser la manière dont sont représentés les jeunes gens auteurs de l’agression, en les envisageant en tant que « personnage » de récits médiatiques et donc d’analyser la manière dont est construit leur identité socio-discursive, dans le corpus d’articles étudiés. En confrontant les résultats de cette recherche à d’autres travaux menés sur les représentations médiatiques des violences urbaines, des quartiers périphériques et/ou populaires et de leurs habitants, nous interrogerons le rapport de ces discours à la problématique de l’usage des stéréotypes lorsqu’il s’agit pour les médias de grande audience de traiter de la « banlieue ». Nous chercherons aussi à penser la place de ces discours dans les processus de construction identitaires individuels ou collectifs.
This article deals with the mediaization of a news item, and then with the trial (unfolding and verdict) that follows, in french newspapers (Le Monde, Libération, Le Figaro, La Croix and Aujourd'hui en France). On September 28, 2012 two young people, Kevin Noubissi, 21, and Sofiane Tadbirt, 22, die lynched by a group of about fifteen young people in a park in the Villeneuve (neighborhood of Echirolles), near Grenoble. In November 2015, 12 people were trial for this murder. A month later, ten of them were sentenced to eight to twenty years in prison. It is a question of analyzing the way in which the young people who are the perpetrators of the aggression are represented, considering them as a "character" of media stories and thus analyzing the way in which their socio-discursive identity is constructed, inside the corpus of articles studied. By comparing the results of this research with other works carried out on media representations of urban violence, peripheral and / or popular neighborhoods and their inhabitants, we will examine the relationship between these discourses and the problem of the use of stereotypes when 'it is for the mass audience media to deal with “the suburbs”. We also seek to think of the place of these discourses in the process of building individual or collective identities.

Texte intégral

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Le 28 septembre 2012, Kevin Noubissi, 21 ans, et Sofiane Tadbirt, 22 ans, meurent lynchés par un groupe d’une quinzaine de jeunes gens dans un parc du quartier de la Villeneuve, à Echirolles, près de Grenoble. En novembre 2015, 12 jeunes seront jugés pour ce meurtre. Un mois plus tard, dix d’entre eux seront condamnés à des peines de huit à vingt ans de prison. L’ensemble des médias a largement couvert ce qui est très vite devenu le « drame d’Echirolles », au moment du meurtre surtout, puis à l’occasion du procès des agresseurs. C’est à ces discours médiatiques que cet article s’intéresse, à travers une étude de corpus dédiée.
Les considérant en tant que récits, la question que nous nous posons est celle de la manière dont sont représentés les jeunes gens auteurs de l’agression, en les envisageant en tant que « personnage » de ces récits. Il s’agit plus spécialement pour nous de rendre compte de la manière dont se construit l’identité socio-discursive de ces individus. Nous définissons la notion d’identité socio-discursive comme « le produit d’actes d’identification et de catégorisation portés sur un groupe social ou des individus, et qui sont mis en scène dans le discours médiatique, opérés par les journalistes ou par des personnes dont la parole est rapportée dans les médias [1] Cf DALIBERT, Marion, Accès à l’espace public des minorités ethnoraciales et “blanchité”. La construction du Sujet de la Nation française ...continue» (Dalibert et Doytcheva, 2014, 77). En confrontant les résultats de notre recherche à d’autres travaux menés sur les représentations médiatiques des violences urbaines, des quartiers périphériques et/ou populaires et de leurs habitants (Berthaut 2013, Boyer et Lochard 1998, Garcin-Marrou 2007, Sedel 2009, etc.), nous chercherons en outre à interroger le rapport de ces discours à la problématique de l’usage des stéréotypes lorsqu’il s’agit pour les médias de grande audience de traiter de la « banlieue ». Nous chercherons aussi à penser la place de ces discours dans les processus de construction identitaires individuels ou collectifs.

Éléments de cadrage

Sur le plan épistémologique, l’analyse que nous développons s’inscrit dans le champ des sciences de l’information et de la communication, dans la lignée de travaux développés sur le sens des discours médiatiques. Dans une perspective constructiviste, nous ne considérons pas les médias comme les miroirs d’une réalité préexistante, mais comme des agents de mise en forme du réel, comme des producteurs sociaux du sens (Charaudeau, 2005). Cette approche suppose que les enjeux des discours médiatiques soient la « construction sociale du sens qu’il convient de donner au « monde » dans lequel nous vivons ensemble » (Delforce, 2004, 118). Elle induit également que les discours médiatiques soient perçus comme une « construction collective » (Champagne, 1990), fruits de rapports de force entre acteurs sociaux s’exprimant d’abord à travers la confrontation de « discours sociaux » rivaux, dans l’espace public : « Les articles journalistiques ne sont jamais à proprement parler – ni dans les récits, ni même dans les genres de commentaires – la reproduction pure et simple de ces discours sociaux concurrents disponibles dans une conjoncture particulière. Pourtant, ces derniers en sont à la fois l’origine et le résultat. A l’origine, dans la mesure où ils rendent compte des processus de cadrage de l’information et d’attribution du sens mis en œuvre conjointement par les journalistes et par ceux dont ils recueillent les propos. Ils en sont le résultat dans la mesure où – au fil des jours et des articles – ce qui s’élabore, dans la presse, ce n’est pas – seulement et banalement – de l’information, mais des façons de voir la réalité, des façons de la dire, de la penser, d’inviter à y agir » (Delforce, 2004, 128).
En envisageant les discours médiatiques dans leur dimension narrative, il s’agit aussi de considérer que le récit médiatique « participe pleinement à la constitution de catégories collectives procédant à l’intégration normative autant qu’à l’appréciation et la dépréciation de pratiques ou de catégories d’acteurs (Voirol, 2005, 64) ». L’horizon de sens dessiné par les récits médiatiques est dès lors pensé, autant comme support d’identification, assise à l’identité, que comme support d’orientation des pratiques, ressource d’agir, pour les sujets sociaux (Voirol, 2005).

Sur le plan méthodologique, notre recherche mobilise des outils relevant de l’analyse de discours et de la sémiotique textuelle. Dans la lignée des travaux qu’Isabelle Garcin-Marrou développe à propos de la médiatisation de différentes formes de violence, elle s’inspire de la théorie actancielle d’A.J Greimas (Greimas, 1983) et est fondée sur deux mouvements analytiques parallèles. Nous considérons que les discours de presse relatant le double meurtre d’Echirolles, pensés en tant que récit, sont structurés par des schémas narratifs mettant en relation un sujet et un anti-sujet ayant des visées opposées à propos d’un même objet. Le repérage de la structure narrative des articles étudiés permet d’observer les composantes du récit sur lesquelles les journaux se focalisent, tout en mettant en lumière les structures relationnelles tissées entre les différents protagonistes impliqués dans cette actualité. L’étude lexicale des figures actancielles donnant corps à cette structure narrative permet, entre autres, d’identifier plus précisément la manière dont se construit l’identité socio-discursive des auteurs de l’agression dans le récit.

1.Corpus d’étude et résultats

A.Corpus d’étude

L’étude présentée dans cet article porte sur l’analyse d’un corpus regroupant l’ensemble des articles consacrés au « drame d’Echirolles » publiés dans la version papier des quotidiens nationaux Le Monde, Libération, Le Figaro, La Croix et Aujourd’hui en France, à trois occasions : les jours de couverture initiaux de l’affaire (entre le 30 septembre et le 5 octobre 2012), le procès (annonce et déroulement, novembre 2015), le verdict (décembre 2015)[2] Corpus d’étude : 9 « Unes » entièrement ou partiellement consacrées au fait divers étudié, 46 articles, brèves ou encadrés ...continue. Les dispositifs, les éditoriaux et les textes des articles sont analysés dans un même mouvement. Les photos ne sont pas étudiées spécifiquement, mais en tant qu’éléments du dispositif. Le fait d’étudier uniquement ces titres de presse relève tout d’abord d’une volonté de se demander comment un événement avant tout local a pu être couvert par la presse nationale, envisagée selon un spectre de positions éditoriales a priori différentes. Il s’agissait également de limiter la recherche à un niveau intramédiatique, pour réduire les éléments matériels pouvant faire varier les discours. Le choix de travailler sur trois temps forts liés au drame relève quant à lui de la volonté de disposer d’un corpus de discours produit suivant des temporalités et des contextes différents.  Nous avons donc choisi de ne pas nous  focaliser uniquement sur le « temps chaud ». Certes, cette temporalité apparait particulièrement féconde pour faire surgir les cadres de références sociopolitiques qui demeurent implicites la plupart du temps (Garcin-Marrou, 2007, 17). Mais cette caractéristique le rend aussi particulièrement propice à la mobilisation de stéréotypes. Les recherches menées dans la perspective de la sociologie du journalisme qui interrogent les logiques de production de l’information médiatiques ont en effet largement montré le poids des contraintes temporelles sur la matérialité des discours journalistiques (Accardo, 2007, Le Cam et Ruellan, 2014). L’urgence croissante à produire l’information, la course permanente contre le temps apparaissent ainsi comme des facteurs favorisant une information ayant recours, et ce faisant alimentant, différents stéréotypes. Jérome Berthaud à propos des modalités des reportages consacrés à « la banlieue » dans le journal de 20h parle ainsi d’un « journalisme de raccourcis » (Berthaud, 2013). En proposant d’étudier des articles écrits trois ans après les faits, il s’agit aussi d’interroger l’impact de cet autre cadre temporel sur les discours produits. Les identités socio-discursives des auteurs de l’agression sont-elles différentes dans des articles écrits dans l’urgence de la production de l’actualité quotidienne et des articles pouvant permettre une forme de « retour » sur cette actualité, à l’occasion de faits prévus (le procès, le verdict) ? Il est important de préciser que tous les articles étudiés sont écrits dans un contexte où le traitement journalistique de « la banlieue » est régulièrement critiqué, y compris au sein de la profession. Les violences qui se sont déroulées dans différentes banlieues française, en 2005 peuvent apparaitre comme un moment important de cristallisation à ce niveau. Rappelons d’ailleurs que c’est à l’occasion des violences de 2005 que le Bondy Blog[3] www.bondyblog.fr a été créé par le quotidien suisse l’Hebdo, afin de proposer d’autres représentations médiatiques des banlieues[4] Le Bondy Blog se définie actuellement comme un « média en ligne qui a pour objectif de raconter les quartiers populaires et de faire entendre ...continue. C’est aussi suite aux violences de 2005 que Jérôme Bouvier, alors journaliste et médiateur à Radio France, a lancé les « Assises du journalisme », afin de proposer un espace de réflexion collectif « pour tenter de définir les conditions de production d’une information de qualité dans la France du XXIème siècle[5] http://www.journalisme.com/les-assises-presentation ». La couverture médiatique du « drame d’Echirolles »  a en outre également suscité d’importants débats.  En décembre 2013, une association d’habitants du quartier de la Villeneuve dépose plainte pour diffamation contre France 2 après la diffusion dans l’émission Envoyé spécial du reportage « La Villeneuve : le rêve brisé », consacré à la ville dans laquelle les meurtriers présumés de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt avait grandi. En juin 2014, suite à un procès médiatisé, l’association sera finalement déboutée.  Il est cependant important de noter que pour le Conseil Supérieur de l’Audiovsuel (CSA) le reportage incriminé était bien « stigmatisant ».

Résultats de la recherche

Dans les articles étudiés les « personnages » des jeunes agresseurs prennent corps autours de trois cadrages structurants, dont la mobilisation varie peu dans le corpus d’étude. Or, l’identité que ces représentations assignent à ces jeunes gens les présente comme des figures d’altérité.

Une identité marquée par la violence

Les meurtriers des deux jeunes garçons sont avant tout caractérisés dans les articles étudiés par un rapport très étroits, lorsqu’il n’est pas naturalisé, à une violence en outre présentée comme exacerbée et incompréhensible.

L’étude des syntagmes à valeur désignative et des expressions définitoires mobilisées pour mettre en scène les auteurs de l’agression donne en effet tout d’abord à voir leur représentation en tant que jeunes gens violents. Les termes employés pour qualifier les auteurs de cette violence sont ainsi marqués par une visée de sanction. Les journaux parlent des « agresseurs », « des assaillants », etc. Dans les articles, le portrait des auteurs de l’agression se construit également dans l’opposition à celui des victimes. Or, tous les journaux dressent un portrait particulièrement élogieux des victimes, qui, par effet miroir, contribue à noircir encore plus celui des agresseurs. Ils exposent longuement leurs bons parcours scolaires, leurs personnalités positives, leurs projets d’avenir ambitieux, multiplient les témoignages évoquant deux jeunes qui « tiraient les autres vers le haut », comme l’indique La Croix dans le titre d’un article. La désignation la plus courante des victimes par leurs simples prénoms « Kevin et Sofiane » invite en outre le lecteur à une forme de proximité avec ces deux jeunes. L’insistance qu’ont tous les journaux à exposer le caractère extrêmement positif de ces figures laisse aussi penser, en creux, que ces jeunes ne constituent pas la règle au sein d’un ensemble aux contours mal définis dans les discours étudiés, mais qui touche avant tout à la figure mythique du « jeune de banlieue » (Longhi, 2012), nous y reviendrons. Il est d’ailleurs intéressant de noter que dans les premiers jours de leur traitement du drame, Le Figaro et Aujourd’hui en France prennent soin de préciser que les deux jeunes victimes ne sont pas des délinquants, comme si cela n’allait pas de soi. Parallèlement, presque tous les articles précisent que certains des auteurs des violences sont au contraire des « délinquants », ce qui suppose une forme d’essentialisation de la déviance, un rapport naturalisé à la violence. Or, cette désignation par l’appartenance à une « classe dangereuse », permet aux journaux d’énoncer une sanction discursive de l’ordre de l’indiscutable, à propos des auteurs des violences.

La manière dont est mis en mots et construit le récit de l’agression participe aussi de la fabrication des « personnages » des agresseurs à travers une identité violente. L’ensemble des journaux mobilise ainsi le lexique d’une violence extrême pour dire la mort des deux jeunes dans des récits où les figures des agresseurs occupent le rôle actanciel du sujet : « lynchage », « déchainement de violence inouï », « massacre », etc. Tous proposent par ailleurs de longues descriptions du « lynchage » et de la mort de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt, ce qui introduit dans le récit un effet de réel (Charaudeau, 2005) renforçant la violence décrite[6] Citons par exemple Le Monde, le 3 novembre 2015 : « Kevin est mort pratiquement sur le coup. Aucune trace de lutte n’a été retrouvée sur son ...continue. Dans les articles écrits à l’occasion de l’ouverture du procès des agresseurs présumés, Le Monde, et surtout Libération, se distinguent d’ailleurs des autres titres en consacrant ce jour-là la quasi-totalité de leurs articles à des récits particulièrement détaillés du déroulement des meurtres, où la violence est exacerbée par de nombreux effets rhétoriques. Il faut également remarquer le titre choisi par Aujourd’hui en France, pour annoncer le procès des agresseurs : « la violence aveugle devant la justice ». Pour le journal il s’agit de juger « cette violence gratuite et aveugle qui tue dans les cités ». La « violence » occupe le rôle actanciel du sujet. Ce qui se joue sur le plan symbolique est donc bien une assimilation entre les jeunes gens jugés et la violence.

Cette construction des « personnages » des agresseurs par la violence dont ils font usage doit en outre être rapprochée d’un autre élément qui structure l’ensemble des récits : l’insistance sur la disproportion radicale entre la violence déployée et ce qui l’aurait déclenchée : « un mauvais regard ». Or, ce cadrage, tout en renforçant l’ancrage des jeunes agresseurs dans la violence, contribue à les présenter comme des figures d’altérité menaçante. En effet, il peut être lu comme signifiant d’une conception hobbesienne de la société et du contrat symbolique qui la fonderait, dans laquelle la sécurité constitue le soubassement même de l’existence de l’Etat (Hobbes, 1971). Dès lors, ceux qui ne respectent pas le monopole d’usage de la violence « légitime » qui en découle ne peuvent qu’apparaitre comme ne respectant pas les règles communes qu’ils menacent. Le 2 octobre Aujourd’hui en France annonce ainsi en Une : « deux jeunes tués pour un regard ». Le 4 octobre, Le Monde titre l’un de ses articles : « C’est une histoire de regard qui a viré à la barbarie ». Aux lendemains du drame, tous les journaux répètent le vocabulaire de la sidération et mobilisent de nombreux effets rhétoriques pouvant ressentir au lecteur le caractère profondément « insensé » de cet enchainement causal. Cette violence tellement déconnectée de son élément déclencheur peut en outre parfois se lire dans certains récits comme « gratuite ». De façon corollaire, il est intéressant de constater qu’au moment de la couverture initiale du meurtre, Aujourd’hui en France, La Croix et Le Monde, s’emparent de l’exemple de l’agression de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt pour faire de ce fait divers, un événement ayant valeur exemplaire de ce qui se donne à lire comme la problématique de la place du « mauvais regard » dans les interactions sociales quotidiennes, dans certains quartiers périphériques. Le 4 octobre, Le Monde évoque ainsi à sa Une la peur des « simples citoyens », qui « avouent souvent baisser le regard » et « disent leur angoisse d’être confrontés un jour à une personne qu’ils n’auraient pas dû croiser». Aujourd’hui en France et La Croix proposent quant à eux des analyses qui dépassent largement le territoire du drame (la ville d’Echirolles) et qui convoquent le cadre de la maladie mentale, du désordre psychiatrique, à travers la parole rapportée de pédopsychiatres, pour expliquer la signification de ces « mauvais regards ».

Une identité collective menaçante

L’exclusion du corps social – dont nous questionnerons les limites telles qu’elles apparaissent dans les récits étudiés – qui se dessinait à travers le rapport des jeunes agresseurs à la violence, est renforcée par le second axe qui structure la construction des « personnages » des agresseurs dans le corpus étudié. En effet, ces derniers vont être largement décrits comme évoluant « en bande », voire « en meute », en dehors des règles communément partagées.
Tous les journaux évoquent le poids d’un effet de groupe pour expliquer le passage à l’acte des agresseurs, mais sous différents angles. Lors du procès, La Croix évoque le rôle de l’ « esprit de groupe » dans le « déchainement de violence ». Le journal convoque Sébastien Roché, « spécialiste de la délinquance des mineurs au CNRS » et Daniel Marceli, pédopsychiatre, pour expliquer ce qui apparait comme l’existence de règles structurantes pour certains collectifs de jeunes. Leurs domaines d’expertise soulignent bien l’anormalité de ces règles, au regard de l’ensemble de celles qui régiraient habituellement le corps social. L’idée selon laquelle certains jeunes vivraient selon d’autres règles est encore plus clairement énoncée par Le Monde et surtout Aujourd’hui en France, à l’occasion des premiers articles consacrés au sujet. Ces journaux présentent alors l’existence de « bandes » comme une règle de structuration de la vie sociale de certains jeunes. Aujourd’hui en France  complète par exemple l’article principal consacré au meurtre des deux garçons par un article intitulé « La bande, ils ne vivent que pour cela », le 4 octobre 2012. L’identification des jeunes gens violents au prisme de la bande est porteuse de sanction de la part du journal et renvoie de fait, les jeunes qui la composent dans une identité collective à la fois menaçante et structurées par d’ « autres » règles (Mucchielli, 2002, 112). En cela, ces éléments de discours font directement écho au lexique mobilisé par l’ensemble des articles étudiés les présentant clairement comme a-sociaux, voire barbare. La représentation de jeunes délinquants urbains à travers des phénomènes de « bandes » est en outre loin de constituer une nouveauté dans les représentations médiatiques des jeunes urbains violents. Elle s’inscrit dans une histoire longue qui alimente le « substrat mythologique sur la/les banlieues dans nos imaginaires collectifs » (Boyer et Lochard, 1998, 120). Qu’ils soient nommés « Apaches », « loubards », « blousons noirs » ou « sauvageons », les groupes de jeunes gens violents ne cessent de nourrir en outre les représentations menaçantes de « la banlieue ».
Le fait que les jeunes agresseurs de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt soient présentés comme vivant suivant des règles qui leurs sont propres est d’autant plus saillant que tous les journaux convoquent également, plus ou moins fortement, le registre de l’animalité pour décrire les agresseurs ou leurs actions. Le 2 novembre 2015, Le Monde et Libération proposent ainsi deux titres de Une quasiment similaires : « meurtres en meute à Echirolles », « Double meurtre à Echirolles : le procès d’une meute ». Libération évoque en outre dans un intertitre des « hurlements à mort » dont on ne sait s’ils proviennent d’un chien ou des agresseurs et cite longuement une « source proche du dossier » : « C’est une horde sans réflexion, animale et dévastatrice qu’ils ont dû affronter, y laissant leur vie. Leurs dépouilles massacrées témoignent d’un phénomène barbare et sauvage qui reste difficile à analyser. » Ces choix de cadrages obligent à penser le poids de l’imaginaire colonial (Deltombe et Rigouste, 2006, 202) dans ces représentation de « jeunes de banlieues ». Or, il est important de garder à l’esprit le rôle que peut jouer ce type de représentations sur la structuration même des identités des habitants des « banlieues », qu’ils soient ou non issus de l’immigration. Comme l’a montré Didier Lapeyronnie, l’image altérisée imposée peut en effet devenir une identité revendiquée, ce qui ne fait que renforcer les processus de domination à l’œuvre à ce niveau (Lapeyronnie, 2006, 2014).
Or, non seulement cette sauvagerie inscrit les jeunes ainsi évoqués dans une altérité d’autant plus radicale qu’elle les exclues même du monde des Hommes, mais elle pose, en creux la question de la possibilité que ces individus puissent même appartenir, un jour, au corps social.  Lorsque La Croix, et dans une mesure moindre Aujourd’hui en France, convoquent à plusieurs reprises le cadre de la maladie mentale, à travers les interventions répétées de pédo-psychiatre, le journal induit une possibilité de guérison d’individus qui apparaissent avant tout malades. Les autres journaux ne convoquent pas ce cadre interprétatif. Le fait que les violences décrites soient avant tout présentées comme incompréhensibles ne laisse d’ailleurs que peu de possibilités à des réponses à la violence qui ne soient pas d’ordre sécuritaire, destinées à éloigner des jeunes gens présentés comme naturellement violents et « sauvages » de la société qu’ils menacent. Les éléments pouvant permettre la compréhension des processus conduisant à un tel déchaînement de violence occupent une place très limitée dans l’ensemble des récits y compris dans ceux écrits en lien avec le procès[7] La Croix étant le journal proposant le plus ce type d’éléments.. Seules quelques pistes interprétatives sont esquissées[8] Le Monde explique ainsi au moment du procès que la plupart des accusés « cumulent famille nombreuse, foyer monoparental et rancœurs scolaires ...continue, ce qui contraste très fortement avec l’ensemble des éléments marquants l’essentialisation de la violence des jeunes agresseurs et le poids de leur appartenance à un territoire dégradé nous y reviendrons. Seul le journal La Croix mobilise un élément allant dans le sens d’un questionnement réflexif sur ce qui, dans le fonctionnement social, peut éventuellement amener des jeunes à commettre ces violences. Il le fait à travers un témoignage d’autorité, celui de la mère de Kevin Noubissi, qui clôt l’article du 2 novembre ce qui souligne son importance : « Je sais que ce drame résulte, aussi, des dysfonctionnements de notre société. La dérive de toute une partie de la jeunesse découle de notre responsabilité collective. »

– Une identité territorialisée

Le dernier axe qui structure la construction des « personnages » des auteurs de l’agression et qui participe de leur altérisation est leur appartenance à un territoire spécifique : le quartier de la Villeneuve, de la ville d’Echirolles, banlieue de Grenoble. Les agresseurs apparaissent en effet avant tout comme les enfants d’un quartier marqué par la dégradation et le poids des grands ensembles d’habitats collectifs. De fait, le territoire apparait dans les récits comme une figure centrale du parcours figuratif des « personnages ». Se joue donc aussi à ce niveau un processus de représentation de l’altérité dans sa dimension territoriale qui invite à interroger la double « assignation », à territorialité et à identité (Hancok, 2008) qu’il peut supposer.

La représentation du quartier de la Villeneuve et de sa jeunesse – focalisée sur les figures menaçantes des agresseurs- se donne à lire à travers le cadre de son opposition au quartier des Granges et son autre jeunesse – incarnée par les figures positives des victimes. L’antinomie des deux quartiers, est d’ailleurs présentée par tous les journaux comme l’une des causes du drame. Libération qualifie le quartier des Granges de « paisible », composé « de classe moyenne», alors que celui de la Villeneuve est présenté comme un « quartier bien moins paisible que le secteur des Granges » dans La Croix et comme un « quartier difficile » dans Le Figaro. Pour Aujourd’hui en France les deux quartiers évoqués « se regardent en chiens de faïence. L’un, la Villeneuve, à Grenoble, ex-cité radieuse, surnommée la Muraille de Chine, devenue celle de tous les trafics. En face, le quartier des Granges, à Echirolles, paisible et propret. » Le 2 octobre, le journal oppose d’ailleurs directement deux photographies des Granges et de la Villeneuve[9] Avec les légendes suivantes : « GRENOBLE (ISÈRE), HIER. Surnommé la Muraille de Chine, le quartier de la Villeneuve connaît de nombreux ...continue. Lors du procès, Le Monde reprend ce cadrage. Après avoir précisé que la « sociologie » était « éclairante » pour saisir les causes du drame, le journal explique : « Les Granges [dépendent] de la « ville neuve » d’Echirolles, zone grise résidentielle où s’agrippent ceux qui ambitionnent le label « classe moyenne ». Le quartier de la Villeneuve, hasard de l’homonymie, est un de ces culs-de-sacs paupérisés, grand ensemble de barres grevées par les trafics ». L’adage « classes laborieuses, classes dangereuses » n’est jamais loin. Dans les articles publiés juste après le drame, l’ensemble des journaux, à l’exception notable de La Croix, développent aussi un récit opposant le quartier de la Villeneuve, tel qu’il était avant, un « antimodèle de cité dortoir » dans Le Monde, « un véritable melting-pot social, une belle réussite » dans Le Figaro,  à sa réalité actuelle celle d’°« ex-cité radieuse », d’« un cauchemar pour les urbanistes », de « cité difficile » pour Aujourd’hui en France. Le 3 octobre, Le Figaro propose même un article titré « le naufrage d’une ancienne « cité modèle » ». À la « dérive » d’un quartier correspondrait donc celle de sa jeunesse. Le portrait du quartier de la Villeneuve ainsi esquissé semble d’autant plus sombre que ce dernier figure comme l’échec d’un ambitieux projet urbain, social et politique qui apparait dès lors clairement utopique. Parallèlement, les désignations associant les jeunes à leurs quartiers se retrouvent dans l’ensemble des articles. Le Monde évoque par exemple « les douze jeunes de la Villeneuve », « ceux de la Villeneuve » (3 novembre 2015) comme Libération (3 novembre) qui précise d’ailleurs que les agresseurs sont « soudés par leur appartenance au quartier de la Villeneuve, situé à quelques centaines de mètres des Granges ». La Croix évoque également « un autre adolescent, issu du quartier de la Villeneuve » ou des « jeunes de la cité sensible de la Villeneuve ». Ce qui se donne à lire à travers ce mode d’identification est l’activation du cadre d’analyse qui associe délinquance juvénile et grands ensembles urbains périphériques. Ce cadre structure la médiatisation de la  « banlieue» depuis les années 70. L’approche historique des travaux de Julie Sedel et avant eux, de ceux d’Henri Boyer et Guy Lochard a en effet permis de montrer comment les « grands ensembles », « le nouvel urbanisme » vont petit à petit être présentés en tant que problème dans les médias français, en lien avec la violence qu’ils engendreraient (Sedel, 2009 ; Boyer et Lochard, 1998). Ces représentations s’inscrivent elle-même dans une forme de « territorialisation de la pauvreté » à la périphérie relevant d’une histoire beaucoup plus longue (Boyer et Lochard, 1998, 44). Mais les discours de presse étudiés se distinguent en présentant en fait un espace social et territorial doublement fracturé. Dans les récits, les « bons jeunes de banlieue» s’opposent aux « mauvais jeunes de banlieues», les « bons quartiers populaires » aux  « mauvais quartiers populaires ». La ligne de partage qui se dessine ne distingue pas le centre de sa périphérie, ni leurs habitants respectifs, comme cela est souvent le cas. Elle se situe au cœur même des quartiers et des populations habituellement disqualifiés, ce qui renforce de fait l’altérisation des agresseurs telle qu’elle se dessine dans les récits. Il est en outre important de noter le poids de la place accordée à la marche blanche organisée à Echirolles suite au meurtre des deux jeunes. Le pic de couverture du drame au moment de l’agression correspond en effet à la venue sur place du président de la République, François Hollande, et du ministre de l’intérieur, Manuel Valls, et surtout à l’organisation de cette marche blanche à Echirolles. Elle occupe une place particulièrement importante dans les récits du Monde, de Libération et dans une moindre mesure d’Aujourd’hui en France. Les stratégies d’illustrations des journaux sont à cet égard assez représentatives de ce choix éditorial puisqu’elles accordent une place prépondérante aux images de la marche blanche. Ces journaux racontent longuement et/ou donnent à voir la marche blanche, décrivent les corps en mouvement, les visages marqués par la douleur. Ce faisant, ils donnent l’image d’une population unie face à la violence, déterminée à ce qu’un tel acte ne se reproduise jamais. Le Monde souligne d’ailleurs l’ampleur du rassemblement, parlant de « marée humaine », de « mobilisation sans précédent ». Dans les récits, ces figures de la société civile incarnent d’ailleurs parfois même le rôle de l’anti-sujet, c’est-à-dire de ceux qui agissent contre la violence. Ce que les journaux montrent ici peut être lu comme une forme de rituel, au sens que donne à ce terme Christophe Wulf, une pratique sociale communicationnelle et performative par laquelle une communauté prend corps, dépasse les crises et réaffirme les normes qui la structurent (Wulf, 2005, 90). L’attention accordée à ce rituel participe d’une représentation incluant certains des habitants des quartiers périphériques, victimes directes ou indirectes de la violence, dans le corps de la nation puisqu’ils sont montrés en train de revendiquer le partage de ses règles. Se matérialise en fait un « Nous » les associant à ceux, journaux ou hommes politiques et plus largement citoyens « du centre », partageant leur indignation, par opposition à un « Autre », regroupant une part indéterminée de la jeunesse des « banlieues », qui apparait d’autant plus étranger qu’il semble même incompréhensible à ceux dont il partage les conditions de vie. La société française est ainsi montrée morcelée, fragmentée. C’est bien la problématique de la possibilité, si ce n’est de « vivre ensemble », mais moins utopiquement sans doute, comme le rappelle Jean-Pierre Garnier, de vivre « côte à côte » et non « face à face » qui est ici posée (Garnier, 2007/1). Si ce mode de représentation permet à certains, Hommes comme territoires, d’échapper à une forme de stigmatisation médiatique, elle en renvoie d’autres, des « jeunes de banlieues » auxquels le « personnage » des agresseurs renvoie à une altérité encore plus profonde.

2.De l’identité singulière à l’identité collective

Il est en effet important de noter que dans les discours étudiés, le « personnage » des jeunes agresseurs apparait assez largement comme une incarnation métonymique du « jeune de banlieue ». La question de l’identité représentée de ces jeunes gens doit donc être interrogée dans le cadre plus large de celle de cette figure mythique (Longhi, 2012). Outre par les éléments précédemment identifiés dans cet article, le lexique employé pour qualifier les agresseurs se caractérise aussi par une forme d’imprécision qui participe de leur association à « la » jeunesse des banlieues, aux « jeunes des banlieues », en tant que catégorie générale. La plupart des articles ne mentionnent ainsi jamais leurs noms[10] Pour ce qui concerne la médiatisation des faits divers et des procès, la question de l’identification précise des mis en cause constitue une ...continue. Seuls les articles consacrés au jugement permettent à des noms complets d’apparaitre et donc d’individualiser les agresseurs. La structure narrative de plusieurs articles fait en outre qu’il est très difficile de savoir si les éléments qui apparaissent dans le récit comme les causes de la violence, relevant de la « manipulation » dans le schéma narratif greimassien, ne concernent que les agresseurs des deux garçons ou bien, plus largement une partie, dont l’importance est indéterminée, de la « jeunesse des banlieues ». Des éléments du dispositif contribuent également, dans certains journaux, à cette oscillation permanente entre individualisation et généralisation entre « des » jeunes de banlieue et « les » jeunes de banlieues, voir les « jeunes » tout court. Aujourd’hui en France  complète par exemple l’article principal consacré au meurtre des deux garçons par un article intitulé « Les habitants décrivent une jeunesse à la dérive », le 2 octobre 2012.  Cet article ne traite pas spécifiquement des agresseurs présumés, mais bien de « jeunes des cités », de la « jeunesse des cités », au prisme de la déviance, à travers une approche globalisante. Le 2 octobre 2012, La Croix consacre sa Une et ses pages événements non pas uniquement au drame d’Echirolles, mais à la violence des jeunes – et non pas seulement des « jeunes des cités » – y compris scolaire. Ces éléments contribuent en outre à ce que la mise en récit de la mort de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt puisse se lire non pas comme mobilisant les normes du récit de fait divers mais bien de celui du fait de société (Dubied, Lits, 1999).  Le meurtre des deux jeunes garçons se donne ainsi à voir, non pas comme un fait isolé, mais comme un révélateur d’une problématique sociale récurrente, celle la « crise des banlieues », très largement identifiée au problème des « jeunes des banlieues », incarnés par leurs agresseurs.

En conclusion de cette analyse il apparait clairement que les journaux proposent, à travers les « personnages » des agresseurs de Kevin Noubissi et Sofiane Tadbirt principalement caractérisés par une altérité menaçante, une image des « jeunes de banlieue » qui convoque, et se faisant contribue à renforcer, beaucoup des stéréotypes (Amossy, Herschberg Pierrot, 1997) qui alimentent l’imaginaire collectif autour de cette figure mythique (Longhi, 2012). Il faut remarquer la relative similarité des représentations produites sur ce point précis dans l’ensemble du corpus d’étude.  Elles ne varient significativement ni dans le temps, ni entre les titres de presse. L’ensemble des récits médiatiques étudiés mobilise des normes socio-politiques comparables pour  penser et rendre compte d’une violence associée à la figure du « jeune de banlieue ». Seul La Croix se singularise, en partie, des autres titres. Ce constat invite à deux réflexions.

D’une part, le fait que les discours ne varient guère entre la couverture initiale du drame, le procès puis le verdict doit nous conduire à penser le poids et la complexité des mécanismes qui structurent la production quotidienne de l’information, spécialement lorsqu’elle touche à la question de la « banlieue ». Les discours que nous étudions sont le fruit de pratiques journalistiques spécifiques L’impact des contraintes matérielles de production sur les discours médiatiques doit dès lors être envisagée sous un angle systémique, c’est-à-dire au regard de la totalité d’un système de production de l’information. Comme l’explique Jérôme Berthaut à propos des reportages sur « la banlieue », dans les JT de 20h de France 2 : « la stigmatisation peut être analysée comme un sous-produit des contraintes de productivité » (Berthaud, 2013, 294). Le fait que les discours étudiés répètent bon nombre de stéréotypes depuis longtemps identifiés comme alimentant l’imaginaire collectif à propos des « jeunes de banlieue », dans un contexte qui plus est marqué par la critique du travail journalistique sur « la banlieue », peut dès lors être en partie compris au regard de la manière dont se fabrique l’information « sur la banlieue » au quotidien. Les discours médiatiques que nous étudions sont aussi le résultat de l’incorporation, par des journalistes, de normes émises par un collectif de travail, actualisées dans une pratique professionnelle quotidienne ancrée dans un système partagé de production de l’information. Il est important de ne pas l’oublier.

D’autre part, notre travail donne à voir combien certaines logiques de représentation associée à la figure du « jeune de banlieue » semblent partagées au sein de la « sphère publique globale » (Fraser, 2001 [1990]). Il faut en outre replacer notre recherche dans le continuum d’autres travaux menés sur les représentations médiatiques des violences urbaines, des quartiers périphériques et/ou populaires et de leurs habitants (Berthaut 2013, Boyer et Lochard 1998, Garcin-Marrou 2007, Sedel 2009, etc.), afin de saisir pleinement le caractère hégémonique de certaines représentations, assignations identitaires et leurs enjeux politiques. Dans la lignée des analyses proposées par Marion Dalibert et Nelly Quemener (Dalibert et Quemener, 2017) nous pouvons penser que ce qui se joue à ce niveau est lié à la problématique de la reconnaissance sociale. S’appuyant sur les travaux d’Axel Honneth et Olivier Voirol, elles montrent en effet comment ce dont il est question à travers les discours mis en circulation dans l’espace public (Dalibert, Quemener et Lamy, 2016) par les médias à large audience est « l’attribution et de la distribution de la valeur sociale à certains individus/groupes, au détriment d’autres » (Dalibert et Quemener, 2017, 11), ce qui a une incidence directe sur les processus de construction identitaire, qu’ils se situent à l’échelle individuelle ou collective.

Notes   [ + ]

1. Cf DALIBERT, Marion, Accès à l’espace public des minorités ethnoraciales et “blanchité”. La construction du Sujet de la Nation française dans la médiatisation de Ni putes ni soumises et du Mouvement des Indigènes de la République dans la presse quotidienne nationale dite “de référence” (Le Figaro, Le Monde, Libération) et dans les journaux télévisés de TF1, France 2 et France 3, thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université de Lille 3, 615 p.
2. Corpus d’étude : 9 « Unes » entièrement ou partiellement consacrées au fait divers étudié, 46 articles, brèves ou encadrés (Aujourd’hui en France (2 « Unes », 9 articles, 2 encarts, publiés entre le 30 septembre et le 5 octobre 2012, 1 article le 2 novembre 2015, 1 article le 13 décembre 2015), La Croix (1 « Une », 5 articles, 4 encarts, publiés entre le 1er et le 5 octobre 2012, 1 article et 1 encadré publiés le 2 novembre et 14 décembre 2015), Le Monde (1 « Une », 3 articles, 1 encadré, publiés entre le 3 et le 5 octobre 2012, 1 « Une » le 3 novembre et 2 articles le 3 novembre 2015, une brève le 15 décembre 2015), Libération (1 « Une », 3 articles, 3 encadrés, publiés entre le 2 et le 5 octobre 2012, 1 article le 2 novembre 2015), Le Figaro (3 « Unes », 5 articles, 1 encadré publiés entre le 1er et le 5 octobre 2012, 2 brèves le 8 décembre et 15 décembre).  Il est donc important de noter la disproportion nette entre la place accordée à l’affaire lorsqu’elle survient et celle accordée au procès et au verdict.
3. www.bondyblog.fr
4. Le Bondy Blog se définie actuellement comme un « média en ligne qui a pour objectif de raconter les quartiers populaires et de faire entendre leur voix dans le grand débat national » (http://www.bondyblog.fr/qui-sommes-nous/#.U4n9H51OJDw).
5. http://www.journalisme.com/les-assises-presentation
6. Citons par exemple Le Monde, le 3 novembre 2015 : « Kevin est mort pratiquement sur le coup. Aucune trace de lutte n’a été retrouvée sur son corps. L’autopsie a révélé pas moins de huit lésions par arme blanche. L’une d’entre elles a atteint le poumon. Les légistes pensent qu’il a par ailleurs été victime d’un tir de grenaille en pleine tête. Sofiane, lui, a agonisé lentement. Les médecins ont identifié sur lui plus de trente lésions par armes blanches différentes. Un des accusés a même admis lui avoir roulé dessus avec son scooter. Il est décédé à l’hôpital d’hémorragies internes. ». Aujourd’hui en France, le 2 novembre 2015 : « Tous deux seront massacrés. Sofiane est poignardé à 31 reprises dont neuf fois dans le dos. Il est frappé au crâne avec un marteau. Kevin reçoit huit coups de couteau. Il sera achevé à coups de pieds. Un chien d’attaque est lancé contre les victimes. »
7. La Croix étant le journal proposant le plus ce type d’éléments.
8. Le Monde explique ainsi au moment du procès que la plupart des accusés « cumulent famille nombreuse, foyer monoparental et rancœurs scolaires ». Suite au drame Aujourd’hui en France évoquait « des familles déstructurées où l’image du père a souvent disparu depuis longtemps. ».
9. Avec les légendes suivantes : « GRENOBLE (ISÈRE), HIER. Surnommé la Muraille de Chine, le quartier de la Villeneuve connaît de nombreux problèmes de violence et de trafics de drogue », « ECHIROLLES (ISÈRE), HIER. A deux pas du grand parc du secteur, les Granges, où vivait Kévin et Sofiane,a la réputation d’être un quartier paisible et propret. »
10. Pour ce qui concerne la médiatisation des faits divers et des procès, la question de l’identification précise des mis en cause constitue une question souvent posée aux journaux par leurs lecteurs (voire par exemple : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/12/05/01016-20141205ARTFIG00337-pourquoi-ne-donnez-vous-jamais-les-noms-des-delinquants.php). Or, la réponse apportée diffère selon les médias et n’est pas toujours formalisée au sein des rédactions, en dehors des règles légales concernant la protection des mineurs. Au sein du corpus d’étude existe une forte variabilité à ce niveau. Dans les articles écrits à l’occasion du procès on constate ainsi que La Croix et Aujourd’hui en France ne désignent jamais les accusés par leur prénom ou leur nom. et Le Monde utilise parfois des prénoms. Libération aussi et désigne également l’un d’entre eux par son nom et son prénom.


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

, "L’identité socio-discursive des « jeunes de banlieue » telle qu’elle se construit dans la presse française. L’exemple du « drame d’Echirolles »", REFSICOM [en ligne], L’identité dans tous ses états : 2. Catégories symboliques et enjeux sociaux, mis en ligne le 16 novembre 2017, consulté le 18 June 2018. URL: http://www.refsicom.org/325