Formes d’appropriation symbolique du territoire : une identité plurielle

et

Résumés

Cette contribution entend penser les représentations collectives du territoire urbain et de ses composantes par l’intermédiaire des discours qui y sont associées au-delà des représentations sociales individuelles. Elle cherche à approcher le sens symbolique des représentations identitaires du territoire et d’expliciter en quoi la situation d’appartenance citadine est susceptible de révéler l’articulation entre identités collectives et rapports à l’espace et au territoire. La présente réflexion s’articule autour d’un travail empirique rendu possible par une série de sept focus group/groupe de discussion réalisés à partir d’un échantillon représentatif de la population angoumoisine.
This contribution proposes an analysis of the collective representations of urban territory and its components through the discourses that are associated with it, beyond just individual social representations. It seeks to identify the symbolic meaning of the representations of territorial identity and to explain in what way the situation of belonging to a city is likely to reveal the articulation between collective identity and the relationship with space and territory. The present study is based on an empirical work made possible through a series of seven focus groups / discussion groups carried out using a representative sample of the Angoulême population.

Texte intégral

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L’identité et l’identification, à savoir les processus sociaux de production d’un sentiment d’appartenance, participent à la création d’une communauté de valeurs qui prend sens dans l’appropriation d’un territoire commun. Cette contribution entend penser les représentations collectives du territoire urbain et de ses composantes par l’intermédiaire des discours qui y sont associés au-delà des représentations sociales individuelles. Plus précisément, nous envisageons d’approcher le sens symbolique des représentations identitaires du territoire et d’expliciter en quoi la situation d’appartenance citadine est susceptible de révéler l’articulation entre identités collectives et rapports à l’espace et au territoire. De nombreux travaux de recherche en sciences humaines et sociales se sont centrés sur l’importance des contextes de production identitaire. Notre analyse s’inscrit, en revanche, dans une autre dimension portant sur la symbolique du territoire. Ces représentations identitaires sont analysées à travers une étude qualitative de nature socio-sémiotique réalisée auprès d’un échantillon représentatif des habitants de la ville d’Angoulême[1]Une première série de 3 groupes de discussion, constituant la base de ce travail de recherche, a eu lieu entre janvier et février 2016 (20 ...continue.

La ville d’Angoulême représente 43°000 habitants dans la cité historique des Valois, surplombant une agglomération de près de 120°000 habitants, dans une aire urbaine de 180°000 habitants. C’est une ville qui bénéficie d’un positionnement stratégique dans la nouvelle géopolitique régionale se situant à 100 km aux portes de Bordeaux. L’arrivée de la Ligne à Grande Vitesse en juillet 2017 ne peut que renforcer les nombreux atouts et le capital image de cette ville perçue comme ville des carrefours. Au-delà de sa position stratégique, la ville en elle-même présente de nombreux atouts en termes de qualité de vie et dispose d’un patrimoine architectural, urbain et paysager exceptionnel, reconnu d’intérêt national depuis 2015 avec la création du secteur sauvegardé. Des espaces publics de qualité organisent le centre-ville et participent de la dynamique des festivals dans les murs.

C’est surtout cette forte identité symbolique « Angoulême, ville des festivals/ville de l’image » qui a fait la renommée de cette ville aux qualités multiples. La ville aux 6 festivals accueille chaque année le Festival International de la Bande Dessinée, Piano en Valois, Festival de Film Francophone, Circuit des Remparts, La Tête dans les Nuages, Les Gastronomades. La présence d’institutions culturelles (La Cité Internationale de la Bande dessinée et de l’Image) et de formation universitaire (École Nationale du Jeu et des Médias Interactifs Numériques du CNAM, École européenne supérieure de l’image, etc.) ne fait que renforcer ce fort capital image du territoire angoumoisin. Mis à part cette représentation symbolique (Angoulême, ville de l’image), la ville aurait d’autres atouts qui permettraient de créer une certaine dynamique locale notamment en termes économique et d’emploi.

Sur le plan méthodologique, 7 focus group ont été réalisés de janvier 2016 à mars 2017 pour servir de base à notre réflexion. Cette étude empirique convoque une approche sémiotique et se donne pour objectif de comprendre les processus de construction de sens dans les formes de réception de l’imaginaire territorial. Elle mobilise ensuite une approche sociologique qui prend en compte la construction des représentations en fonction de l’appartenance socioculturelle des citoyens usagers. Dans cette même approche, les formes d’appropriation du territoire peuvent être individuelles ou collectives et participent à la construction d’une mémoire collective constitutive de l’identité spatiale. L’approche de nature herméneutique (Ricœur, 1986) quant à elle pourrait enfin expliciter le mécanisme au travers duquel le potentiel sémantique des lieux et « ses affordances », c’est-à-dire les nombreux repères symboliques, permet de nourrir l’univers interprétatif du citoyen. L’identité apparaît ainsi comme une construction permanente et collective qui s’exprime par des individus qui la formulent et la diffusent.

Théories de la représentation du territoire urbain

La théorie de l’agir communicationnel (Habermas, 1987) met en exergue les trois types d’interactions entre l’individu et son espace : interactions physiques (cadre matériel, architectural, paysager) sociales et subjectives (affectives, cognitives et émotionnelles) liées aux expériences vécues. Christian Noberg Schulz (1981) évoque l’interdépendance entre l’espace urbain et l’espace existentiel. En ce sens, nous pouvons parler de l’incorporation d’une substantialité territoriale dans les formes de construction identitaire individuelles ou collectives (Di Méo, 2007). Le territoire urbain fait ainsi l’objet d’une identification immédiate presque conventionnelle. Il est dans ce sens porteur de signes partagés par tous. Il renvoie également à une représentation symbolique de l’architecture, de la culture et de la société en question. Plus loin encore, il fait l’objet une interprétation esthétique au sens où il représente l’extériorisation de l’intériorité de l’auteur dans laquelle le citoyen récepteur peut s’y retrouver et se l’approprier par l’action.

Michel Wieviorka (2001) définit l’identité collective comme l’ensemble des références culturelles sur lesquelles se fonde le sentiment d’appartenance à un groupe ou à une communauté, qu’elle soit réelle ou « imaginée ». Ces références sont perçues comme autant de productions sociales attribuées à un groupe humain. Une identité collective dessine non pas une série de significations ou un sens, mais un système de valeurs qui définit l’unité d’un groupe.

Nous partons du postulat que le territoire urbain apparait comme un ensemble de signes en interaction qui se donnent à la perception, à la lecture, à la compréhension par les usagers. De ce fait, notre positionnement épistémique de la représentation du territoire urbain se fonde ainsi sur deux cadres théoriques : le concept d’espace-vie (Lewin, 1936) et la théorie de l’agir communicationnel (Habermas, 1987). Kurt Lewin introduit le concept de champ ou espace-vie, qui correspond au monde psychologique de l’individu. Ce champ est composé de deux régions interdépendantes : celle liée à la personne elle-même et celle liée à l’environnement. L’auteur insiste sur le fait que c’est ce type de construction mentale qui influence le comportement de l’individu. La représentation identitaire du territoire est fonction des expériences sensibles et subjectives que les individus ont vécues sur ce même territoire. Le comportement de l’individu dépend ainsi de ses interactions avec son environnement.

La notion d’identité territoriale apparait, selon Amirou (1995), comme la combinaison de trois composantes : l’imagerie, l’image et l’imaginaire. L’imagerie est comprise ici au sens premier du terme et regroupe des éléments liés à la réalité visible (patrimoine, climat, relief, activité économique, architecture, tourisme). Les études menées sur ce concept ont pour objectif de répertorier l’existant et d’étudier comment ces éléments constitutifs de la réalité factuelle sont perçus par les acteurs sociaux locaux.

L’image apparait dans plusieurs ouvrages de spécialité (Pasquier, 2011) représente le résultat des essais de communication propres à un territoire qui a pour objectif de renforcer l’attractivité du territoire. Cette démarche doit prendre en compte l’imagerie, c’est-à-dire les stéréotypes qui peuvent servir comme desservir un territoire.

L’imaginaire renvoie, quant à lui, à la mémoire de cet espace, à son pouvoir d’évocation, aux associations d’idées qu’il suscite souvent à son insu. C’est en quelque sorte la capacité d’un espace de faire rêver un public, c’est la part inconsciente d’un territoire qui traduit, par les représentations mémorielles, la substantialité des lieux.

Parmi ces trois composantes de l’identité territoriale l’imagerie (la réalité visible) ainsi que l’imaginaire territorial (la réalité sensible) ont fait l’objet de plusieurs études nous permettant de poser le cadrage théorique de la représentation du territoire et des formes d’appartenance.

En dépit du caractère polysémique de l’identité, le sentiment d’appartenance et l’attachement à un territoire a fait l’objet de nombreuses études sur l’identité territoriale ou encore sur l’intelligence du territoire (Guérin-Pace, 2007 ; Guermond, 2009 ; Frisou, 2011 ; Di Méo, 2006). Il paraît ainsi évident que nous sommes en présence d’une multi-dimensionnalité du sentiment d’appartenance observable à travers les discours et récits des acteurs sociaux. Une des pistes de réflexion peut nous conduire à admettre que la perception de l’appartenance au territoire engendre une prédisposition non variable de l’acteur social dans le sens d’une identité et d’un attachement conduisant à un positionnement et à une attitude (positive/négative) vis-à-vis de son territoire (Frisou, 2011).

Pour Di Méo les représentations identitaires s’inscrivent dans deux champs de recherche géographique. Le premier renvoie aux spatialités et le second aux territorialités. Di Méo considère la première dimension comme relevant des rapports spatiaux des individus comme étant plus ou moins superficielle contrairement à la seconde qui est donc profonde et affective. Il cherche ainsi la diversité des liens spatiaux qui permettent la construction des personnalités humaines mais également les éléments « d’interprétation pour la compréhension de leurs dynamiques grégaires, tant sociales que territorialisées. Il permet de saisir, en retour, de quelle façon s’opère, en partant de l’individu, la production de l’espace » (Di Méo, 2007, 9).

Le sentiment d’appartenance à un territoire est de la sorte complexe et sa multi-dimensionnalité s’articule autour d’éléments matériels et symboliques au nombre desquels nous pouvons identifier les représentations partagées, un ensemble d’expériences, une histoire et d’une mémoire collective (Guérin-Pace, Filippova, 2008). Les perceptions affectives liant un individu à un territoire donnant forme à une conscience identitaire conditionnent le sentiment d’appartenance et les référentiels identitaires d’un individu. Les modalités et formes d’identification diffèrent sans doute d’une personne à une autre mais peuvent se manifester par un attachement fort à un lieu ou à un espace pour signifier un ancrage identitaire. « À ce titre, le territoire, qu’il soit État, région, village ou autre, constitue un des éléments essentiels de l’existence pour une société et un être humain même si le lien à cet espace diffère à la fois d’une société à l’autre, d’une personne à l’autre et se modifie au cours du temps » (Filippova, Guérin-Pace, 2008, 30). D’ailleurs, de nombreux travaux de recherche soulignent le caractère consubstantiel des notions d’identité/appartenance territoriale et de mémoire collective. L’anthropologue Isaac Chiva définit l’identité comme « la capacité que possède chacun de nous de rester conscient de la continuité de sa vie à travers changements, crises, ruptures » (Augé, 1992), tandis que pour Paul Ricœur (1992), parler d’identité, c’est parler du « maintien de soi à travers le temps ». Joël Candau (1998) souligne que la mémoire précède la construction de l’identité, elle est un des éléments essentiels de sa recherche, qu’elle soit individuelle ou collective. L’identité n’est possible que parce qu’il y a mémoire.

Du visible à la substantialité des lieux : une identité territoriale plurielle

Les discussions de groupes avaient comme fil conducteur six thématiques différentes : histoire, patrimoine et symboles (architecture, monuments, histoire présente, spécificité du territoire, couleur, emblème, etc.) ; culture, pratiques et activités culturelles (lieux de culture, festivals, activités sportives, etc.) ; offre de formation et éducation sur le territoire (école, Campus et formations supérieures, Magelis, etc.) ; aménagement du territoire (transports publics, accessibilité, propreté, paysages et environnement, logement, « ville intelligente », sécurité, etc.) ; dynamisme et activité économique (savoir-faire angoumoisin, marché de l’emploi, entreprises angoumoisines, commerces, restaurants, impôts locaux, associations) et mode de vie (ambiance angoumoisine, convivialité et accueil, art culinaire, climat et paysage, etc.). Notre approche empirique du territoire devait ainsi apporter un éclairage sur les tendances d’opinion qui caractérisent les représentations sociales de la ville d’Angoulême. Il s’agit dès lors d’étudier le récit et discours des Angoumoisins sur leur identité territoriale au prisme d’éléments de l’ordre du visible et du sensible.

Nous proposons dans le cadre de cette étude de revenir sur les résultats de notre enquête qui contextualisent quelques caractéristiques permettant de penser l’expérience et l’interaction avec le territoire angoumoisin. L’objectif de cette étude serait ainsi de poursuivre la réflexion sur la valorisation socio-sémiotique du territoire urbain en analysant la relation entre quatre termes imbriqués sens, expérience de l’espace, représentations collectives et constructions identitaires. Nous engageons ainsi une réflexion autour des trois notions développées dans notre cadre théorique (Amirou, 1995) à savoir l’imagerie qui renvoie aux éléments de la réalité visible, l’image comme résultat d’un processus de communication propre dont la visée est de consolider l’attractivité d’un territoire (Pasquier, 2011) et l’imaginaire comme mémoire, pouvoir d’évocation et représentation d’un territoire. Cette étude prend également en compte la dimension diachronique de l’axe sémantique de la réception du territoire urbain (Laudati, 2013) qui concerne trois paramètres : les transformations du paysage urbain qui induisent des interprétations associées (le territoire est appréhendé comme un étant d’équilibre entre une situation passée et une évolution future), l’expérience psychique de l’espace, individuelle et collective (regroupant l’ensemble des situations sémiotiques qui relie l’individu à son espace selon les temporalités propres à son histoire personnelle) et l’expérience physique dans l’espace. En prenant appui sur les travaux de Patrizia Laudati (2013), nous proposons un modèle socio-sémiotique de la représentation de l’espace urbain qui se décline en trois axes : les perceptions collectives qui sont à la base de l’attribution des significations, les significations qui chargent de sens les éléments perçus et l’attribution des valeurs qui permet de modéliser les représentations propres à l’espace urbain. Ce modèle triadique de la représentation de l’espace urbain prend en compte les relations pragmatiques, les relations affectives et cognitives.

Les Angoumoisins sont attentifs aux détails de leur ville et sont capables d’évoquer avec une précision plus au moins forte les infrastructures, les monuments historiques, les grandes activités culturelles, les grands projets d’aménagement du territoire, les pôles de formation universitaire, etc. L’aspect visible d’Angoulême est représenté tout d’abord par les monuments et édifices et par la disposition spatiale et géographique de la ville. Trois tendances majoritaires apparaissent lors de l’analyse de nos discussions de groupe. Nous nous intéressons de la sorte à l’héritage visible de la ville, à son activité culturelle ainsi qu’à l’aménagement de son territoire.

Globalement, ces trois aspects inspirent le plus souvent un jugement plutôt dépréciatif à plus d’un titre. Cette position dévalorisante s’articule autour de données visibles qui revoient à la valeur du patrimoine historique de la ville, à la valorisation de ce patrimoine et à la position géographique de la ville. D’une part, on évoque ainsi le plus souvent le manque de richesse du patrimoine d’une ville représentée certes par quelques édifices importants comme la Cathédrale Saint-Pierre, les Remparts, la Villa alsacienne et le bâtiment de l’Hôtel de Ville, mais qui reste modeste comparé à d’autres villes de taille similaire. D’autre part, on constate le manque de valorisation de ce patrimoine par des projets de rénovation comme le traçage de circuits ou l’éclairage lumineux. Une position qui s’explique le plus souvent par le manque de moyens de la Ville, par l’inconscience, le manque de volonté ou la mauvaise gestion de la municipalité ou simplement par le manque d’attractivité inhérent aux façades de la ville. On remarque, enfin, la position géographique peu avantageuse de la ville située sur un plateau qui participe à une forme d’enclavement et engendre des difficultés d’accès ou de circulation pour les piétons et cyclistes en raison de la présence de fortes pentes partout dans la ville. Ce contraste perceptif entre la ville haute (le plateau) où certains bâtiments ont été soit rénovés et la ville basse où d’autres quartiers nécessitent à être réaménagés revient de manière récurrente.

« Tout ce patrimoine (l’Hôtel de Ville, la Cathédrale Saint-Pierre) participe au charme de la ville. Ça fait que ça reste une ville homogène et agréable à parcourir. Enfin, le vieil Angoulême. Parce que l’extérieur c’est pas très beau quand même, en bas des remparts. Il y a un contraste très fort autour. » [2]Extrait du groupe de discussion organisé le 24 novembre 2016, de 18 h à 19 h.

La dimension spatiale soulevée par Di Méo montre ainsi un rapport plus ou moins superficiel des représentations identitaires (Di Méo, 2007)

La ville est reconnue pour ses activités culturelles de grande ampleur. Elle suscite néanmoins des positions assez différentes. Le statut de la ville des festivals est plus ou moins admis mais très souvent nuancé par divers arguments. Le premier consiste à ne reconnaît le titre de grand festival qu’à celui du Festival international de la bande dessinée (FIBD) qui constitue « la marque de fabrique de la ville » au niveau international. Le second révèle un mécontentement de la part des citoyens qui réfutent le principe d’accorder des moyens colossaux à un festival au détriment d’autres festivals de taille plus modeste se déroulant tout au long de l’année et participant au dynamisme culturel de la ville.

« Il y a un problème de gestion et un problème d’égo aussi »[3]Extrait du groupe de discussion organisé le 6 janvier 2016, de 18 h à 19 h 47.. « Musique Métisse, c’est la Nef qui organise tous les ans et ils ont arrêté parce qu’il n’y avait plus d’argent, c’est catastrophique. Au niveau des festivals de musique il n’y a plus rien. »[4]Extrait du groupe de discussion organisé le 9 mars 2017 de 17h30 à 19h.

Concernant l’offre culturelle angoumoisine, nous remarquons que cette dernière est jugée satisfaisante par nos répondants. Les politiques culturelles menées conjointement par les collectivités territoriales et des institutions culturelles telles que la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (avec le Musée de la bande dessinée et le Cinéma), le Musée du papier, le Musée d’Angoulême, le théâtre d’Angoulême, la Nef permettent aux habitants de bénéficier d’une offre culturelle variée pour une ville de taille moyenne. Cependant, en fonction des affinités culturelles de nos répondants et de leurs attentes au niveau de l’offre culturelle, deux tendances se dessinent.

D’un côté on remarque un vif intérêt pour la programmation culturelle (celle du théâtre jugée très riche pour une ville de taille moyenne) et pour certains événements qui participent à l’ancrage symbolique de cette ville nommée la vallée de l’image. On remarque que les expositions temporaires au Musée de la bande dessinée ou encore l’exposition Li Hongbo au Musée du papier sont unanimement plébiscitées par nos répondants à la fois par leur caractère singulier et par leur contribution à co-construire l’imaginaire symbolique de cette ville tourné vers la filière image.

De l’autre, même si l’offre culturelle est jugée satisfaisante comparée à la taille de la ville, on déplore un manque de dynamisme en dehors des temps des festivals. Par ailleurs, l’accès à l’offre culturelle (entendu en termes de coût, de moyen de transport le soir et de contenu culturel) questionne certains répondants quant aux politiques culturelles menées par les collectivités territoriales afin de démocratiser la culture et de la rendre accessibles à tous. En dehors des événements de grande ampleur qui bénéficient d’une communication très bien menée, on déplore aussi un manque de communication à propos des manifestations culturelles plus modestes organisées par le milieu associatif.

Sur un autre plan, une des fortes tendances d’opinion chez notre échantillon d’Angoumoisins est l’unanimité autour de la difficulté de gestion du territoire de la ville en termes de transports en commun. Le réseau de transports en commun est tenu responsable tantôt de l’enclavement du centre ville, tantôt de l’isolement des quartiers périphériques (Basseau, Saint-Cybard). Son efficacité n’est reconnue qu’en journée et dans la semaine ce qui montre une quasi inexistence le soir et la fin de semaine. Cette inadéquation avec les besoins du territoire est une des caractéristiques majeures du manque de dynamisme de la ville, de son secteur culturel et économique. Elle est très souvent responsable d’une perception de « ville fantôme » ou de « ville déserte » la majorité des soirs de la semaine.

« La rue de Bordeaux ça fait bizarre la première fois qu’on arrive. Pour moi ça fait un peu ville fantôme »[5]Extrait du groupe de discussion organisé le 7 janvier 2016, de 18 h à 19 h 045..

Il est ainsi frappant de constater l’ampleur des attentes citoyennes quant à la gestion, le dynamisme et l’aménagement du territoire de la ville. L’aspect comparatif avec d’autres territoires est très présent notamment avec la ville de Périgueux. Au-delà de l’orientation des jugements, l’identité angoumoisine est bien présente à travers une connaissance de la structure de la ville, de ses monuments, de ses activités, de son économie, de ses structures d’enseignement, etc. Angoulême apparait comme un territoire bien identifié et sujet au jugement de ses habitants qui apprécient généralement leur ville mais n’hésitent pas à limiter la portée de ses atouts et potentialités, à critiquer sa gestion et à déplorer son cloisonnement. Ce cloisonnement est aussi fonction de l’absence de dialogue social entre les élus locaux et les citoyens qui aimeraient être sollicités et participer activement aux décisions politiques quant au devenir de leur ville.

« Ils communiquent comme une ville d’artistes, mais qui est gérée sur le plateau entièrement par des cadres bourgeois et plutôt avec une moyenne d’âge élevée, qui ont un très bon niveau de vie sur le plateau, mais qui finalement ne sont pas du tout représentatif de la ville de l’image. »[6]Extrait du groupe de discussion organisé le 24 novembre 2016, de 18 h à 19 h.

L’aspect visible de la ville d’Angoulême engendre ainsi une image ambivalente du territoire qui s’explique en partie par la gestion de l’image de la ville ainsi que par sa communication. Même s’ils manquent de connaissance (événements ou monuments non-identifiés), les citoyens angoumoisins restent attentifs à ce qui se passe dans leur ville, à sa gestion et aux communications médiatisées par les instances en charge de la politique de la ville.

Tout d’abord, on déplore la répartition inappropriée des ressources financières et des énergies entre les différentes activités de la ville. Les citoyens s’estiment peu informés sur les activités quotidiennes de taille plus modeste et qui représentent la dynamique culturelle des divers quartiers de la ville et révèlent son identité. Nous signalons à ce propos que d’autres événements récurrents, de taille importante à l’instar du festival de musique Piano en Valois, sont souvent médiatisés par un dispositif d’affichage dans la ville ou dans les médias locaux (presse, radio, réseaux numériques). Ce dispositif de communication n’est pas identifié par les citoyens pour diverses raisons liées au manque d’intérêt et aux limites de l’efficacité de la communication municipale.

 « Je sais pas si ça manque de communication. Mais en tout cas, moi je ne sais pas ce que c’est [festival de musique Piano en Valois]» .[7]Extrait du groupe de discussion organisé le 16 févier 2016, de 18 h à 19 h 45.

L’attractivité du territoire qui souffre également des limites de voies de communication terrestre comme les réseaux de transport, de circulation et les espaces publics dans la ville. A titre d’exemple, le manque d’espace public aménageable dans le centre ville, de bancs publics, de parcs avec des zones d’activité sportive destinées aux jeunes (parc à rollers, aires de jeux) ne favorise pas les sorties, les rencontres et l’échange entre citoyens. Ce manque de dynamisme se répercute ainsi sur l’exposition des citoyens aux différents canaux de communication de la Ville.

A contrario, la ville d’Angoulême représente également une image valorisante d’un territoire fondée sur le dynamisme du tissu associatif de la ville. Les Angoumoisins identifient des domaines variés de l’activité associative responsable de l’attractivité du territoire au quotidien au niveau de l’organisation d’événements, de mise en lien entre les citoyens, de valorisation du territoire.

 « S’il y a des choses qui se passent à Angoulême aujourd’hui, c’est parce qu’il y a des associations. Heureusement qu’il y a des associations, c’est elles qui font le boulot ».[8]Extrait du groupe de discussion organisé le 6 janvier 2016, de 18 h à 19 h 47.

Le pôle image constitué autour des entreprises de l’image dont Magelis  reste le symbole est parfaitement identifié des Angoumoisins. L’activité qui tourne autour des métiers de l’image et du son (studios d’animation, entreprise de l’image, écoles de cinéma d’animation et de l’image, etc.) est identifiée comme une spécificité de la ville. Elle permet non seulement de montrer le savoir-faire des Angoumoisins en la matière mais surtout de dynamiser le territoire et de le faire connaitre et le valoriser au niveau national et international. Cette activité participe également de l’attractivité du territoire qui se traduit par l’arrivée de nouveaux étudiants et de nouvelles entreprises qui enrichissent la ville d’Angoulême au niveau démographique, culturel et économique.

Concernant le rôle de la filière image comme potentialité territoriale à exploiter et à faire évoluer, deux tendances se dessinent.

Nous remarquons que, d’une côté, pour certains citoyens la filière image se décline à travers des secteurs cloisonnés comme la formation universitaire et la recherche (les écoles de l’image -l’ENJMIN[9] ...continue, l’EMCA[10] L’École des métiers du cinéma d’animation est sous la tutelle de l ...continue, le LISA[11] ...continue), les entreprises de l’image et les studios d’animation, le syndicat mixte Magelis et les institutions culturelles du territoire (la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, le Musée du papier, etc.). D’un autre côté, d’autres citoyens montrent une connaissance plus approfondie de l’histoire de la ville et de l’industrie angoumoisine qui a su évoluer de l’industrie du parier à l’image imprimée vers la bande dessinée et l’image animée. Pour ces derniers cette évolution permet à la ville de l’image de construire son identité et son avenir économique autour d’un poly-système dont le pôle Magelis et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image représenteraient les éléments moteurs.

Dans ce sens la filière image apparait comme un poly-système inscrit dans un processus de co-création de la valeur économique sur le territoire angoumoisin. Ce poly-système est régi par plusieurs acteurs : les salariés de la filière image (auteurs de BD, ingénieurs son, etc.), la formation universitaire, les entreprises de l’image, les institutions culturelles (la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image) et le Pôle Magelis.

Analysée dans une perspective systémique, le poly-système évolutif dans lequel s’inscrit la filière image à Angoulême se caractérise par une capacité d’émergence permanente. Le poly-système constitue une forme organisationnelle complexe capable de créer ses propres références, de se régénérer en permanence grâce au développement continu de processus à visée transformative tels que la réorganisation, la régénération, la remémoration et la réflexion. De ce point de vue, le poly-système angoumoisin se caractérise par sa capacité d’auto-organisation qui lui permet de faire évoluer ses schémas décisionnels, de tester la mise en place de contextes relationnels plus riches favorisant l’apparition de projets artistiques innovants. La New Factory est citée comme projet artistique qui tisse des relations innovantes entre les institutions culturelles et les entreprises par la mise en œuvre d’ateliers de co-création entre des auteurs et divers types de publics. Ce poly-système apparait comme une structure organisationnelle protéiforme capable d’évolutions endogènes susceptibles de transformer les processus d’acquisition et de partage de ressources artistiques et économiques, ce qui fait évoluer les objectifs assignés au Pôle Magelis. Ainsi ce poly-système dans lequel s’inscrit la filière image à travers les projets innovants portés conjointement par le Pôle Magelis et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image permet non seulement de nourrir l’imaginaire symbolique du territoire, mais aussi d’accompagner certains artistes dans leur installation professionnelle sur le territoire. Plus loin encore, les médiations conjointes opérées entre les salariés de l’industrie de l’image, les entreprises de l’image et les institutions publiques du territoire font évoluer cette industrie vers l’hybridation des formes d’expression artistique et vers des écritures transmédiatique.

 « L’hybridation entre la dynamique créative de la ville et le domaine du packaging permettrait de multiples créations d’emploi ainsi qu’une certaine relance de la croissance économique à Angoulême. » [12]Extrait du groupe de discussion organisé le 9 mars 2017 de 17h30 à 19h.

Du visible au sensible, de l’attachement à la critique du territoire

Penser l’expérience et l’interaction avec le territoire nous mène au troisième aspect de notre analyse et à l’étude de la mémoire, du pouvoir d’évocation et des idées sur la ville d’Angoulême. Il s’agit de déceler la part inconsciente du territoire, la substantialité des lieux, la dimension sensible à partir des caractéristiques visibles pour observer l’imaginaire angoumoisin autour de son mode de vie, de ses spécificités, de la gestion de son territoire.

Le mode de vie des Angoumoisins et leur histoire représentent une caractéristique majeure de ce qui fait la ville d’Angoulême et identifie sa société plus ou moins stratifiée. Il apparait ainsi que la culture angoumoisine est balzacienne (en référence à Honoré de Balzac) et globalement provinciale depuis des siècles ce qui profère une identité particulière à la ville et à ses habitants. Cette spécificité révèle une société angoumoisine développant un mode de vie particulier et des codes de comportements sociaux favorisant la constitution de cercles sociaux souvent imperméables notamment entre bourgeoisie (reconnue par son mode de vie, ses lieux de formation, ses richesses, ses réseaux de solidarité) et classes populaires. L’Angoumoisin, notamment pour son origine charentaise, semble fermé à l’Autre et loin d’être ouvert même si on admet l’apport des jeunes porteurs d’espoir de bousculer un tel cloisonnement social.

 « Je vais vous dire la société Angoumoisine est très balzacienne et elle l’est restée. C’est vraiment un truc de province Angoulême et c’est peut être pour ça, ce n’est pas ouvert, ça ne respire pas, ce n’est pas jeune alors on le dit (…) Bah on se fréquente qu’entre certaines catégories et enfin bref on ne changera pas la société comme ça mais c’est malsain. Angoulême, ce n’est pas jeune. Il n’y a que les jeunes qui pourraient changer Angoulême. »[13]Extrait du groupe de discussion organisé le 6 janvier 2016, de 18 h à 19 h 47.

L’imaginaire autour de la ville d’Angoulême présente d’autres dimensions qui consacrent Angoulême aux yeux de ses habitants comme étant la ville de l’image. Cette image comporte une grande part de rêve liée aux productions de films d’animation, aux jeux vidéo et aux fictions tournées dans la ville. L’origine de cette affirmation renvoie également aux discours des acteurs socioéconomiques et politiques qui ne manquent aucune occasion pour rappeler ce statut ainsi qu’aux politiques de la ville et des autres collectivités territoriales qui font de ce domaine un levier de développement économique de la ville et sa région. Cet imaginaire renvoie aussi aux diverses formations de l’image dont dispose la ville et qui font sa réputation à l’instar de l’ENJMIN.

L’imaginaire autour de la politique de gestion du territoire révèle aussi bien l’identité politique et spatiale de la ville que l’évaluation de la politique globale en France. La ville d’Angoulême apparait ainsi comme une ville à deux vitesses. Une première caractérisée par la mise en scène de gros projets comme le FIBD et le Festival du film francophone destinée à la valorisation de la politique de la ville. Une politique critiquée pour ses grands investissements sur une poignée de projets et de manière ponctuelle. Une seconde ville des citoyens de « tous les jours » qui souffre du dénigrement et d’une certaine marginalisation des projets portés par les associations à l’écoute des préoccupations des citoyens et insensible à l’opportunisme électoral. Ce sentiment critique à l’égard de la politique de la ville révèle également deux caractéristiques des Angoumoisins. D’une part les représentations de la démocratie et de la gestion politique actuelle admettent un manque de concertation citoyenne, une non-représentativité politique et un pouvoir régalien des instances territoriales. D’autre part, les citoyens reconnaissent eux-mêmes le manque de civisme et d’implication politique des citoyens plus empathiques et rarement engagés au service de la communauté.

A partir de cette exposition des résultats relatifs à l’enquête exploratoire, nous proposons un modèle théorique permettant de mettre en exergue la valorisation de l’axe actantiel de la représentation du territoire (Laudati, 2013). Ce modèle correspond à la dimension pragmatique de la sémiotique selon laquelle la représentation du territoire est fonction de l’action et de l’expérience individuelle ou collective des acteurs sociaux. Cela signifie que la façon dont le sujet acteur se représente l’espace au travers de valeurs est fonction de ses expériences dans ce même espace. L’étude de la représentation collective de l’espace a permis ainsi de distinguer plusieurs catégories de valeurs. Les valeurs éthiques liées à la pratique du lieu, à la possibilité d’utiliser tel ou tel espace de la ville. Ces valeurs sont conférées à l’organisation et à la structuration de l’espace urbain. Si certains éléments comme la position géographique de la ville contribuent à une perception différente de la ville en fonction des personnes interviewées, le caractère paisible et la qualité de vie (ville en bord de Charente, ville des carrefours) permettent une valorisation éthique du territoire angoumoisin.

Les valeurs fonctionnelles liées à la capacité d’un lieu à répondre à des besoins, traduisent toujours une perception ambivalente de la ville d’Angoulême. Si certains projets d’aménagement territorial sont unanimement salués (l’arrivée de la LGV), la mauvaise gestion des espaces urbains comme le manque de praticité de certains lieux alimentent un certain mécontentement au sein des citoyens. Les valeurs esthétiques liées à l’appréciation esthétique (beau/laid) des formes de l’espace, reconfirment cette représentation à la fois multidimensionnelle et ambivalente du territoire urbain. Ainsi, certains topos, comme les murs peints, la Cité de la Bande dessinée et de l’image représentent des symboles forts identifiés et identifiables de la Cité des Valois et participent à la construction de l’imaginaire territorial. D’autres espaces urbains, laissés à l’abandon, comme la Poudrerie suscitent de nombreuses interrogations quant à la reconversion de ce site témoin du passé industriel de la ville.

La représentation de l’espace urbain dans sa dimension sensible et matérielle est fonction des expériences vécues par les individus au sein même de cet espace. Même si la plupart de nos répondants s’accorde à dire que la ville d’Angoulême est une ville où il fait bon vivre, on remarque tout de même que leurs motivations à venir s’installer à Angoulême sont multiples. La qualité de vie, le climat exceptionnel ainsi que la proximité géographique avec des grandes métropoles comme Bordeaux confèrent à la ville de l’image des atouts indéniables.

« J’ai habité en dessous de Rouen, en Normandie. Je suis arrivée là et il a fallu que je mette les lunettes de soleil pour aller travailler. C’est incroyable, franchement incroyable ! Une lumière, un soleil, un climat, franchement, on n’a pas à se plaindre. La cathédrale ça a été vraiment un moment qui m’a décidée à venir m’installer à Angoulême. La façon dont elle se détache quand le ciel est bleu. Venant de Normandie, c’est beau. Ça donne un cachet quoi.»[14]Extrait du groupe de discussion organisé le 24 novembre 2016, de 18 h à 19 h.

Pour d’autres membres de notre échantillon (étudiants, artistes, auteurs) l’imaginaire de cette ville aux qualités multiples est surtout nourri par la renommée internationale de cette ville. Appelée à juste titre la vallée de l’image, le Campus Image accueille tous les ans 1000 étudiants intégrant des formations universitaires liées au domaine de l’image.

Par ailleurs, la qualité des formations dispensées dans le domaine de l’image et de l’animation est assurée par la présence d’unités de formations et de recherche publiques ou privées comme l’ENJMIN, l’EESI[15] École européenne supérieure de l’image., l’EMCA, la Human Academy[16] École japonaise de Manga. qui proposent un parcours académique complet dans le domaine de l’image allant du niveau BAC+ 1 jusqu’au doctorat. Ces formations offrent non seulement de solides compétences professionnelles dans le domaine de l’image, mais elles constituent au cœur du ploy-système angoumoisin un excellent moyen de mise en relation permettant l’insertion professionnelle des jeunes.

« Je pense qu’il y a des écoles qui offrent plus de facilité pour l’insertion professionnelle. C’est l’ENJMIN, l’école de jeu vidéo et de l’animation, parce qu’il y a des entreprises qui sont dans la ville déjà et du coup les étudiants y travaillent directement, quoi. C’est plus simple je pense pour s’intégrer par la suite. »[17]Extrait du groupe de discussion organisé le 24 novembre 2016, de 18 h à 19 h.

La ville d’Angoulême est aussi un territoire très réputé mondialement pour la bande dessinée, 200 auteurs de bande dessinée vivant actuellement à l’année à Angoulême. Pour certains auteurs interviewés la configuration même du territoire angoumoisin – relativement exigu – présente beaucoup d’avantages car l’échelle territoriale limitée densifie naturellement la vie d’une communauté d’artistes. Dans ce cas, la géographie du territoire crée naturellement des occasions régulières de rencontres informelles entre artistes.

« C’est la capitale de la bande dessinée. Nous voulions rencontrer les gens qui ont fait la bande dessinée ici et, puis avoir un espace pour mener notre projet personnel. Ici c’est un petit paradis. »[18]Extrait du groupe de discussion organisé le 9 mars 2017 de 17h30 à 19h.

Si certains sujets provoquent une large unanimité sur un « nous » angoumoisin porteur de compétences, de savoir-faire et de rêves autour de « la ville de l’image », il n’en demeure pas moins que cette identité est ambivalente. Le discours des acteurs politiques et sociaux est souvent porteur d’une idée d’ouverture et d’échange avec l’autre et de démocratie de proximité symbolisée par « la ville carrefour », ou encore « la ville intelligente ». A contrario, les Angoumoisins admettent une « fermeture » géographique et esthétique de la ville et ne reconnaissent l’ouverture qu’à travers l’apport des étudiants des différentes formations angoumoisines. Ils reprochent souvent le manque d’information sur les diverses activités du territoire et de concertation quant aux projets communs. Les discours sur la ville dynamique contrastent avec le sentiment d’insécurité porté par les citoyens sur la sécurité, sur une « ville fantôme » dès la tombée de la nuit.

« Je suis sortie en boîte de nuit deux fois. Une fois ça a fini en bagarre […] moi je ne me sens pas du tout en sécurisé à Angoulême. »[19]Extrait du groupe de discussion organisé le 7 janvier 2016, de 18 h à 19 h 45. 

« Bordeaux c’est plus sécurisant qu’Angoulême. Et des gens qui habitent Angoulême pourront vous dire que vous ne pourrez plus rentrer à pied le soir à Angoulême. »[20]Extrait du groupe de discussion organisé le 7 janvier 2016, de 18 h à 19 h 45. 

Une enquête sur les représentations de la ville est souvent l’occasion de critiquer la mauvaise gestion du territoire quant à l’éparpillement des pôles de formation, du manque de pistes cyclables, de bus, de parcs, d’animation, etc. Elle révèle ainsi la tendance habituelle de voir principalement ce que ce « nous » a de mauvais. Elle montre aussi une deuxième tendance qui omet certaines caractéristiques visibles et reconnues du territoire. A titre d’exemple, dans aucun des groupes de discussion on a évoqué les très nombreuses façades colorées de la ville qui symbolisent l’ancrage de la bande dessinée dans la ville. On regrette souvent les potentialités inexploitées ou mal exploitées de la ville tout en y déclarant son attachement. Ce rapport ambivalent entre amour et critique démontre ainsi que l’appartenance à un territoire demeure une identité multidimensionnelle et évolutive que le groupe social fait vivre au gré du processus du vivre ensemble et des expériences territoriales.

La proposition de Wieviorka qui présente l’identité du groupe comme système de valeur qui définit l’unité du groupe ses caractéristiques, ses vérités, ses ambivalences autrement dit son imaginaire commun, est observable à travers les résultats de ce travail empirique. Au-delà des discours laudateurs ou dépréciatifs, l’imaginaire autour de la ville d’Angoulême est porteurs de plusieurs enseignements sur une identité territoriale multidimensionnelle, ambivalente et parfois même schizophrène.

Notes   [ + ]

1. Une première série de 3 groupes de discussion, constituant la base de ce travail de recherche, a eu lieu entre janvier et février 2016 (20 personnes). Une seconde série de 4 groupes de discussion a été réalisée entre décembre 2016 et mars 2017 (une trentaine de personnes) pour approfondir les résultats obtenus dans la vague précédente. Notre enquête concerne un échantillon représentatif de la population de la de la ville d’Angoulême (43°000 d’habitants) à partir des données de l’INSEE (L’aire urbaine d’Angoulême, un territoire en transition, INSEE, 2014, 69 pages). Les participants ont été recrutés, pour des discussions d’environ 1h30 chacune, selon des critères de représentativité statistique : âge, sexe, lieu de résidence (répartition par quartiers), caractéristiques socioprofessionnelles, durée de résidence dans la ville (natifs et nouveaux arrivants), etc.
2, 6, 14, 17. Extrait du groupe de discussion organisé le 24 novembre 2016, de 18 h à 19 h.
3, 8, 13. Extrait du groupe de discussion organisé le 6 janvier 2016, de 18 h à 19 h 47.
4, 12. Extrait du groupe de discussion organisé le 9 mars 2017 de 17h30 à 19h.
5. Extrait du groupe de discussion organisé le 7 janvier 2016, de 18 h à 19 h 045.
7. Extrait du groupe de discussion organisé le 16 févier 2016, de 18 h à 19 h 45.
9. L’École nationale du jeu et des médias interactifs numériques, créée en 2005 est considérée comme une référence au niveau international.
10. L’École des métiers du cinéma d’animation est sous la tutelle de l a Chambre de commerce et d’industrie. Elle forme des assistants réalisateurs de cinéma d’animation.
11. Le Lycée de l’Image et du Son d’Angoulême dispose d’une offre de formation s’articulant entre autres autour de l’intégralité des options du BTS métiers de l’audio-visuel.
15. École européenne supérieure de l’image.
16. École japonaise de Manga.
18. Extrait du groupe de discussion organisé le 9 mars 2017 de 17h30 à 19h.
19, 20. Extrait du groupe de discussion organisé le 7 janvier 2016, de 18 h à 19 h 45.


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Pour citer cette article

et , "Formes d’appropriation symbolique du territoire : une identité plurielle", REFSICOM [en ligne], L’identité dans tous ses états : 2. Catégories symboliques et enjeux sociaux, mis en ligne le 13 novembre 2017, consulté le 23 October 2018. URL: http://www.refsicom.org/302