Façonnement identitaire au sein des dispositifs de chats : Entre singularité et conformisme

Résumés

Nombreux dispositifs numériques sollicitent aujourd'hui des acteurs amateurs dans la production de contenu. Corrélativement à la montée de ce phénomène pro-am, des espaces de discussion, des chats, sont mis à la disposition des internautes afin d'échanger autour de la thématique de chaque site. Les façonnements identitaires sont singuliers au sein de ces chats, puisqu'ils sont soumis à la fois aux codes de l'anonymat et à ceux d'une foule hétérogène, mais aussi aux injonctions des dispositifs techniques. Les constructions identitaires de chacun sont alors liées à une quête de singularité et à une volonté et exigence de conformisme. Nous examinons donc ici cette ambivalence afin d’appréhender ces identités plurielles qui se composent et interagissent.
Today, many digital platforms ask to amateurs to participate to the production of contents. In conjunction with the rise of this pro-am phenomenon, spaces of discusses, chats, are made available to the web surfers, to exchange around the theme of every web sites. Adjustements of the identities are singular on these chatrooms. Indeed, they are subjected at the same time to anonymity rules and to the rules of diverse crowd, but also they are subjected to the orders of technical devises. So, each adjustement is linked to the pursuit of singularity and a desire of conformism. We consider in this paper this ambivalence to understand these plural identities.

Texte intégral

A+ A-

CADRE CONCEPTUEL

Les industries culturelles et créatives s’efforcent depuis plusieurs années de solliciter la contribution des internautes à la production de leurs contenus. L’hégémonie de ces user generated content (UGC) affecte un large spectre de secteurs : musique, vidéo, photographie, information, etc. Cette co-production est au cœur même des modèles économiques du capitalisme contemporain. Dans ce cadre conceptuel des industries culturelles et créatives et du capitalisme contemporain, nous appréhendons l’économie de l’attention, la marchandisation de l’authentique et le capitalisme émotionnel (l’influence mutuelle des stratégies capitalistes et des émotions), dont usent certaines des plates- formes s’inscrivant dans ce modèle singulier. Par ailleurs, comprendre les liens spécifiques entre ces internautes participant à la production de contenus suppose d’envisager la foule qu’ils composent, ce, en faisant appel, entre autres, à la théorie de la foule et du leader développée par Freud[1]Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 2012, 320 p.. Plus spécifiquement, nous pouvons appréhender les stratégies de publication et de publicisation de ces internautes par le biais de l’invention de soi[2]Nous appréhendons ici le concept d’invention de soi en particulier par le biais des écrits de Laurence Allard et Jean-Claude Kaufmann. et de la notion de « travestissement textuel »[3]Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, p. 32 dont ils font œuvre au sein de ces dispositifs.

Ce phénomène incite ainsi à interroger les nouvelles pratiques du numérique comme venant (re)placer l’exposition de soi dans une démarche de réappropriation de soi, de nos identités, de nos corps, de nos paroles et de nos actes, dans une maîtrise des structures et dispositifs  qui  la  soutiennent.  Il questionne également la mesure selon laquelle ces échanges entre amateurs, entre singularités et/ou anonymes, dépassent le seul champ de la publicisation en s’inscrivant dans une expérience du personnel et de l’interpersonnel. Enfin, nous pourrons envisager le profit que le capitalisme tire de ces mises en scène de l’intime et des relations interpersonnelles se créant entre ces internautes amateurs.

 OBJET D’ETUDE & METHODOLOGIE

La présente analyse résulte d’une ethnographie des plates-formes en ligne et, ici, d’une analyse plus minutieuse des chats présents au sein de sites de live cams. Ces derniers sont des sites au sein desquels des individus anonymes s’exposent à travers leurs webcams, leurs diffusions étant alors complétées par un dispositif de chats permettant l’interaction entre les spectateurs. L’analyse de ces dispositifs s’intègre dans l’élaboration d’une thèse visant à examiner la mutation des modes de publicisation de l’intime suscitée par la diffusion d’Internet et née de la rencontre entre l’individualisme expressif et les plates-formes numériques participatives. Bien que les effets subjectifs, sociologiques, communicationnels et interpersonnels soient présents dans l’exercice de ce phénomène de live cams, ce secteur demeure peu étudié et peu investi par les sciences sociales. Pourtant, il s’inscrit dans le principe d’amateurisme connecté, qui est extrêmement lucratif pour les industries culturelles. En appréhendant ce phénomène il s’agit donc – par-delà les spécificités induite par cet objet de recherche – d’interroger un phénomène plus général : les transformations des industries culturelles dans le contexte numérique et les régimes de subjectivation que ces mutations suscitent.

Ces plateformes de live cams sont envisagées de prime abord en tant que modèle économique, s’intégrant dans le champ des industries culturelles et créatives, ici des industries d’images. Elles sont structurellement et économiquement fondées sur l’offre spontanée de traces d’usagers anonymes. Ce sont des corps, des individus, en mouvement qui sont donnés à voir, ces images de vies à percevoir en direct constituent l’offre première de ces sites. Mais sous-jacent à cette économie singulière des images, un modèle interactionnel écrit nous apparait nettement, un modèle venant justement compléter, soutenir, cette mise en image : celui présent au sein du chat. Mais, surtout, ces échanges écrits constituent un phénomène particulier, riche et portant des spécificités liées à la rencontre de pairs, ces internautes anonymes et sans visage, qui observent ces diffusions d’images. Cette communauté, en partie constituée autour de ces échanges verbaux, a donc une importance et une autonomie relative par-delà les spécificités induites par les diffusions et visionnage de corps en live. Si on envisage cet aspect interactionnel et « communautaire », ces images et ces corps se trouvent dès lors relayés au statut de simple support, venant seulement impulser la création et l’animation du chats et donc les stratégies linguistiques d’échanges, l’exposition identitaire écrite et le « succès » interactionnel (principe de la reconnaissance par autrui). C’est cet aspect langagier et donc la construction et composition polysémique singulière qui constitue ici notre objet d’enquête.

Dans ce papier, nous nous concentrerons sur l’analyse des régimes d’interaction et de coprésence convoqués par les utilisateurs.  Ici, notre intérêt se porte donc sur la pluralité identitaire endossée par les internautes dans cette exposition de soi écrite au sein des chats de ces dispositifs, supposant une singularité, tout en répondant à des codes relevant d’un certain conformisme et d’une homogénéisation des membres entre eux. Il s’agit bien ici de penser le façonnement identitaire en ligne, sur ces réseaux sociaux spécifiques, en ses aspects plurivoques. Appréhender les sens de cette construction reviendra à envisager à la fois les raisons – donc interroger les prérogatives objectives et suggérées – mais également les fonctions – enjeux individuels, effets sur l’action et la présence en ligne…-, d’une adaptation identitaire plurielle de la part des usagers.

L’étude de terrain servant cette recherche est celle d’un site que nous nommerons ici Cam4all. Pour ce faire, nous avons mené une observation participante, en intégrant les discussions en ligne – afin d’accéder aux arguments de construction et de négociation identitaire. Cette démarche est néanmoins complétée par une série d’entretiens semi-directifs, vingt-trois ont été réalisés à ce jour. Le fait de mobiliser conjointement ces deux méthodes nous permet d’avoir accès à un certain nombre de données complémentaires. Ainsi grâce à l’observation, nous sommes en capacité de produire de la connaissance sur : le dispositif technique,  les codes langagiers et leurs usages. Les entretiens quant à eux nous permettent de cerner plus finement : les usages de ces dispositifs numériques ou encore le rapport entretenu par les usagers avec les mots ainsi que les relations singulière – intimes, affective et/ou de pouvoir – qui se nouent entre eux. Nous avons également utilisé l’approche méthodologique d’analyse de discours afin de traiter les échanges écrits sur les chats. Grâce à l’appui du logiciel TROPES nous avons pu repérer les régularités lexicales, les principaux univers de références présents, les hiérarchiser et lister les termes en faisant partie. Par ailleurs, nous nous appuyons sur un échantillon de rooms[4]Chaque internaute s’exposant par le biais de sa webcam dispose d’une page de profil pour sa diffusion, nommée room. Un chat est associé ... suffisamment large, une vingtaine, pour pouvoir considérer les régularités que nous avons dégagées suffisamment représentatives du discours et de l’attitude générale adoptés par les internautes de Cam4all.  En somme, les analyses discursives qui portent cette recherche sont à la fois quantitatives et qualitatives. Nous faisons donc appel à une méthodologie relativement innovante visant à porter les principes de l’ethnographie dans un espace numérique.

Nous nous concentrons donc ici principalement sur les pratiques langagières. Nous appréhendons la manière dont l’écrit entre en jeu dans le dispositif à la fois comme révélateur et comme processus d’une construction identitaire plurielle. En effet, « la mise en récit démultiplie le processus identitaire »[5]Jean-Claude Kaufmann, L’invention de soi, Paris, Fayard/Pluriel, « Pluriel », 2010, p. 152.  Ces discours résultent alors à la fois d’une volonté de rendre compte de soi d’une manière précise, de répondre à un désir d’appartenance et de l’influence du dispositif sur les codes de l’énonciation.

La pluralité identitaire observée sur les chats peut se repérer en deux grands ensembles, composant l’ambivalence que nous proposons de traiter : la formation d’identités « idiosyncratiques », résultant d’une invention identitaire et donnant lieu à une identité singulière, et la présence de comportements homogènes, émergeant d’une composition identitaire « conventionnelle » vis-à-vis de l’ensemble des membres du dispositif. Ce conformisme est l’écho du désir d’être membre d’un « tout ». Mais, il est également induit par le dispositif lui-même, par les pouvoirs et les injonctions qu’exercent les fonctionnalités offertes – imposées – aux usagers. La partie sur l’identité« idiosyncratique »sera volontairement plus longue. En effet, cette tournure identitaire est celle vers quoi le mouvement de publicisation tend, elle constitue le désir premier des spectateurs ; bien qu’en tension constante avec l’identité conventionnelle, plus imposée.

EXAMEN DE CES IDENTITES PLURIELLES : IDIOSYNCRATIES ET CONVENTIONS

Identité idiosyncratique

               Invention identitaire

« L’exposition de soi […] témoigne d’une volonté que l’on pourrait presque dire stratégique de sculpter les traits de son identité que l’on montre (Aguiton et al., 2009) »[6]Dominique Cardon. « Confiner le clair-obscur : réflexions sur la protection de la vie personnelle sur le web 2.0 », Millerand F., Proulx S. et ...

Sur le web, l’invention identitaire se réalise de multiples façons, pouvant aisément se regrouper en deux champs : le champ pictural et le champ discursif – souvent l’écrit. Ici nous observons les présences se déployant au sein d’un chat, la création identitaire de chacun est donc littéraire, étant soutenue par une unique image pour chaque internaute : l’avatar. Avant de nous engager dans l’examen de ce que Jean Baudrillard nomme un « travestissement textuel »[7]Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, p. 32, attardons-nous sur la signification et la place qu’occupe un avatar dans la construction identitaire numérique. Si un avatar est porteur de sens c’est qu’il résulte d’un choix de la part de son propriétaire. Il vient soit confirmer et supporter l’identité civile de l’usager soit l’en écarter. En effet, un avatar peut être une photographie du visage ou du corps du sujet, auquel cas cet élément de l’invention identitaire se réalise sur la base d’une réalité qu’il s’agira dès lors d’orner d’artifices. L’individu ne cherche pas ici l’anonymat total, ni même un renouveau, mais une variation virtuelle, du moins numérique, de lui-même. L’invention identitaire se réalisera alors par le biais d’une mise en scène du corps ou du visage : expression faciale, contexte de la photographie, déguisement, effets photoshoppés… Dans d’autres cas, l’avatar est une image ou une photographie ne renvoyant pas à l’entité corporelle du sujet. Auquel cas il destitue son auteur de son authentique corps et vient lui apposer une image dûment sélectionnée. Celle-ci reflète bien souvent une affection du sujet, un trait de son caractère, ou exprime ce qu’il veut qu’autrui perçoive de lui. Difficile de savoir si cette photographie d’un héros de film signifie que celui qui la porte en est un fervent fan, ou si, plutôt, il souhaite nous le laisser croire, désirant, sur ce chat, être considéré en premier lieu comme membre d’un fandom[8]Ensemble des fans d’un objet spécifique. particulier. Le jeu de masque commence alors par le choix de cette icône.

Plus encore, un avatar fait office de lien entre les écrits d’un même internaute, il crée une continuité dans son discours. En effet, le flux des paroles de la foule prend au sein d’un chat une forme sérielle. Le discours fragmenté de chacun, composé de plusieurs mots ou bouts de phrases, délivrés sur le chat à quelques secondes ou minutes d’intervalle, n’aurait non seulement pas d’auteur s’il n’était pas complété d’une icône et d’un pseudonyme, mais surtout pas d’auteur unique. Chaque trace risquerait alors, sans nom, d’être dépourvue de sens ; car sans lien avec la totalité du discours d’un acteur, devenant seulement partie du tout formé par l’ensemble des discours de la foule. Chaque parole serait hasardeuse et pourrait être renvoyée à une certaine incohérence si l’internaute ne fournissait pas un effort pour que ses mots s’intègrent avec justesse à la suite des traces précédentes, sur lesquelles il n’a aucune prise et qui sont bien souvent – certains chats atteignent le millier de participants – émises à une vitesse surpassant celle de la lecture et de l’assimilation.  Les écrits ne pourraient plus alors être qualifiés de spontanés, mais seraient l’objet d’une réflexion constante de chacun pour abandonner le bon fragment au bon moment.

L’avatar représente donc un premier élément d’invention identitaire. Premier, car avant de commencer à écrire, à « exister » au sein du chat, l’internaute doit nécessairement choisir cet avatar par lequel il sera reconnaissable par autrui.  Et, comme évoqué précédemment, celui-ci est toujours complété par un pseudonyme. Là, dès les prémisses de cette expérience numérique, le « travestissement textuel » débute donc. Ici, « c’est plus précisément l’hétéronymie ou la pseudonymie, plutôt qu’un anonymat absolu. »[9]Jean Baudrillard, Marc Guillaume, 1994, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, pp. 29-30 Selon Jean Baudrillard, les pseudonymes sont empreints de sens, des sens singuliers défaits des codes conventionnels des rencontres ordinaires et civiles. Notre patronyme numérique résulte d’une grande liberté – chiffres, lettres, acronyme, mot composé… C’est en cette liberté que se révèle une richesse identitaire, faite de composition et d’invention. Baudrillard va plus loin en parlant de l’anomie que permet l’anonymat – ou plutôt la pseudonymie. Dans cette anomie, le sujet se distance de lui-même, des codes de sa civilité, de sa réalité sociale.

Doté de son avatar et de son pseudonyme, l’internaute va donc commencer l’exposition narrative d’un sujet fantasmé : un autre lui, un lui augmenté, un lui pluriel. Dès lors, il s’octroie un champ lexical spécifique. Il se crée une sorte de rengaine verbale : il sera ici blagueur, là séducteur, ou mystérieux, geek… Les sujets adoptent aisément la politique de l’excès, les contraintes liées aux rencontres civiles, de retenue, de modération et de pudeur, étant nettement affaiblies dans le processus de publicisation identitaire sur le web. Par ailleurs, ce dernier nécessite ici de laisser des marques identitaires pouvant être aisément distinguées et cataloguées. En effet, l’invention identitaire sur un chat est rapide, soumise au flux ininterrompu des paroles. Chaque trace laissée comporte en elle-même le début et la fin d’une perception identitaire par autrui. L’œuvre de l’invention identitaire doit alors se cristalliser dans chacun des mouvements de « présence » de chaque internaute.

Cette invention identitaire est alors sujette à des injonctions contradictoires. L’identité façonnée qui en résulte peut être plurielle – le web rend cela possible – et elle doit être plurielle puisque chaque sujet doit effectuer une adaptation identitaire constante en fonction des situations communicationnelles émergeant du chat, fluctuant de manière particulièrement rapide, et des attitudes adoptées par les acteurs tiers présents au sein du chat à un instant t. Mais, elle doit néanmoins garder une certaine cohérence. En effet, pour être repérable, se singulariser, être (re)connu, un individu a plutôt intérêt à garder une ligne de conduite relativement constante. Une performeuse dit se souvenir d’un spectateur « pas tant grâce à son pseudo mais au travers de sa bonne humeur et de son humour, il était toujours comme ça »[10]Extrait d’un entretien avec une performeuse réalisé le 02/04/2015.. Pour que l’invention identitaire atteigne les objectifs d’une publicisation de soi numérique « réussie », elle doit donc s’intégrer dans un spectre de variation limité – en son minimum et également en son maximum.

Cette invention de soi donne donc lieu à une première souche identitaire plurielle. Celle-ci est à la fois composée de l’identité sociale du sujet, reflet partiel des rôles adoptés dans le quotidien des rencontres face à face. Elle résulte aussi d’une identité, ou de plusieurs identités, adaptée(s) à l’anonymat et à la « présence » virtuelle, intégrée(s) dans une certaine anomie. Ici « les acteurs de la communication peuvent se dispenser […] des procédures de contrôle et d’identification requises habituellement. Ils peuvent échapper […] à l’identité définie ou définissable dans la communication traditionnelle par le nom, la reconnaissance préalable, la présence corporelle. »[11]Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, p. 25

Dans cet éclatement identitaire, la volonté de singularisation est centrale. Chacun met tout en œuvre pour façonner une identité originale, qui serait plus une authenticité numérique qu’un masque. Les sujets aspirent à atteindre la spécificité identitaire que les conventions des rencontres ordinaires atomisent.

Identité singulière

« Si la représentation médiatique et la mise en spectacle de la présentation de soi sont choisies comme stratégies publicitaires efficaces, n’est-ce pas parce que chacun recherche la reconnaissance publique de sa singularité »[12]Laurence Allard et Frédéric Vanderberghe, « Express yourself ! Les pages perso », Réseaux, vol 1, n° 117, 2003, p. 214

Ces énoncés émis par les membres d’un chat se succèdent, et chaque fragment compose une succession de tentatives, souvent vaines, de la part des spectateurs, d’accéder à l’attention du groupe.

Plusieurs moments clés structurent le processus de singularisation. Tout d’abord, en saluant la foule, des identités se détachent l’espace d’un instant : elles reçoivent en retour une salutation singulière à leur endroit. En étant nouvel arrivant sur un chat, un internaute va susciter une brève et éphémère curiosité chez les autres acteurs du chat, il est objet de visibilité : lui est alors conférée une « existence ». Passées ces salutations cordiales, il convient la plupart du temps de s’adresser personnellement au performeur qui est en live via sa webcam, le saluer ou s’inquiéter de son état, ce qui est l’occasion de s’arracher ponctuellement de l’unité du flux discursif. Puis, au cœur de cet ensemble, par-delà cette faible perceptibilité de chacun, certains spectateurs s’essayent parfois à interpeller un autre spectateur. Ceux-ci sont bien souvent des habitués. Afin de happer un autrui, – un autrui devenant ainsi singularité et hissant, par l’interaction qu’il permet, le sujet émetteur a un statut également singulier -, les internautes sollicitent régulièrement le registre de l’humour.

En effet, on distingue sur le chat des morceaux de discours plus structurés, faisant relativement sens et se répondant : les blagues. Faire une blague est l’occasion pour un spectateur de se rendre visible, d’opérer un détachement identitaire vis-à-vis de l’ensemble homogène. Le sujet blagueur est alors parmi la foule, il crée une discontinuité dans les discours parsemés. Il rompt la répétition déliée mais monotone qu’impose la forme chat.

En usant de la pratique de l’humour, les spectateurs créent également un lien éphémère. En effet, au sein d’une foule où chacun est pour l’autre un anonyme, la manière la plus aisée de se rapprocher est celle-ci. Il est impossible de faire appel à des connaissances ou à un passé commun, et ne reste donc plus qu’à mobiliser un registre neutre de toute individualité : l’humour et son universalité. Car, si l’humour va singulariser celui qui le sollicite, c’est surtout par le mouvement qu’il crée ainsi, bien plus que par le contenu, la blague en elle-même. La blague qu’un internaute écrira aura, elle, un sens partagé, elle sera sans doute empruntée au registre commun de l’humour, loin d’être une private joke[13]Blague comprise qu’au sein d’un cercle restreint de personnes., qui rendrait son émetteur atypique. Elle est à la portée du rire de tous. C’est cela qu’il sera dès lors intéressant d’interroger : ce commun, cette communauté, ce public, cette foule, cette masse homogène dans laquelle chaque membre essaye de se (con)fondre, et ce en tendant vers une identité plus conventionnelle, en tension avec le processus identitaire à ambition « idiosyncratique ».

Identité conventionnelle

Être membre d’une « foule »

Gustave Le Bon définit au point de vue psychologique l’expression « foule » comme élément constitué dans certaines circonstances d’« une agglomération d’hommes » possédant des « caractères nouveaux fort différents de ceux de chaque individu qui la compose. La personnalité consciente s’évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. »[14]Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, PUF, « Quadrige », 2013, p. 143

Les spectateurs de livecams ne forment pas à proprement parler un groupe : il y a peu d’identités et de visions collectives communes au sein de ces chats ; néanmoins, ils ont une attention partagée. C’est cet intérêt commun, pour le performeur, qui leur confère une sorte d’unité. Pour cette raison, l’identité singulière de chacun peut continuer à se déployer dans une certaine mesure.

Le dispositif ainsi construit transforme l’accumulation des spectateurs sur chaque room en une foule compacte d’anonymes. Le nombre de sujets présents sur un chat peut dépasser le millier, et pourtant une unité se crée. Cette unité relève d’une forme relative à l’expérience contemporaine : elle s’adapte à une « modernité fluide et provisoire »[15]Carlo Mongardini, « L’idée de masse chez Simmel et l’expérience contemporaine », Société, n°101, 2008, p. 108. Elle est celle des masses présentes dans les grandes villes, se substituant ainsi chez Simmel à la forme groupe. Le sentiment d’appartenance à celle-ci va surgir une fois qu’elles sont clairement représentées – par les flux sériels d’avatars, de pseudonymes et de paroles et par l’indication du nombre de participant au chat.

Ce sentiment d’appartenance et de présence collective vient répondre à un besoin de l’individu. Il l’incite alors à rationaliser son comportement au regard de celui de la foule dans son ensemble. Comme nous l’avons évoqué précédemment, le discours se construit autour d’une multitude d’appels à l’existence, mais ce par le respect d’un ordre précis, et d’un vocabulaire commun, faisant sens pour l’ensemble des membres du chat. On peut évoquer ici de nouveau ce spectre de variation maximale, au sein duquel se déploie une expérience sensorielle commune. Et quand bien même des différences apparaissent, la structure d’échange reste la même. Il y a dans le déroulement de l’interaction une sorte de rituel rendant possible la communication entre les sujets. « L’existence collective repose sur un enchevêtrement de rituels dont la fonction est de régir les relations entre les hommes et le monde, et entre les hommes eux-mêmes. »[16]David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, « Quadrige Essais Débats », 2011, p. 78 Il semblerait que le bon fonctionnement du chat repose sur une sorte de pacte tacite entre les spectateurs. Chacun doit se plier aux codes établis silencieusement, s’homogénéiser au reste de la foule. L’analyse du discours nous a permis de repérer, lorsque ce « pacte » n’était pas respecté, des termes liés à la modération, et même à l’injonction, souvent d’ordres négatifs, tels que « calme toi » ou « arrête ». Un sujet interviewé disait même à ce propos que certains internautes ne semblaient « pas comprendre comment ça marche sur le chat »[17]Extrait d’un entretien avec un spectateur réalisé le 17/06/2015. La continuité est nécessaire à la composition d’une foule ; celle-ci est « en fait foncièrement conservatrice, […] a une profonde horreur de toutes nouveautés et de tous les progrès, et un respect sans borne de la tradition »[18]Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 2012, p. 32. Et, sans même aller jusqu’à la formulation de remarques, les individus s’influencent alors mutuellement. On se trouve confronté sur un chat à ce que Freud nommait la « suggestion réciproque »[19]Ibid. p. 83.

Par ailleurs, le sentiment de participer à quelque chose de collectif vient infléchir la façon dont les sujets se perçoivent et se comportent. « Ce sentiment d’appartenance […] ça me met dans une position un peu bizarre, ça me renvoie à mon statut d’être quelconque »[20]Extrait d’un entretien avec un spectateur réalisé le 17/06/2015 témoignait à ce sujet un spectateur. La cohésion vient également du fait que tous sont tournés vers un même acteur, l’acteur qu’ils observent en live.  Ainsi, ils tendent à former une unité où chacun s’identifie aux autres.

Être assujetti à un dispositif technique

Cette invention et cette narration de soi nécessitent donc toujours d’être intégrées dans un tout, un collectif, et pour se faire, de s’ajuster à la fois aux attentes d’anonymes – comme parties d’une foule –, mais également aux injonctions des dispositifs sur lesquels elles se déploient – et plus encore, à la manière dont il est possible de se réapproprier ces dispositifs numériques.

Le dispositif ainsi conçu repose entièrement sur la participation d’anonymes au départ étrangers à lui. Néanmoins, « “l’invention de soi digitalisé” est déjà préconfigurée en partie dans sa forme et son contenu par les technologies industrielles »[21]Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe, « Express yourself ! Les pages perso », Réseaux, vol 1, n° 117, 2003, p. 198. Ces plateformes numériques s’intègrent bien dans un système marchand, bien que discret, supposant la mise en place de stratégies précises pour encadrer les actions des internautes.

Et, en effet, Cam4all vient encadrer les spectateurs dans leur « présence ». Le site permet à chacun de ne disposer que d’une seule image afin de se publiciser, une image qui, associée au pseudonyme, constituera la seule unité représentationnelle constante. Cette stratégie du dispositif vient soumettre l’acteur à la réalisation d’un travail de cristallisation de soi élevé, mais surtout enferme l’invention de soi dans une forme fixe, mais aussi identique pour chacun. À son tour, la forme chat induit la nécessité de produire des contenus communicationnels courts et fragmentés. Il serait impossible pour un spectateur de se réaliser – c’est à dire d’être accepté identitairement comme partie de la foule – s’il s’obstinait à diffuser sur le chat des traces verbales construites, réfléchies, longues et répondant aux codes d’échanges écrits plus conventionnels. Du moins, dans ce cas, le résultat ne pourrait produire l’effet escompté compte tenu de la rapidité des flux induite par l’instantanéité du chat.

Sous l’influence du contexte et de la structure de diffusion des discours, la singularisation de chacun opérera alors par sa capacité à s’octroyer une marge de manœuvre, à réussir à se réapproprier le dispositif numérique en fonction de ses désirs de publicisation. Il apparaît dès lors que la démarche adoptée durant les performances par les spectateurs est donc l’effet d’une articulation entre la foule elle-même, la plateforme numérique – le dispositif technique -, mais aussi les singularités faisant office d’autorités : ceux qui diffusent, réunissant autour d’eux les spectateurs, ou bien les habitués, les spectateurs avertis.

PREMIERES CONCLUSIONS ET MISE EN PERSPECTIVE AVEC D’AUTRES RESEAUX SOCIAUX

L’élaboration d’un discours particulier participe donc à la construction d’une identité plurielle : entre identité d’appartenance, identité encadrée et identité singularisée. Il semblerait, au vu de multiples données empiriques, que la « présence » en ligne sur ces chats trouve son sens pour le chatteur dans l’appartenance à un collectif qu’elle engendre, en supposant toujours qu’au sein de ce collectif, il puisse se révéler aux autres.

L’écrit est donc central dans le mode d’existence des sujets au sein de Cam4all. Dans leur ensemble les discours présents sur les profils participent à la mise en forme d’un personnage fantasmatique comportant des caractéristiques singulières et à l’affirmation des codes et des usages de « l’espace » dans lequel ce personnage va évoluer. L’écrit est ici collectivement et identitairement structurant. Par ailleurs, il semblerait que cette manière spécifique de faire collectif permettrait une certaine réappropriation de l’espace public.

L’invention discursive implique alors une large palette de simulations, de parures, de compositions et de divulgations, permettant la création, la mise en scène et l’exposition d’une identité plurielle.

Mais la forme chat, le flux sériel, rapide, dense, la présence de cette multitude d’autres acteurs, ainsi que les possibilités de modes de visibilité restreintes, ne permettent néanmoins pas de marquages identitaires « puissants ». Ces facettes identitaires, bien que diverses, ne sont pas transcendantes. Ou plutôt, ce modèle singulier de mise en publicisation de soi et d’interaction, requiert-il justement des adaptations trop successives et des identités trop plurielles et éclatées, pour qu’une véritable reconnaissance individuelle puisse s’inscrire au sein de ces espaces ? La quête de reconnaissance ici, ne se traduirait-elle pas simplement par un flux de tentatives vaines de la part des internautes ?

Ces individus qui se contentent d’observer les images d’autres qu’eux et de laisser leurs écrits sur les chats, font autorité sur l’ensemble de la plateforme, ils sont déterminants et estimés par le dispositif technique, mais ce, avant tout, par leur nombre. Économiquement, stratégiquement et visiblement, c’est la foule qui est ici porteuse d’enjeux. Si les unités qui la composent ont une valeur particulière, c’est seulement auprès d’un ou d’autres internautes, et cela, sur une durée limitée. Par ailleurs, la forme chats ne laisse pas de traces immuables, les traces et discours des uns viennent remplacer, écraser, annihiler celles des autres, et ainsi de suite.

Peu d’internautes observant les lives se distinguent donc avec le poids nécessairement à la formation d’une influence certaine et durable sur le reste du groupe et surtout sur l’ensemble de la plateforme.  Nous demeurons donc ici éloignés de ce phénomène de buzz repérable sur d’autres réseaux sociaux, au sein desquels des identités au départ anonymes et ne possédant a priori aucune compétence singulière arrivent à se faire un « nom », à avoir un réseau d’influence et à ce que leurs traces soient relayées par d’autres, diffusées sur la toile – et ce au-delà d’un cercle restreint d’usagers sur une unique plateforme. Néanmoins, nous pouvons repérer au sein de ces publications individuelles devenues virales des stratégies de publicisation et de façonnement identitaire similaires à notre objet d’étude. En effet, la nécessité de répondre à des codes de présence et d’interaction relevant à la fois du principe de singularisation et de conformisme n’est pas pour autant absente. Il semblerait qu’elle se nuance et s’adapte seulement suivant des moments, des actions et des enjeux, réduits et transitoires, mais est bien sous-jacente à la plupart des actes de mise en visibilité de soi sur l’ensemble des réseaux sociaux.

Notes   [ + ]

1. Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 2012, 320 p.
2. Nous appréhendons ici le concept d’invention de soi en particulier par le biais des écrits de Laurence Allard et Jean-Claude Kaufmann.
3, 7. Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, p. 32
4. Chaque internaute s’exposant par le biais de sa webcam dispose d’une page de profil pour sa diffusion, nommée room. Un chat est associé à chaque room.
5. Jean-Claude Kaufmann, L’invention de soi, Paris, Fayard/Pluriel, « Pluriel », 2010, p. 152
6. Dominique Cardon. « Confiner le clair-obscur : réflexions sur la protection de la vie personnelle sur le web 2.0 », Millerand F., Proulx S. et Rueff J. (dir.), Web social. Mutation de la communication p. 317
8. Ensemble des fans d’un objet spécifique.
9. Jean Baudrillard, Marc Guillaume, 1994, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, pp. 29-30
10. Extrait d’un entretien avec une performeuse réalisé le 02/04/2015.
11. Jean Baudrillard, Marc Guillaume, Figures de l’altérité, Paris, Descartes et Cie, « Essais », 1994, p. 25
12. Laurence Allard et Frédéric Vanderberghe, « Express yourself ! Les pages perso », Réseaux, vol 1, n° 117, 2003, p. 214
13. Blague comprise qu’au sein d’un cercle restreint de personnes.
14. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, Paris, PUF, « Quadrige », 2013, p. 143
15. Carlo Mongardini, « L’idée de masse chez Simmel et l’expérience contemporaine », Société, n°101, 2008, p. 108
16. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, « Quadrige Essais Débats », 2011, p. 78
17, 20. Extrait d’un entretien avec un spectateur réalisé le 17/06/2015
18. Sigmund Freud, Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 2012, p. 32
19. Ibid. p. 83
21. Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe, « Express yourself ! Les pages perso », Réseaux, vol 1, n° 117, 2003, p. 198


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

, "Façonnement identitaire au sein des dispositifs de chats : Entre singularité et conformisme", REFSICOM [en ligne], L’identité dans tous ses états, 1. Identités et dispositifs numériques, mis en ligne le 16 avril 2017, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/268