Communication et changement. Modes et opportunités des actions citoyennes

Résumés

Ce numéro de REFSICOM part d’un triple constat lié à l’interaction triangulaire mettant en scène médias, société et changement : évolution sociale engendrant de grands bouleversements aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud ; usages des TIC omniprésent ; émergence de nouvelles formes de mobilisations et de contestation citoyennes. Il propose des outils de lecture pour penser le changement engendré par l’appropriation des outils de communication. En dépit des particularités de chaque mouvement social, les actions citoyennes dépendent partiellement de la force des canaux de diffusion de l’information et de coordination des actions par des outils de communication susceptibles de créer des « sphères alternatives » de débat public.
This edition of REFSICOM is emerging from a ternary observation relevant to triangular inter-relationship that activates actions between media, society and the continual change. Social evolution producing wide upheavals equally in both North and South countries; Ubiquitous TICs usage, evolution of advanced social mobilization and contention modes. This version proposes interpretation devices to critically think about the revolutionary changes related to the use of communication techniques. Despite the distinctive features of each social movement, the citizen actions are partially dependent to both the tenacity of information mediums and the action’s coordination by the communicational appliances that are able to create “Alternative spheres” for public debates.

Texte intégral

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Ce dossier part d’un triple constat intimement lié à l’interaction triangulaire mettant en scène médias, société et changement. Premièrement, l’évolution de nos sociétés ces dernières décennies, dont l’un des moteurs est la technologie numérique, a engendré des grands bouleversements aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud tant sur le plan social, économique que politique. Deuxièmement, ces « nouvelles » techniques de communication sont omniprésentes au point de paraître comme instigateurs des changements sociaux. Ce point de vue cher aux technologistes nous pousse à de multiples interrogations concernant le rôle supposé puissant et déterminant des réseaux sociaux numériques, de la téléphonie mobile et autres techniques nouvelles dans la transformation de l’ordre social et politique. Troisièmement, l’avènement des médias a en effet favorisé de nouvelles formes de mobilisations et d’identification des mouvements de contestation citoyennes. Sur un autre plan, ces événements montent clairement des interactions et influences mutuelles entres les médias « classiques » et « nouveaux ».

Le pouvoir du changement

Dès lors, ce dossier de REFSICOM entend offrir des pistes de réflexions susceptibles de penser, de déconstruire et d’apprécier la nature du pouvoir du changement engendré par l’appropriation citoyenne des outils de communication, de l’usage des médias « classiques » et « nouveaux », des télévisions transnationales comme du Web participatif. Les particularités historiques, sociales, politiques, culturelles sont inhérentes au changement au point de faire de chaque mouvement social un cas spécifique. Cependant, force est de constater que dans nombre de cas, les actions citoyennes dépendent partiellement des canaux de diffusion de l’information et de la coordination des actions par les outils de communication.

Par conséquent, les contributeurs de ce numéro se posent moult questions pour penser le changement à partir des formes et modalités d’engagement citoyen. En effet, quelles sont les modalités du passage de la participation médiatique à l’engagement « réel » dans la sphère politique ? La maîtrise des outils numériques, l’habilité de disposer des compétences rendant efficace la communication dans l’espace public, l’enracinement dans la culture politique et militante « classique » sont-ils des conditions sine qua non pour garantir un tel passage ?

Nous admettons que la vie démocratique est conditionnée par l’engagement civique d’une part et par la force des réseaux de communication garantissant la mise en lien des citoyens et la coordination de l’action collective d’autre part (Lits, 2014). Marc Lits analyse la généralisation des cas de lancement et de signature des pétitions en ligne comme un phénomène attestant de l’apparition d’espaces alternatifs susceptibles de créer des dispositifs d’échange multipolaire et aidant l’apparition d’une forme polyphonique d’échange d’idées. Il supporte ainsi l’existence d’une forme d’influence sur les choix politiques et sur la participation aux débats publics. Marc Lits conclu de la sorte la transformation des modèles classiques de « démocratie élective » avec le passage « d’un modèle argumentatif » à un « dispositif narratif » en raison de la concurrence des modes de démocratie participative et des discours politiques médiatisés[1]M. Lits, « Pétitions en ligne et création d’un nouvel espace public » Actes du colloque Le changement entre stratégies médiatiques et ....

Cette idée renvoie à la question de la culture politique, dans le sens du débat public sur les enjeux sociaux et politiques et l’inscription dans la sphère publique des gestes de politisation qui caractérisent tout dispositif ou un événement qui ne sont pas définis jusqu’au là comme politique.

Le processus de politisation ouvre le champ de la réflexion autour de la force et de la portée de l’engagement politique. Il paraît de plus en plus clair que dans leur quête de changement, les citoyens « sans voix » tout comme les cyber-activistes militants disposent d’un pouvoir et d’une capacité d’action de plus en plus grande. La capacité d’agir, comme le rappelle Serge Proulx (2012)[2]S. Proulx, « La puissance d’agir des citoyens dans un monde fortement connecté », In Actes du colloque d’Agadir 2012. Usages et pratiques des ..., serait une résistance à une domination imposée tandis que la puissance de cette action placerait le citoyen dans un rôle plus affirmatif de son souhait d’exister individuellement et collectivement, de faire entendre sa voix en dépit du contexte de fermeture politique et économique. Dès lors se pose la question du rôle des médias dans le renforcement de l’action citoyenne. Dans un contexte marqué par les logiques techniques et organisationnelles, par l’emprise des multinationales sur le « monde virtuel » et sur les réseaux de télécommunication, comment s’organisent et se développent les modalités d’expression et de participation politique ? Le désir du changement peut conduire à une capacité de communication susceptible de favoriser un débat débouchant sur des propositions de changement. Les outils de communication classiques et les réseaux numériques seraient ainsi un des facteurs augmentant la force de l’action citoyenne visant l’ouverture et la démocratisation des champs politique et social.

Le citoyen, la « communauté » et de l’engagement politique

Les études en SIC nous rappellent également que les réseaux sociaux numériques (RSN) ne représentent qu’une forme de lien hybride des relations sociales. Les réseaux sociaux sont antérieurs aux TIC et le lien social caractérise toute forme de vie en communauté dont les membres ont des intérêts communs. Pour Jean-Paul Lafrance un réseau social est caractérisé par une organisation sociale hiérarchisée, la poursuite par les membres d’objectifs communs et un sentiment d’appartenance commun[3]J.P. Lafrance, La civilisation du Clic. La vie moderne sous l’emprise des nouveaux médias, L’Harmattan, Paris, 2013, 242 p., Collection .... De ce fait, les RSN ne peuvent-ils créer du lien fort entre les membres de la communauté alors même qu’ils ne prennent généralement pas appui sur des communautés préexistantes de valeurs et d’intentions. Augmenter le niveau de la participation ne se fait-il pas au détriment de la forme du degré d’engagement des individus concernés. Dominique Cardon, Maxime Crepel, Bertil Hatt, Nicolas Pissard et Christophe Prieur proposent dix principes de fonctionnement des plateformes du Web participatif pour bâtir un modèle dont de « coopérations faibles » et des logiques individuelles et personnelles qui vont à l’encontre du lien communautaire classique[4]Cardon D, Crepel M., Hatt B., Pissard N., Prieur C., (2011), « Dix propriétés de la force des liens faibles », Actu-net, .... Ces coopération faibles ne se fondent pas forcement sur des communautés préexistantes et se caractérisent par la constitution « ‘opportunistes’ de liens et de collectif ». D’ailleurs, le sens même de « communauté » est à revoir puisque nous sommes en présence de « réseaux solidifiés » organisées en collectif instable et provisoire dont la diversité et la malléabilité, leur multiplicité révèlent les complexité et les renouvellement des pratiques sur les plateformes du Web participatif (Cardon et al., 2011).

Ces nouveaux liens hybrides nous ouvrent de la sorte le débat sur les conditions dans lesquelles se créent la solidarité dans les RSN. S’agit-il d’une nouvelle forme de dépolitisation, de solitude, de déterritorialisation, de déracinement et de nomadisme ? Les difficultés auxquelles sont confrontés ces liens créés dans les nouveaux dispositifs de la communication sont la pérennité et la permanence dans le temps, l’action réfléchie qui prolonge toute forme de spontanéité et débouche in fine sur le passage d’un « activisme virtuel » à un « activisme réel ».

Il ne fait aucun doute sur la complexité des phénomènes de mobilisation sociopolitique qui renvoient à un système composé d’éléments enchevêtrés et interdépendants. Ces phénomènes révèlent par conséquent des contextes politiques en crise, des conditions sociales en dégradation, des situations économiques moroses, d’un refus d’acceptation par les citoyens de l’ordre établi, etc.

Ainsi, dans les régimes autoritaires, l’action du changement est visible à travers la volonté de remettre en cause le discours dominant et de contourner les voies et canaux classiques d’expression. Les acteurs sociaux s’approprient les outils de communication et entreprennent un travail de la mise en valeur de leur position, d’explication de leur revendication, de recherche de ralliement collectif, etc. L’enjeu principal est la légitimation de la voix contestataire en dehors des médias classiques où sévissent toutes les formes de propagande des régimes en place ainsi que la participation collective garantissant l’adhésion d’une majorité de citoyens (Mattelart, Ferjani, 2011)[5]Mattelart T., Ferjani R., (2011), « Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu », Médias, n° 30, Automne 2011.

Qu’elle soit pensée ou inconsciente, cette démarche citoyenne met à profit les possibilités offertes par le Web participatif et par les autres TIC pour créer des « sphères alternatives » (Fraser, 2001) permettant l’accès à l’information et sa mise en circulation, l’échange, la délibération, etc. Les recherches de Nancy Fraser[6]Fraser, N., « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement ». Hermès, ... postulent la création sphères alternatives par des « sans voix » tenus à l’écart de toute forme de participation politique qui se constituent en « contres publics concurrents » capables de créer tirer profit des alternatives de participation par une « variété de moyens d’accès à la vie publique » (Fraser, 2001, 133).

Dispositifs médiatiques et changement

Dès lors, le rapport du changement aux nouveaux médias observé lors des mouvements sociaux engendre bien des caractéristiques nouvelles. Lorsque les médias classiques sont dans l’incapacité de créer un espace de débat représentant le quotidien des citoyens et les différentes forces en présence, ils cessent de répondre à leur de préoccupation à leur besoin informationnel. Il est certains que les nouveaux médias, compte tenu de leur dispositif favorisant l’horizontalité sur l’organisation hiérarchique, créent les conditions d’une possible prise de parole citoyenne et rendent de la sorte visible de nouveaux acteurs sociaux. Les nouveaux dispositifs de communication augmentent de ce fait à la vitesse de propagation de la mobilisation sociale. Ils engendrent également de nouvelles formes d’engagement et de participation citoyenne au-delà du cadre habituel de l’action au sens classique ou conventionnel qui montre, faut-il le rappeler, les limites d’une participation politique basée sur les structures traditionnelles partisanes et sur la représentation électorale.

En somme, plusieurs pistes de réflexion peuvent se dégager quant aux rapports entre société, médias et changement. A titre d’exemple, Philippe Dumas considère que le vocabulaire employé pour nommer les phénomènes de changement serait un facteur d’incompréhension entre les acteurs du jeu stratégique (Dumas, 2014). Il observe ainsi les médias comme des lieux d’observation d’une pragmatique langagière[7]P. Dumas, « Incommunication en Méditerranée », In Actes du colloque Le changement entre stratégies médiatiques et pratiques communicatives .... Sur le plan juridique et institutionnel, les processus de changement sont susceptibles de conduire à des situations inédites quant à la gestion et la réglementation du domaine médiatique comme nous le montre les travaux de recherche de Larbi Chouikha (Chouikha, 2014). En effet, la transition politique impose de revoir la structuration même de l’espace médiatique qui, malgré « l’ouverture » provoquée par le changement, souffre du maintien de pratiques et de cadres juridiques anciens. Dans un telle processus, l’affaiblissement de l’autorité centrale synonyme a priori de dépassement de la main mise de l’Etat et de la propagande provoque des situations singulières et inédites (Chouikha, 2014). Ces dernières se traduisent le plus souvent des tâtonnements et des bricolages visant de mettre en place un nouveau cadre de fonctionnement censé faire naître de nouvelles légitimités. Elles révèlent à contrario des « habitus » caractérisant un secteur incapable d’envisager le changement et l’ouverture[8]L. Chouikha, « De l’étatisation à l’amorce d’un processus de désétatisation de l’information : processus irréversible ou une ....

Pistes de réflexion pour penser et conceptualiser le changement

Le second numéro de REFSICOM propose ce dossier sur le changement à partir de plusieurs travaux de recherche issus de SIC. Les réflexions découlent de thématiques et de terrains de recherche assez diverses mais proposent somme toute de penser le changement dans le cadre de phénomènes en mouvement. En conséquence, les contributions de ce numéro constituent donc un cadre de réflexion pour saisir les mouvements de mobilisation parce qu’elles privilégient des approches pluridisciplinaires et des perspectives d’observation des phénomènes complexes et entrelacés. Les médias et technologies de la communication dans leur diversité symbolique et matérielle, de la téléphonie mobile au RSN, de la télévision aux réseaux numériques, peuvent être approchés autant comme des vecteurs de changement que comme des lieux d’observation d’une dynamique sociale.

Un des enjeux qui caractérisent les réseaux numériques et avant eux les médias classiques est la « diversité culturelle » et la de circulation des contenus via les dispositifs techniques de communication. Les tentatives de coordination internationale, avec entre autres Diversité culturelle à Paris et le Sommet mondial sur la Société de l’information à Genève puis à Tunis, aboutissent à la Convention universelle sur les droits d’expression culturelle qui proclame la légitimité des diverses formes d’expression. Les points d’achoppement sont nombreux et concernent les langues et normes d’usage, la question de la gouvernance d’Internet, les contenus en circulation, etc. Il y a ensuite les enjeux des industries du divertissement tels que le cinéma, la musique, les productions télévisuelles, qui promeuvent certaines cultures et menaçant forcement d’autres. Le sujet renvoie évidemment aux enjeux démocratiques de gestion des flux mondiaux, l’alternative à une hégémonie occidentale et d’une gouvernance partagé instaurant donc un Droit universel et une Société du savoir protecteurs de la diversité culturelle et cognitives.

Les travaux de l’école de Francfort admettent avec force l’aliénation des citoyens face à une omniprésence hégémonique de l’infotainment ou de l’information divertissante. Face à ce pessimisme, l’optimisme d’aucuns engendre une nouvelle utopie d’un développement des technologies numériques susceptible de favoriser le libre accès à l’information, la rapidité de circulation et la mobilité des dispositifs. Anne-Marie Laulan pense à ce propos le changement à partir d’une optique de temporalité entre le temps long favorisant la réflexion et le temps court propice à l’instantanéité et à l’immédiateté. La circulation de l’information, les flux économiques, la production de biens tels qu’ils sont envisagés actuellement concourent-ils ainsi à la disparition de l’esprit critique et annoncent-ils la fin de l’ère Gutenberg ?

Les outils de communication tels que les Smartphones sont en passe de dépasser les téléphones fixes tout comme l’Internet mobile supplante l’Internet fixe présageant de ce fait d’autres formes et habitudes d’usages intellectuels et cognitifs. A titre exemple, il est difficile d’envisager la lecture de texte long ou des contenus complexes. Là encore, les SMS, les tweets courts par définition, les téléphones qui permettent d’entendre une voix, sa subtilité ne présagent-ils pas un retour à l’oralité ? L’usage informatif ou phatique de ces outils de communication ne marque-t-il pas les différences entre les pays et les cultures. Faut-il s’étonner de voir l’oralité s’imposer comme forme d’usage face à l’échange de données écrites ?

De son côté Philippe Dumas rappelle les fonctions médiatiques de rendre compte des événements du monde en usant d’un vocabulaire précis mais différent d’un contexte à l’autre et d’un pays à l’autre. Il supporte ainsi que ce vocabulaire serait en conséquence un élément de blocage à la communication et expliquerait les formes de pessimisme susceptible d’en découler parce qu’il sous-tend des lectures et des interprétations différentes du monde. Ses travaux de recherche sur les espaces médiatiques comme lieux d’observation d’une pragmatique langagière trouvent un prolongement dans ce second numéro de REFSICOM.

Dans l’exemple de la transition en Tunisie, Larbi Chouikha montre la difficulté de dépasser un cadre conceptuelle d’une étatisation de l’information marquant un espace médiatique dominé par le « néo-patriarcat » et devant accompagner la construction de l’Etat-nation, impulser la relance économique et accompagner l’évolution sociale. Cet exemple révèle également les aléas du changement politique et ses conséquences sur la gestion juridiques et institutionnelle du secteur de l’audiovisuel notamment autres au niveau de l’entrée de nouveaux opérateurs, de la publicité, des autorisations de diffusion, etc.

Bernard Idelson aborde la question récurrente, qui apparait selon diverses formes, du spectre du déterminisme technique qui accompagne habituellement les discours et représentations sur les transformations sociales et politiques. Il entend penser les mouvements de mobilisation sociale à partir de la place des outils de communication et plus particulièrement du Web participatif. Il approche les actions revendicatives en rapport aux médias d’information traditionnels et numériques. Partant d’une étude empirique du mouvement « FreeDom » à l’île de La Réunion et sa médiatisation sur une radio privée et une télévision illégale, son analyse s’intéresse aux modèles d’analyse de l’espace public médiatique.

Dans la veine de la recherche en communication internationale, la proposition de Christian Agbobli s’intéresse quant à elle aux mouvements citoyens dans d’autres espaces géographiques et culturelles. Elle aborde les enjeux contextuels des mouvements de lutte pour l’instauration d’un système de gouvernance démocratique en Afrique francophone postcoloniale. Au-delà d’un constat sur les influences étrangères en Afrique, les processus de démocratisation de la fin des années 1980 permettent une lecture exhaustive des défis de démocratisation en Afrique subsaharienne. La clé d’entrée sur ces terrains est représentée par les médias et les technologies de communication.

Face à cette lecture globale, le second numéro de REFSICOM propose plus précisément l’analyse des formes émergentes de participation citoyenne en ligne des jeunes algériens à travers l’étude d’Aissa Merah. L’approche empirique caractérise là aussi la démarche de l’auteur qui s’intéresse à l’articulation entre l’actualité nationale algérienne et les préoccupations citoyennes qui l’accompagnent dans les réseaux numériques. Les conjonctions entre les deux « agendas » permettent à Aissa Merah de penser les nouvelles actions politiques et citoyennes des jeunes activistes en ligne et d’évaluer leur portée sur le processus de changement sociopolitique.

Sur un autre niveau, l’idée d’interprétations multiples, nous conduit nécessairement à envisager d’autres situations de confrontation et de « face-à-face » culturelle engendré par le développement fulgurant des TIC et par la rapidité de circulation de l’information. Les contenus véhiculés par ces techniques relèvent d’identités diverses et de dynamiques politiques, économiques, culturelles, sociales et stratégiques souvent éloignées voir contradictoires. Dans ce sens quelles sont les représentations des citoyens sur les TIC caractérisant les modalités de perception et d’organisation des informations ? Quels peuvent être les motivations et intérêts d’usages de ces informations ? Ces deux éléments nous rappellent d’autres apories liées à titre d’exemple à la posture des citoyens face au TIC qui peut engendrer une résistance aux dispositifs techniques de communication, ceux-là même qui sont pensés dans une perspective de développement et censés améliorer les conditions de leur vie.

Si le développement nécessite la mise en place de dispositifs de communication favorisant la circulation de l’information et des réseaux permettant la coordination des actions collectives, il est souvent soumis à diverses formes de « dictatures ». Alain Kiyindou rappelle dans ce sens que les outils de communication naissent dans des contextes particuliers et portent le sceau d’une certaine culture. La technique n’est en effet pas neutre et peut renvoyer à un discours techniciste et déterministe et tout comme à une dictature de la « rationalité technique ». Les TIC ne sont-elles pas porteuses des logiques et des cultures de leur inventeur ? Ne révèlent-elles pas en conséquence « une » vision du monde du point de vue « occidentalocentriste » qui concourent à l’exclusion des formes de civilisations qui refusent d’entrer dans la « modernité », qui célèbrent « l’irrationnel » ou qui restent en dehors du savoir scientifique ?

En somme, la relation triangulaire entre médias, société et changement qui constitue le fil conducteur de ce numéro éclaire des problématiques, des enjeux, des réalités et des contextes sociopolitiques et historiques fort différents. Cette perspective offre donc des possibilités d’apprécier les modalités de prise de parole de citoyens impliqués dans un mouvement social, leur organisation en tant que groupe qui tend à rendre public ses actions, ses identités, sa situation socioéconomique et ses revendications. Ces modalités renvoient à des espaces publics déjà constitués ou à des tentatives de créations des sphères alternatives de débat par des « contres publics » profitant des opportunités humaines, sociales, culturelles, juridiques et techniques dont disposent les citoyens. Comment cette influence intervient-elle dans les démarches et stratégies de mobilisation sociales et politiques, de recompositions et réinventions identitaires, de mobilisations linguistiques, de l’expression des minorités ethniques, linguistiques, régionales, religieuses ?

L’observation des dispositifs de médiation des mouvements sociaux ambitionne ainsi la conceptualisation des mouvements de changement en les saisissant à partir de leur évolution historique, de leurs permanences et ruptures propres à différentes régions du monde en matière d’usages des médias comme facteur favorisant les mobilisations sociales et politiques.

Notes   [ + ]

1. M. Lits, « Pétitions en ligne et création d’un nouvel espace public » Actes du colloque Le changement entre stratégies médiatiques et pratiques communicatives citoyennes, Agadir Université Ibn Zohr, 2014, p. 309.
2. S. Proulx, « La puissance d’agir des citoyens dans un monde fortement connecté », In Actes du colloque d’Agadir 2012. Usages et pratiques des publics dans les pays du Sud. Des médias classiques aux TIC, Agadir, Université Ibn Zohr, 2012, pp. 11-26.
3. J.P. Lafrance, La civilisation du Clic. La vie moderne sous l’emprise des nouveaux médias, L’Harmattan, Paris, 2013, 242 p., Collection Communication et civilisation.
4. Cardon D, Crepel M., Hatt B., Pissard N., Prieur C., (2011), « Dix propriétés de la force des liens faibles », Actu-net, (http://www.internetactu.net/2008/02/08/10-proprietes-de-la-force-des-cooperations-faible/) consulté le 15 septembre 2016.
5. Mattelart T., Ferjani R., (2011), « Monde arabe : les révolutions 2.0 n’ont pas eu lieu », Médias, n° 30, Automne 2011
6. Fraser, N., « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement ». Hermès, CNRS Editions, 2001/3, n°31, pp. 125-156.
7. P. Dumas, « Incommunication en Méditerranée », In Actes du colloque Le changement entre stratégies médiatiques et pratiques communicatives citoyennes, Agadir Université Ibn Zohr, 2014, pp. 87-96.
8. L. Chouikha, « De l’étatisation à l’amorce d’un processus de désétatisation de l’information : processus irréversible ou une ‘éclaircie’ de plus ? », Conférence plénière In Actes du colloque Le changement entre stratégies médiatiques et pratiques communicatives citoyennes, Agadir Université Ibn Zohr, 2014, pp. 12-21.


Pour citer cette article

, "Communication et changement. Modes et opportunités des actions citoyennes", REFSICOM [en ligne], 02 | 2016, mis en ligne le 10 octobre 2016, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/26