Islam et réseaux socionumériques : usages et pratiques des utilisateurs musulmans français sur Facebook

Résumés

Les ressorts classiques du fait religieux sont en voie de modification avec le développement des réseaux socionumériques. Le réseau social Facebook comporte une pluralité d’espaces consacrés à l’islam, portés par des utilisateurs y revendiquant ostensiblement leur appartenance à cette religion. Le présent article se donne ainsi pour objectif de proposer un éclairage sur la manière dont les utilisateurs musulmans français en font usage. Dans un premier temps, le texte fait état de la méthodologie adoptée dans le contexte de Facebook. Dans un second temps, il présente les différents types d’usages recensés auxquels se livrent les utilisateurs musulmans.
Conventional springs of the religious fact are being changed with the development of social networks sites. Facebook social network has a plurality of spaces devoted to Islam, worn by users claiming ostensibly their belonging to this religion. This article aims to provide insights into how French Muslims users use them. At first, the text refers to the methodology adopted in the context of Facebook. In a second time, it shows the different identified types of uses which Muslims users engage into.

Texte intégral

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Introduction

Le présent article s’inscrit dans le sillage des travaux sur les usages des TNIC (technologies numériques de l’information et de la communication), et notamment sur le rapport entre réseaux socionumériques et religion (Douyère, 2015 ; Jonvaux, 2013 ; Bunt, 2006 ; Anderson 2003 ;). Il faut reconnaître que le réseau Internet a largement investi le champ religieux, transformant les modalités de production et de diffusion du corpus religieux. S’agissant de l’islam, cette transformation ne date pas d’aujourd’hui. Dès la fin des années 70, de jeunes musulmans poursuivant leurs études dans les universités américaines avaient déjà commencé à partager des extraits du coran et hadiths[2] numérisés dans des forums de discussion. Aujourd’hui, Internet et les dispositifs du web 2.0, au nombre desquels figurent les réseaux socionumériques, sont de plus en plus investis par les musulmans à des fins spirituelles. Ces derniers sont des citoyens lambda qui s’organisent en collectifs sont animés par différentes logiques. Ainsi, Facebook en tant que plateforme de sociabilité autorise-t-il des formes d’homophilie, en permettant aux utilisateurs musulmans partageant des croyances et sensibilités communes de se rapprocher et de créer des pages, groupes et profils dédiés à l’islam. Ces espaces d’expression religieuse, identitaire et communautaire permettant l’échange, la collaboration et la production collective d’une diversité de contenus. L’objectif du présent article – qui portera essentiellement sur Facebook, réseau social le plus utilisé en France selon l’observatoire des réseaux sociaux de l’Ifop[3]– est de dresser un panorama des différentes modalités d’usages des utilisateurs musulmans français. Par utilisateur musulman, nous entendons un utilisateur dont la l’activité sur Facebook tourne fortement autour de l’islam et qui y revendique et y manifeste publiquement son appartenance à l’islam. Notre texte qui s’appuie sur un corpus empirique recueillis dans le cadre de notre recherche doctorale s’articulera selon deux mouvements. Dans un premier temps, nous ferons état de manière succincte des grandes lignes de notre démarche méthodologique. Dans un second temps, nous présenterons de manière descriptive mais également analytique les types d’usages recensés auxquels se livrent les utilisateurs musulmans sur Facebook.

Considérations méthodologiques

Notre démarche méthodologique qui a soulevé de nombreux enjeux éthiques (Sakho Jimbira, 2015) est de type qualitatif, et repose sur une observation participante à découvert de type ethnographique conduite sur Facebook durant plusieurs mois. Pour ce faire, deux comptes Facebook spécialement dédiés à notre étude ont été créés. Le choix a été fait de renoncer à notre anonymat, et les motifs de notre présence ont clairement été exposés aux différents acteurs impliqués. Pour identifier les espaces dédiés à l’islam, nous nous sommes servis de la barre de recherche du site en saisissant les mots-clés et associations de mots clés suivants : islam, musulman, prophète Mohamet, coran, hadith, sunna, musulmans français, islam de France, médias musulmans, voile, hijab, niqab, homosexuels musulmans. Ce choix nous a conduit vers des espaces dont les titres contenaient au moins un des termes sélectionnés, mais également vers d’autres plus ou moins liés à l’islam. Aussi, nous avons fait le choix de lire attentivement les noms associés à ces espaces et les descriptions contenues dans la section À propos[4]. Toutefois, il convient de mentionner que cette immersion ne fût pas sans peine (Sakho Jimbira, Ibid), mais la résonnance musulmane de notre prénom et le partage d’un certain nombre de caractéristiques avec les utilisateurs, dont l’identité religieuse en premier lieu, a facilité notre intégration. Cette proximité d’habitus nous a permis de participer de façon régulière aux échanges, discussions et débats, et d’établir le contact avec les autres membres. Nous étions connectés quotidiennement sur Facebook pour échanger et suivre les activités des utilisateurs. L’immersion en ligne nous a permis de sauvegarder et collecter les publications des utilisateurs. Les utilisateurs ont témoigné un profond intérêt pour notre recherche et nous avons progressivement acquis un statut d’observateur reconnu, les échanges ont pris un ton chaleureux et convivial à mesure que se renforçait notre présence en ligne. L’immersion en ligne est toutefois insuffisante pour saisir les motivations et contextes d’usage. Des entretiens de type semi-directifs – conduits hors ligne et en ligne via Facebook et par téléphone – ont donc été menés en deux phases avec les membres de ces pages, groupes et profils consacrés à l’islam. Les interviewés, qui sont de nationalité française, résident tous en France et appartiennent à différentes catégories socioprofessionnelles. Ils capitalisent un niveau académique relativement élevé, suivant actuellement ou ayant suivi des études au sein d’établissements de l’enseignement supérieur. La composition sociologique de notre corpus d’entretiens est assez hétérogène, en termes d’âge, de niveau d’étude, de statut et de secteur d’activité. La parité est bien respectée puisque 16 hommes et 15 femmes ont été interrogés. Ces entretiens ont été enregistrés et retranscrits intégralement. L’analyse des données s’est faite de façon progressive et itérative, en procédant par allers retours. L’analyse de contenu du corpus recueillis en ligne et hors-ligne a permis de repérer les motivations d’usages, les thématiques abordées en ligne, le choix de recourir à Facebook, les types des contenus partagés, etc. C’est sur la base de l’immersion en ligne et desdits entretiens, que nous avons pu relever sept modalités d’usages de Facebook par les utilisateurs musulmans français : (a) la recherche d’information ; (b) l’entraide communautaire ; (c) la pratique de la « da’wa » ; (d) l’engagement militant ; (e) le commerce de produits religieux ; (f) la recherche de l’âme sœur ; (g) formation/éducation à l’islam.  Ces formes d’usage sont à comprendre en tant que types idéaux qui, en pratique, peuvent se chevaucher. Il va de soi que les résultats présentés ici doivent être limités au terrain étudié.

Modalités d’usages relevées sur Facebook

La recherche d’information

La recherche d’information renvoie à un usage courant d’Internet et des dispositifs du Web 2.0. Aujourd’hui, Facebook constitue une source d’information sur l’islam très prisé par les utilisateurs. Il est de plus en plus perçu comme un moyen rapide pour obtenir de l’information sur l’islam. Cela tient sans doute à la nature réticulaire de son dispositif qui permet de rassembler dans un même espace des millions musulmans, la possibilité d’échanger sous couvert de l’anonymat, et la palette de fonctionnalité et d’applications qu’il propose. Le principe de fonctionnement de la recherche d’information est simple : l’utilisateur peut poser n’importe quelle question à laquelle les autres utilisateurs sont invités à répondre. Les utilisateurs sont à la fois producteurs et diffuseurs d’informations. Chaque utilisateur a peu ou prou les moyens de rechercher des informations par le biais des réseaux d’amitiés entretenus sur Facebook. Le réseau social Facebook possède également la particularité de permettre un relais plus large de l’information où les récepteurs du message, peuvent à leur tour le diffuser et le partager. Autant de gains qui motivent l’usage de ce réseau social. Ce succès est d’ailleurs attesté par les propos de Rachida Meziani qui indique :

« Facebook ça peut impulser une dynamique de groupe avec des personnes qu’on ne toucherait pas sur le terrain. C’est vraiment un moyen efficace pour faire passer des messages. Au-delà de l’espace virtuel, on pense aussi à l’aspect communicationnel et la possibilité de rencontrer d’autres musulmans. Pour toucher la jeunesse musulmane, il faut utiliser les moyens que les jeunes utilisent. […] Oui, j’ai un compte sur Twitter, que j’utilise occasionnellement. Le nombre de caractère limité à 140 signes n’est pas suffisant, j’ai besoin de m’exprimer un peu plus et détailler tout ce que je partage, que ce soit des articles ou autres. En plus, j’ai beaucoup de contacts sur Facebook, c’est un réseau de partage et d’échange qui me permet de parler de l’actualité politique, sociale. Aussi, je fais partie d’une association musulmane et Facebook nous permet de créer un réseau d’échange avec les membres de notre association ». Rachida Meziani, 32 ans, professeure de français, Lille. Entretien réalisé par téléphone le 15 juillet 2014.

Rachida Meziani utilise Facebook quotidiennement à des fins spirituelles et de militance. Elle s’est inscrite sur Twitter mais son usage reste occasionnel :

« J’ai un compte sur Twitter, que j’utilise occasionnellement. Le nombre de caractère limité à 140 signes n’est pas suffisant, j’ai besoin de m’exprimer un peu plus et détailler tout ce que je partage, que ce soit des articles ou autres. En plus, j’ai beaucoup de contacts sur Facebook, c’est un réseau de partage et d’échange qui me permet de parler de l’actualité politique, sociale. Aussi, je fais partie d’une association musulmane, et Facebook nous permet de créer un réseau d’échange avec les membres de notre association ».

La recherche d’information au sein des espaces dédiés à l’islam peut porter sur un aspect purement religieux (cf. extrait 1), par exemple des questions de dogmes, de rites, des prières à faire, etc. En ce sens, l’information sur l’islam n’est plus exclusivement contrôlée par les autorités religieuses musulmanes gardiennes de l’orthodoxie, de multiples canaux d’information existent en dehors d’eux.

Extrait 1
Extrait 1

La recherche d’information peut également concernait des questions autres que religieuses, par exemple des demandes de conseils, des annonces d’offres et de recherches d’emploi, des recettes de cuisine, des ouvrages (cf. extrait 2) etc.

Extrait 2
Extrait 2

L’entraide communautaire

Une autre forme d’usage renvoie à « l’entraide communautaire » qui constitue une fonction essentielle des espaces dédiés à l’islam sur Facebook. Certains utilisateurs créent sur Facebook des groupes d’entraide qui permettent aux membres de s’aider et de se soutenir mutuellement. Selon Katz et Bender (1976),

« Les groupes d’entraide peuvent être considérés comme de petites structures à caractère bénévole, qui permettent aux membres de s’entraider et de poursuivre un but spécifique. Ces groupes sont formés par des pairs réunis pour s’aider mutuellement à répondre à un besoin commun, à surmonter un handicap ou une diffi­culté les affectant, et à réaliser un changement social ou personnel souhaité ».

Cette définition s’applique aisément aux utilisateurs musulmans dont les échanges, la solidarité et le partage d’expérience favorisent l’entraide communautaire. Cette entraide communautaire peut également être lu comme un engagement religieux, un acte d’adoration au même titre que la prière car il est mentionné dans plusieurs versets du coran que tous les musulmans sont frères et sœurs et qu’ils se doivent de se soutenir mutuellement :

« Et cramponnez-vous tous ensemble au « habl » (câble) d’Allah et ne soyez pas divisés ; et rappelez-vous le bienfait d’Allah sur vous : lorsque vous étiez ennemis, c’est Lui Qui réconcilia vos cœurs. Puis, par Son bienfait, vous êtes devenus frères. Et alors que vous étiez au bord d’un abîme de feu, c’est Lui qui vous en a sauvés. Ainsi, Allah vous montre Ses signes afin que vous soyez bien guidés » (Sourate Al Imran : verset 103).

« Les croyants ne sont que des frères. Etablissez la concorde entre vos frères, et craignez Allah, afin qu’on vous fasse miséricorde ». (Sourate al-Hujurat : verset 10).

L’entraide communautaire qui fait que les utilisateurs musulmans se soutiennent mutuellement joue plusieurs fonctions : émotionnelle, information et matérielle. Le soutien émotionnel se traduit le plus souvent par l’apport de réconfort, d’amitié, d’encouragement (sympathie, amitié, respect, écoute etc.). Le soutien informationnel concerne l’échange d’informations susceptibles de répondre aux besoins de l’utilisateur. Et enfin, le soutien matériel vise la résolution d’un problème par l’apport de diverses ressources et services en dehors de Facebook (dons, offres de travail, aide financière, etc.). Il arrive que les utilisateurs assurent en même temps ces trois fonctions. Ainsi, beaucoup de musulmans qui font face à des difficultés, souffrent d’isolement ou sont parfois en rupture de ban avec leur famille investissent Facebook pour trouver du soutien. Cet investissement en ligne revêt ainsi plusieurs fonctions. Il peut permettre à certains musulmans d’accéder à diverses ressources comme des offres de travail pour les femmes musulmanes voilées qui font souvent l’objet de stigmatisation et de discrimination dans le monde du travail. Il permet également à certaines catégories de personnes comme les convertis à l’islam et les musulmans homosexuels, qui font partie de groupes minorisés et font parfois l’objet de rejet de la part de leur entourage de rompre leur isolement et d’intégrer une communauté en ligne. Il faut dire que l’annonce d’une conversion à l’islam dans une société laïque sécularisée où l’islam n’a pas bonne presse surtout dans le contexte actuel marqué par le terrorisme provoque souvent des réactions de rejet et d’hostilité. L’homosexualité étant proscrite par l’islam, les musulmans homosexuels sont également victimes d’un rejet de la part de leur entourage. En ce sens, ils partagent avec les musulmans convertis à l’islam de nombreuses expériences de frustrations.

La pratique de la da’wa

Une autre forme d’usage appelée ici pratique de la « da’wa » renvoie à un usage très répandu sur Facebook. La « da’wa » est un terme arabe qui peut avoir plusieurs acceptions : appel, prédication ou « invitation à l’islam ». Dans plusieurs versets, le Coran enjoint le prophète Mohamet de conduire la mission de la « da’wa » en faisant appel au dialogue et à la persuasion : « Invite (les gens) à suivre le sentier de ton Seigneur en usant de sagesse et de bonnes paroles. Et discute avec eux de la meilleure façon. Certes, c’est ton Seigneur qui connaît le mieux celui qui s’égare de Son sentier et ceux qui sont bien guidés » (sourate 16 : verset 125).  Selon la tradition musulmane, cette tâche assumée par le prophète Mohamet, incombe, après sa mort, à toute sa communauté (la Oumma). La pratique de la « da’wa » en tant que forme de prosélytisme fait partie intégrante de l’islam. Contrairement, à ce que nous qualifions de « prosélytisme externe » qui vise la conversion de l’autre et consiste à faire connaître sa pensée, ses croyances religieuses pour rallier à sa foi de nouveaux adeptes, la particularité de la « da’wa » sur Facebook, réside dans le fait qu’il est destiné uniquement aux utilisateurs musulmans et ne signifie nullement une activité missionnaire à l’égard des non-musulmans. C’est pour cette raison que nous la qualifions de « prosélytisme interne ». Dans ce cadre Abdel nous fait part de son usage de Facebook :

« J’ai un compte personnel qui me permet d’échanger avec mes proches et un autre uniquement dédié au rappel, car le rappel profite aux croyants, comme nous l’enseigne le Coran. […] Euh, c’est très simple et pratique à utiliser et c’est le réseau social le plus utilisé au monde. La famille l’utilise, les amis aussi. Mais au-delà de cet aspect, c’est important, car ça me permet de toucher et d’échanger avec un grand nombre de musulmans. En plus, je peux discuter avec des frères et sœurs que je ne connais pas forcément ». Abdel, 35ans, ingénieur, entretien réalisé le 03 décembre 2014 à Strasbourg.

Le message de l’islam se veut universel et accessible à tous dans la mesure où le message coranique s’adresse à toute l’humanité : « Nous t’avons envoyé à la totalité des hommes, uniquement comme annonciateur de la bonne nouvelle et comme avertisseur ; mais la plupart des hommes ne savent pas » (sourate 34 : verset 27). Donc, s’il est reconnu qu’il ne peut y avoir de contrainte en religion, l’islam enjoint le musulman à rappeler le message d’Allah à ses coreligionnaires. C’est dans cette optique qu’il faut entendre, le propos de Tariq Zahr qui à la question : Qu’est-qui a motivé le choix de Facebook apporte la réponse suivante :

« Retrouver des amis perdus de vue, partager et débattre sur des questions d’actualité que je trouve intéressantes et parler de ma religion. Il est du devoir de chaque musulman de rappeler le message de l’islam. Aujourd’hui grâce à Facebook, je peux élargir mon réseau de connaissances, parler sans problème de l’islam, publier des textes du Coran, participer à des débats sur la religion et informer mes frères et sœurs musulmanes ». Tariq Zahr, 29 ans, chargé de clientèle SFR. Entretien réalisé le 25 septembre 2013 à Strasbourg.

Les pages et groupes dédiés à la « da’wa » se comptent par centaines et sont disponibles en langue française et arabe.

L’engagement militant

Une quatrième forme d’usage relevé a trait à l’engagement et au militantisme. L’essor des réseaux socionumériques étendent l’horizon de la participation et favorisent le développement de nouvelles formes de mobilisations collectives et de nouveaux modes d’engagement. Dans ce cadre, certains musulmans français investissent le réseau social Facebook pour faire entendre leurs voix et défendre leurs causes. Ainsi, deux formes d’engagement peuvent être relevées : nous qualifions la première de politico-religieux et la seconde d’identitaire et religieux. Dans le premier cas, les utilisateurs s’inscrivent à cheval entre une forme de mobilisation politique et une forme de mobilisation religieuse. Ils se servent de Facebook pour dénoncer la stigmatisation de l’islam et des musulmans dans les médias dominants et dans l’espace public classique. Ils s’organisent en réseau très coordonnées entre eux, avec la volonté de promouvoir une image positive et gratifiante de l’islam. Et de ce fait, leurs usages en ligne semblent traduire une certaine insatisfaction et une remise en cause de la manière dont l’islam est représenté en France. Le réseau social Facebook représente un espace alternatif de production d’informations et de prise de parole. Le fait de l’investir apparaît à leurs yeux comme un moyen pour défendre leur religion. Il faut dire que, comme la plupart des groupes minorisés, ces utilisateurs musulmans dépourvus d’un capital symbolique et politique n’ont pas accès aux canaux classiques d’expression que représente la presse. Ainsi, est-il devenu beaucoup plus aisé pour eux de devenir producteurs/diffuseurs d’informations, écartées de l’agenda des médias traditionnels. Ce faisant, c’est par le prisme de la mauvaise représentation de l’islam que l’intérêt pour leur engagement sur Facebook s’est construit. À ce propos, Mourade Belkasem explique :

« Ben aujourd’hui tout le monde est sur Facebook ! Tous mes amis y sont ! C’est pratique, ça me permet aujourd’hui de rencontrer d’autres musulmans, de m’informer et d’informer les gens sur l’islam. Car les médias traditionnels ne donnent pas la parole aux musulmans et les peu de médias où les musulmans sont pris en compte n’ont pas de moyens. Donc, il est important de s’engager pour faire le relais par Facebook, afin que tous les musulmans soient informés des choses qui concernent la communauté ». Mourad Belkasem, 35 ans, cadre commercial dans la grande distribution chez Auchan. Entretien réalisé à Forbach, le 02 janvier 2014.

À cette première forme d’engagement, vient s’ajouter une seconde davantage identitaire et religieux. Dans ce cadre, certaines femmes musulmanes sont présentes sur Facebook avec l’objectif de promouvoir une image positive du voile et de la femme voilée et dans le même temps revendiquer une pratique religieuse décomplexée. Ainsi, se mobilisent-elles sur Facebook afin de lutter contre les stéréotypes dont elles sont la cible, et contre les rapports de genre qui leur assignent une place subalterne. Les discours négatifs qu’elles suscitent au sein de la société, occasionnent une contre-réaction qui s’exprime à travers la mise en visibilité du port du voile sur Facebook. Leurs usages en ligne peuvent être considérés comme une résistance contre les lois qui les contraignent à ne pas vivre leur religion comme elles l’entendent. Créer des espaces de visibilité sur Facebook dédiés au voile est un moyen d’affirmation de leur identité musulmane en réaction contre les interdits dont elles font l’objet au sein de l’espace public classique. C’est dans ce cadre que s’inscrit le propos de Nadia Bouchama lorsqu’elle dit :

« […] Je pense qu’il faudrait laisser aux musulmans la liberté de culte et leur faire sentir qu’ils ne sont pas des pièces rapportées, mais des citoyens à part entière qui font partie de ce pays. On a le droit de porter le voile et de pratiquer notre religion selon les enseignements du Coran que ça plaise ou non. Moi, j’ai décidé de porter le voile, c’est un choix personnel, c’est un cheminement spirituel. Je suis choquée que le voile puisse poser un problème en France. Les gens doivent respecter notre choix et nos convictions religieuses. Je ne suis ni soumise ni ignorante. Sur Facebook, je peux porter mon voile sans problème ». Nadia Bouchama, 30 ans, au chômage. Entretien réalisé le 20 Mai 2014 à Paris.

C’est également dans une veine sensiblement similaire que certains français homosexuels musulmans et lesbiens investissent Facebook pour y revendiquer le droit à la reconnaissance identitaire et religieuse : ils sont musulmans et homosexuels. Le réseau social constitue un espace de rassemblement et d’échange qui permet à ces derniers de former des micro-communautés et d’accéder à une certaine visibilité. Prétextant des difficultés qu’ils rencontrent, et de l’impossibilité d’assumer ouvertement leur homosexualité à cause de leur origine musulmane, Facebook constitue un espace de discussion, d’échange, et de rencontre, au sein duquel ils mènent des actions pour la défense de leurs intérêts.

Le commerce de produits religieux

Cet usage a trait au commerce de produits religieux musulmans. En effet, certains utilisateurs commercialisent sur Facebook divers produits destinés uniquement aux musulmans. Les espaces dédiés au commerce de produits musulmans renvoient à l’image d’un bazar où prolifèrent des hijabs, des djellabas, des niqabs, des parfums notamment du Musc très prisé par les musulmans, des vêtements, etc. Facebook joue un rôle publicitaire gratuit et représente à la fois un outil de communication et un espace de vente qui se substitue et parfois vient prolonger les espaces traditionnellement dédiés au commerce de produits religieux. Cet usage peut être corrélé au développement du marketing communautaire et ethnique qui connaît un développement important depuis quelques années. L’activité commerciale sur Facebook facilite une organisation du temps, en permettant aux utilisateurs de travailler à partir de leur domicile et de respecter les obligations de prières quotidiennes.

La recherche de l’âme sœur

Une sixième forme d’usage, appelée ici « recherche de l’âme sœur » renvoie aux relations matrimoniales et amoureuses entre musulmans. En effet, il est sur Facebook des espaces dédiés à ce type de relations et c’est tout naturellement que certain (e)s utilisateurs (trices) se lancent dans la recherche d’un(e) conjoint (e) musulman pratiquant (e) qui respectent les préceptes de l’islam.

Faut-il le rappeler, les motivations du choix de l’époux ou de l’épouse en islam peuvent se faire selon quatre critères :

  • La religiosité.
  • La lignée et l’origine.
  • La fortune.
  • La beauté.

Cependant, il faut préciser que parmi ces quatre critères, le meilleur est la religiosité si l’on se réfère à un hadith jugée authentique par les savants musulmans :

« On épouse les femmes pour quatre raisons : la fortune, la lignée, la beauté et la religiosité. Remporte donc la femme religieuse, ou puissent tes mains ne recueillir que poussière ! » […] Et « Lorsqu’un homme d’une religiosité et d’un comportement irréprochables vous fait une demande en mariage, mariez-le, faute de quoi discorde et corruption se répandront sur terre »[5].

Donc les espaces dédiés aux relations matrimoniales sont organisés en vue de la mise en relation entre partenaires musulmans. Leurs membres accordent une importance capitale à l’observance des pratiques et normes religieuses. Ils investissent Facebook avec l’ambition d’établir un projet de mariage fondé sur des critères religieuses comme l’illustre l’extrait suivant.

Extrait 3
Extrait 3

D’ailleurs, les possibilités qu’offrent le dispositif sociotechnique de Facebook sont bien commodes dans la mesure où elles permettent de facto une séparation des corps entre personnes de sexes opposés non mariées, ce qui d’ailleurs est une des normes religieuses musulmanes. En ce sens, Facebook permet un échange entre les potentiels conjoints sans qu’ils n’aient à souffrir des contraintes religieuses liées à la présence des corps dans l’espace hors-ligne. Ce phénomène observé doit être mis en perspective avec le développement de sites Internet de rencontres musulmans. La fréquentation de ces espaces en ligne de rencontre constitue aujourd’hui une pratique sociale répandue en France.

Formation/éducation à l’islam

Une dernière forme d’usage renvoie à l’enseignement de connaissances théoriques et pratiques islamiques sur Facebook. Cet enseignement est dispensé bénévolement par des utilisateurs musulmans qui sentent le devoir d’enseigner et de transmettre le Coran et les enseignements du prophète (sunna). Les cours proposés revêtent plusieurs formats (textes Word, PDF, contenus audio, vidéo), et ne sont uniquement destinés qu’aux utilisateurs musulmans. L’objectif principal ici est d’aider le musulman à maîtriser sa religion autant sur le plan théorique que pratique.  L’apprentissage de l’islam ne se vit plus seulement dans les espaces traditionnels comme les mosquées, les médersas et les écoles coraniques. Bon nombre d’activités d’enseignement se déploient au sein de nouveaux espaces de sociabilité, qui tendent à se substituer et/ou à compléter les institutions d’enseignement traditionnelles (écoles, madrasa, famille, etc.).

L’enseignement proposé sur Facebook revêt parfois des formes ludiques par exemple des quizz comme support d’enseignement et d’apprentissage dont le but est d’évaluer le niveau de connaissances des utilisateurs comme le montre l’extrait 4.

Extrait 4
Extrait 4

Conclusion

La revue des différents usages permet de voir la manière dont l’appartenance religieuse et identitaire conditionnent l’appropriation de Facebook par les utilisateurs musulmans. Une dimension mise en relief par les usages des utilisateurs musulmans, réside sans doute dans une volonté de recréer une sorte d’Oumma en ligne. Toutefois, contrairement aux chercheurs qui parlent d’un islam voire d’une Oumma déterritorialisé, (Roy, 2002), détaché d’un rapport au lieu, aux appartenances ethniques, culturelles et nationales, ladite Oumma donne lieu à de nouvelles formes socialisations, d’appartenances religieuses, sexuelles, et de projets identitaires. Cette Oumma repose sur un espace commun de communication et d’échange et n’ont pas sur l’existence d’un territoire géographiquement circonscrit, c’est pour cette raison que nous la qualifions « d’Oumma en réseau ». Celle-ci s’appuie essentiellement sur les NTIC (technologies numériques de l’information et de la communication) pour connecter ses membres résidant dans différentes localités de la France. Il convient de préciser qu’au-delà de Facebook la notion de « collectif » ou « communauté », malgré les divergences que l’on peut percevoir dans l’islam, revêt une importance toute particulière. En effet, plusieurs hadiths[6] authentiques du prophète Mohamed insistent sur le fait que les musulmans doivent avoir comme préoccupation la cohésion et le développement de la communauté musulmane (« Oummah »), dont les adeptes sont réunis sous le credo « Il n’y a de Dieu qu’Allah, Mohamed est son Envoyé ». D’ailleurs, le coran lui-même insiste sur le fait que les musulmans sont frères et sœurs, indépendamment des autres types de différences qui peuvent exister entre eux[7]. À ce titre, la préservation de cette communauté de foi tout comme le souci de son développement et de sa cohésion, revêtent pratiquement pour chaque musulman un enjeu religieux ayant un caractère quasi obligatoire. Dès lors, cela expliquerait peut-être, faute de ne pouvoir le faire dans l’espace public traditionnel, pourquoi certains musulmans recherchent à travers des plateformes comme Facebook à recréer cet idéal de la Oumma.



Références bibliographiques

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  • Anderson J.W., (2003). The Internet and Islam’s new interpreters. In: D. Eickelman, J. Anderson (eds.), New media in the Muslim world. Bloomington: Indiana University Press.
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  • Bunt G. R., (2006). Towards an Islamic information revolution? In: E. Poole, J. E. Richardson (eds.) Muslims and the news media. London : I. B. Tauris.
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  • Douyère D., « De la mobilisation de la communication numérique par les religions », tic&société [En ligne], Vol. 9, N° 1-2 | 1er semestre 2015 – 2ème semestre 2015,
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  • Jonveaux I.,2013, Dieu en ligne, Expériences et pratiques religieuses sur Internet, Paris, Bayard.
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  • Katz, A.H. et Bender, E.I. (1976) The strength in us : Self-help groups in the modern world, New York, Franklin-Watts.
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  • Roy O., 2002. L’Islam mondialisé, Paris, Éditions du Seuil.
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  • Sakho Jimbira M., 2015. La protection des données recueillies auprès d’utilisateurs musulmans français sur Facebook : Des enjeux qui dépassent les considérations déontologiques. In : Saleh, Imad, Carayol, Valérie, Leleu- Merviel, Sylvie, Massou, Luc, Roxin, Ioan, Soulages, François, WRONA, Adeline, Zacklad, Manuel et Bouhaï, Nasreddine (éd.), H2PTM’15. Le numérique à l’ère de l’Internet des objets, de l’hypertexte à l’hyper-objet. Londres : Iste Éditions. p. 133‑
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Pour citer cette article

, "Islam et réseaux socionumériques : usages et pratiques des utilisateurs musulmans français sur Facebook", REFSICOM [en ligne], VARIA, mis en ligne le 06 novembre 2016, consulté le 26 September 2017. URL: http://www.refsicom.org/179