De la radio rurale au centre multimédia communautaire : Cas de Niéna au Mali

Résumés

Nous tentons de montrer dans cet article comment les usagers s’approprient des médias classiques et évoluent en utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour étendre leur champ de communication à d’autres horizons. Nous avons effectué un voyage d’études sur le terrain pour faire du shadowing (filature) en suivant les usagers et les gestionnaires du télécentre qu’on appelle agents du changement. La radio rurale a évolué vers le numérique en changeant de forme et en devenant un centre multimédia communautaire intégrant les services d’un télécentre. Ce changement a eu plusieurs impacts sur la vie quotidienne de la population locale. Notre étude a pour objectif de mieux cerner l’appropriation des TIC par les communautés rurales de Niéna et les villages proches du centre multimédia communautaire.

Texte intégral
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Nous tentons de montrer dans cet article1 Numéro de l’axe de communication : TIC et potentialité d’ouverture, ... comment les usagers s’approprient des médias classiques et évoluent en utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour étendre leur champ de communication à d’autres horizons. Nous avons effectué un voyage d’études sur le terrain pour faire du shadowing (filature) en suivant les usagers et les gestionnaires du télécentre qu’on appelle agents du changement. La radio rurale a évolué vers le numérique en changeant de forme et en devenant un centre multimédia communautaire intégrant les services d’un télécentre. Ce changement a eu plusieurs impacts sur la vie quotidienne de la population locale. Notre étude a pour objectif de mieux cerner l’appropriation des TIC par les communautés rurales de Niéna et les villages proches du centre multimédia communautaire.

Contexte

Niéna est une commune rurale dans la 3ème région du Mali dépourvue des réseaux de télécommunications et d’électricité. Les habitants ont installé une radio rurale « Tériya (amitié) » qui marche grâce à une plate-forme multifonctionnelle (groupe électrogène) qui permet de faire d’autres tâches comme les charges batteries et le moulin etc. La radio a une puissance d’émission très faible dans la localité et n’atteint pas les villages voisins et les habitants au-delà de 20 à 30 km. Malgré les multiples efforts de la population locale les potentialités d’ouverture n’ont pas eu les résultats escomptés.

Radio rurale au centre multimédia communautaire

En 2006, l’ajout d’un télécentre aux locaux de la radio Tériya de Niéna a permis de mettre en place un centre multimédia communautaire (CMC). Ce projet a été initié par l’UNESCO avec l’appui financier du Bureau de la coopération suisse au développement. Suite aux deux sommets mondiaux sur la société de l’information à Genève en décembre 2003 et à Tunis en novembre 2005, l’UNESCO et la Direction du Développement et de la Coopération suisse ont décidé d’installer des CMC dans trois pays d’Afrique (le Mali, le Mozambique et le Sénégal).

Selon l’UNESCO (2002) : « un centre multimédia communautaire (CMC) associe une forme de radio locale aux dispositifs d’un télécentre, sous une forme ou une autre de propriété communautaire, et avec l’objectif de servir comme plate-forme de communication et d’information pour les besoins de développement de la communauté ». Les habitants de la commune rurale de Niéna ont assisté à l’évolution de ce média classique aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Cette appropriation s’est déroulée en plusieurs phases et a eu des impacts sur le mode de vie des bénéficiaires, sur leur façon de communiquer etc.

Dans cet article, nous tentons de montrer comment les usagers s’approprient des médias classiques et évoluent en utilisant les TIC pour étendre leur champ de communication à d’autres horizons. Cette évolution constitue une ouverture, un désenclavement pour les populations rurales.

Problématique et hypothèse 

La question de la contribution des TIC au développement socio-économique en Afrique de l’Ouest s’est focalisée seulement sur leur usage et leur appropriation par les populations, oubliant les intermédiaires (agents du changement) qui facilitent ce travail. Or, en Afrique, le faible niveau des compétences locales ne facilite pas un accès aux connaissances liées aux technologies de communication. De notre point de vue, l’appropriation passe par les ressources humaines bien formées. Selon Dhamorathan (2010),  les agents du changement servent d’intermédiaires entre les usagers et la machine. Pour d’autres auteurs (Chéneau-Loquay 2000 ; Fowler 2010), ils servent d’éducateurs et de facilitateurs. Durant la décennie 2000-2010, plusieurs projets technologiques ont vu le jour au Mali et en Afrique en général dans le but de faciliter l’appropriation des TIC par les communautés rurales défavorisées.\ Selon Chéneau-Loquay (2000) : « l’Afrique est le continent le moins bien connecté, mais les projets de développement se sont multipliés et la situation a considérablement évolué en quelques années ». Par exemple, les initiatives du gouvernement malien ont été nombreuses durant les dix dernières années, mais les contraintes ont été tout aussi nombreuses. Parmi les leaders africains qui ont été les chantres des technologies de communication, l’ex-président du Mali, Alpha Oumar Konaré, s’est fait remarquer par l’organisation d’un colloque de la société civile sur Internet  » Bamako 2000  » avec l’appui de la Suisse.  Son rêve d’équiper les 703 communes pour les connecter à internet a eu peu de résultats concrets. Notre hypothèse pour un modèle d’appropriation part de l’action des agents du changement et des usagers sur les sites d’implantation des télécentres communautaires. Cette réflexion nous amène à utiliser le shadowing comme méthodologie de recherche et des entrevues semi-dirigées. L’arrivée de nouveaux outils technologiques contribue à la valorisation du territoire car les habitants ne sont plus obligés de se déplacer pour imprimer ou faire la copie d’un document à 30 km de Niéna c’est-à-dire dans la ville de Sikasso ou dans une autre ville.

Données et méthodes 

 Les données utilisées ici proviennent de notre étude de cas sur le terrain en début janvier 2012 dans le cadre de notre collecte des données pour la recherche doctorale. Nous utilisons le shadowing sur le terrain comme méthodologie pour mener cette étude. Le shadowing permet de suivre une personne pas à pas comme son ombre pour filmer ses activités (in the shadow of someone c’est-à-dire à l’ombre de quelqu’un). Selon Mc Donald (2005:3): « Shadowing is a research technique which involves a researcher closely following a member of an organization over an extended period of time. When the person being shadowed goes to another department, the researcher follows them. When they have a project meeting or meet with a customer, the researcher sits in. If they have coffee with friends who are colleagues from another site, the researcher goes too ». Nous avons fait un séjour sur le terrain pour voir comment les usagers changent d’un outil classique à un outil moderne. Ce travail nous a permis de faire des entrevues, des discussions de groupe avec les bénéficiaires du projet CMC afin d’avoir certaines informations hors des séances de filature (shadowing). Selon Meunier et al., 2008: « In general, shadowing is defined as a research technique, which implies following a person as his or her shadow, walking in his or her footsteps while taking many field notes ».2 MEUNIER D., et VASQUEZ C., 2008, On Shadowing the Hybrid Character of ... C’est dans l’analyse des interactions que nous allons déterminer comment les usagers s’approprient des outils. Nous avons choisi les usagers et les agents du changement (gestionnaires des télécentres) comme cibles de notre étude. Certes, l’implantation du télécentre a changé les comportements des usagers et l’idée de notre étude est d’avoir des informations détaillées sur les différentes phases de cette évolution technologique.

Nous avons passé le premier jour au CMC de Niéna sans document pour prendre des notes mais juste pour suivre les activités qui se passaient (les séances de formation, les travaux des usagers bref sur le travail quotidien de l’agent du changement pour cerner les activités qui ont un lien avec l’évolution de la radio rurale au CMC. Les usagers défilent du matin au soir pour plusieurs raisons : connexion internet, formation en logiciels de bureautique, saisie des données (curriculum vitae  – lettre), photocopie des documents, communiqués à la radio et réparation de téléphone portable etc.  La formation joue un rôle capital dans le fonctionnement du télécentre c’est-à-dire dans la durabilité du télécentre car les ressources tirées de la formation permettent de payer certains services (carburant pour le groupe électrogène,  salaires des agents du changement etc.). Une formation de deux heures par jour est donnée au télécentre sur les logiciels de bureautique du lundi au vendredi. Cette formation est suivie par une dizaine de personnes dans la journée. Les agents du changement évoluent au fur et au à mesure dans l’exercice de leur fonction. La technologie évolue et les agents se perfectionnent de façon permanente en fonction de l’évolution des technologies en apprenant souvent par eux-mêmes certains logiciels. Moussa : Le télécentre a-t-il changé les comportements des usagers en apportant de nouveaux services à la communauté ? Amadou : Oui le télécentre a changé les pratiques médiatiques car les habitants se contentaient seulement de faire des communiqués à la radio mais grâce au télécentre, ils font des pages sur les réseaux sociaux et sur d’autres sites. Ils ne se déplacent plus pour faire la copie des documents dans une autre ville. Moussa : Quelles sont les nouvelles techniques utilisées au CMC avec l’arrivée des TIC ? Amadou : Nous faisons de la radio-surf c’est-à-dire naviguer sur internet en cherchant des informations sur un thème afin de l’exposer à la population locale. Ces débats suscitent beaucoup d’interactions entre les animateurs et les habitants. Moussa : Les langues étrangères ne constituent-elles pas une barrière pour la population ? Amadou : Oui les habitants ont des difficultés à ce niveau mais ils se font aider par les agents du changement qui servent d’intermédiaires et d’écrivains publics.

Analyse des interactions et appropriation

L’analyse des interactions et des entrevues de groupe permet de prendre en compte l’importance de la langue locale dans l’appropriation des TIC par les populations locales. Les usagers s’expriment mieux dans leur langue mais ils sont obligés de s’adapter au français ou à l’anglais car les sites web sont rédigés dans ces deux langues. La communication se fait généralement en Bambara lors des séances de formation car c’est la langue maternelle et la langue de référence de la communauté locale. L’appropriation s’avère souvent difficile car les agents du changement mieux formés vont travailler dans d’autres structures. Le centre multimédia communautaire est toujours en quête de nouveaux gestionnaires. Ce facteur ne touche pas seulement les télécentres mais à toutes les couches de la société en Afrique (Houziaux, 2005). Avant l’arrivée du télécentre, la radio était la seule référence technologique des populations locales. On constate que 95% des habitants de Niéna n’avaient jamais touché à l’ordinateur ou à une imprimante mais l’arrivée du télécentre a permis aux habitants de connaître les outils technologiques. Les jeunes ont également fait du télécentre leur lieu de rencontre et vont de façon permanente sur les réseaux sociaux. Il y a plusieurs formes d’appropriation dépendant des catégories d’âge et de leur besoin ou aspiration professionnelle. Après les séances de shadowing et des entrevues, on se rend compte que les usagers qui n’avaient jamais vu un ordinateur parviennent à faire la différence entre les logiciels (software) et le matériel (hardware). L’exemple des animateurs radio est frappant car ils parviennent à faire des montages audio-visuels, graver des CD, DVD et font de la radio-surf qui est la transmission en direct d’une émission d’un thème (santé, éducation ou agriculture etc.) de l’internet vers la radio illustre parfaitement l’appropriation d’un média classique aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’animateur choisit un thème et se connecte sur internet pour tirer les informations au fur et à mesure. Il garde un téléphone pour échanger avec les habitants qui écoutent l’émission à partir de leur radio et peuvent interagir à tout moment avec l’animateur qui retourne sur internet s’il ne parvient pas à répondre à certaines questions. La maîtrise du groupe électrogène a permis aux gestionnaires du CMC de faire des charges batteries pour les transporteurs et pour les téléphones cellulaires. On constate que plusieurs usagers n’ont pas d’électricité (aucune forme d’énergie) chez eux et ils font recours au CMC pour charger leur téléphone et leur radio. Cette maîtrise démontre comment les habitants de Niéna s’approprient des outils malgré les difficultés économiques. La période de collecte des données a coïncidé avec la rébellion dans le Nord du Mali (les attaques du mouvement national de libération de l’Azawad contre les bases militaires) et les gestionnaires du télécentre ont servi d’intermédiaires entre les usagers en quête d’information sur la situation du pays et ne possédant pas les compétences nécessaires pour avoir accès aux différents médias sur internet. Cet évènement a suscité un enthousiasme au tour du CMC et les habitants ont démontré que l’appropriation des TIC et l’arrivée de nouveaux matériels ont été utiles dans leur localité. Ils se sont appropriés de l’internet pour se renseigner sur les sites web du Mali (www.maliweb.net) et informer leurs proches (parents et amis) en temps réel sur la situation que le pays traverse. Si les outils TIC n’existaient pas dans la localité, les rumeurs allaient circuler sans sources d’information. A l’approche des élections présidentielles du 29 Avril 2012, les partis politiques utilisaient les services du télécentre pour faire les copies des affiches et ne se limitaient pas seulement aux communiqués à la radio comme lors des anciennes élections. Les usagers utilisaient également les réseaux sociaux pour mieux afficher leur conviction politique en utilisant les nouveaux outils technologiques. Les deux exemples sur les sujets d’actualité (guerre dans le nord du Mali et les élections présidentielles) illustrent également l’appropriation des TIC et les évolutions dans l’usage des outils (médias) classiques aux TIC par les usagers. Les différentes associations (producteurs de mangues, pomme de terre, fruits et légumes etc.) se servent du télécentre pour créer des sites web, des blogs et échanger avec leurs partenaires dans la sous région et en occident. Ils ont compris l’utilité des TIC car ils se servent des outils pour vendre leur produit. Avant l’arrivée du télécentre, ils vendaient leurs produits seulement sur le marché local mais le CMC a complètement changé leur vision, leur mode de communication et leur manière d’acheter ou de vendre. Avec l’ajout du télécentre, la radio a également perfectionné ses programmes et ses prestations. Elle diffuse certains programmes de l’UNICEF pour mieux informer la population sur leur intervention dans la localité en faisant des partenariats avec l’UNICEF et d’autres agences bilatérales et multilatérales d’aide au développement. Le CMC sert de relais d’information pour les élections présidentielles (participation aux activités de la mairie et du ministère de l’administration territoriale) car ils sont mieux équipés, dotés d’instruments permettant d’assurer cette tâche. L’appropriation se manifeste par le fait que les habitants s’intéressent aux médias étrangers tels que la RFI, France24 et aux médias nationaux accessibles dans d’autres régions en se connectant sur internet au télécentre. Avant l’arrivée du télécentre, les habitants se contentaient des informations données sur la situation locale et dans le reste du pays. Ils recevaient en retard les journaux publiés de façon quotidienne à Bamako (dans la capitale). Le télécentre a changé leur mode de communication et ils ont intégré ces outils dans leur vie quotidienne. Nous portons un regard critique sur les projets initiés par les partenaires techniques et financiers qui ne tiennent pas compte des réalités du terrain. La réalité sur le terrain est beaucoup plus complexe car les populations bénéficiaires vivent dans des conditions très difficiles et ne partagent pas les mêmes goûts pour les outils technologiques. Malgré cette différence, il y a un engouement réel de la nouvelle génération qui s’identifie à cette évolution technologique. Nous avons constaté que les élus locaux instrumentalisent les projets technologiques pour des objectifs politiques en leur faveur. Dans le contexte du site de Niéna, il n’y a pas eu de problème d’instrumentalisation car les projets technologiques suscitent un enjeu de pouvoir avec l’implication des élus locaux. En conclusion, on peut dire que ce travail de terrain nous a permis de savoir que l’appropriation des TIC par les communautés rurales s’intègre dans une approche pertinente pour le développement des technologies de communication au Mali. Les différentes formes d’appropriation (radio-surf, gravure de CD, DVD, publication des nouvelles sur les actualités du pays) montrent comment les usagers s’approprient des médias classiques et évoluent en utilisant les TIC. Le cas du Mali peut servir d’exemple pour les autres pays de la sous-région dans l’implantation des projets technologiques dans les communes rurales.

Références   [ + ]
  • 1.
  • Numéro de l’axe de communication : TIC et potentialité d’ouverture, de désenclavement et de valorisation des territoires de toutes sortes
  • 2.
  • MEUNIER D., et VASQUEZ C., 2008, On Shadowing the Hybrid Character of Actions : A Communicational Approch, Communication Methods and Measures, 2 :3, p. 167


Pour citer cet article

, "De la radio rurale au centre multimédia communautaire : Cas de Niéna au Mali", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 30 octobre 2016, consulté le Sunday 17 November 2019. URL: http://www.refsicom.org/170


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