De l’analogie au numérique : usages, usabilités des TIC et reconfiguration de l’espace public au Sénégal

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Les incidences des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les médias continuent de susciter des interrogations dans le nouveau modèle de production et de diffusion de l’information. Si la mondialisation de l’information est un fait observable pratiquement dans tous les pays, elle revêt par contre des caractéristiques diverses quant à son influence sur les médias locaux particulièrement ceux du Sud. Elle aura permis à la société sénégalaise d’évoluer en se nourrissant d’expériences nouvelles grâce aux avancées technologiques. La diffusion numérique est devenue une réalité qui touche pratiquement toutes les sphères de la vie active. Cela a pour conséquence d’accélérer les échanges d’informations tout en facilitant l’accès au savoir. Il en résulte des changements de comportements de la société vis-à-vis de cette technologie qui modifie notre rapport au temps, à l’espace et fait naître de nouvelles formes de sociabilité. Des défis et opportunités se profilent dans le monde du travail mais aussi dans la vie courante. Le Sénégal n’échappe pas à ce contexte puisque depuis 1995, le pays s’est lancé dans l’aventure d’une édition en ligne qui prend en compte la dimension transcontinentale. Au-delà du renouvellement des marchés pour les entreprises de presse, il s’agit de comprendre le fonctionnement des journaux en ligne Sénégalais à travers leurs interactions avec les internautes. Face à un environnement numérique de plus en plus envahissant des pratiques se développent entre, d’une part les professionnels des médias en ligne qui tentent de s’adapter à la technologie, et d’autre part les citoyens qui ne cessent de s’inventer de nouvelles formes d’appropriation de l’information. Avec ce nouveau changement de paradigme informationnel, un ensemble de praxis, d’habitus se mettent en place aussi bien dans la production que dans la réception de l’information. Ceux-ci véhiculent de nouvelles pratiques ancrées dans les imaginaires et les représentations de la population sénégalaise. Celles-ci sont en œuvre même si elles demeurent encore instables pour le moment, en raison de la faible connectivité et surtout du non-usage des TIC. Les interactions quotidiennes tendent à se pérenniser dans le temps et celles-ci semblent dessiner les contours d’une nouvelle configuration de l’espace public sénégalais qu’il convient d’analyser en se référant aux consommations médiatiques. Cet article a pour but de comprendre le fonctionnement de la presse en ligne sénégalaise, tout en révélant les pratiques émergentes des internautes. Dans cette démarche, je tenterai de mettre en exergue d’une part les différentes mutations technologiques et sociales engendrées par les TIC dans les pratiques médiatiques (presse en ligne sénégalaise) d’autre part de révéler les appropriations, les usages et les accommodations du public face à celles-ci et enfin dans une interrelation entre le local, le régional et le mondial d’étudier  les enjeux et les impacts de ces mutations.

Du tam-tam aux premiers clics de souris, en passant par la téléphonie mobile, le public sénégalais a essayé à chaque fois de s’adapter aux mutations technologiques. À chacune de ces étapes marquées par des bouleversements d’ordre structurel et conjoncturel, les médias ont su traduire les aspirations profondes du peuple à travers les différents supports de communication qui ont jalonné l’histoire du Sénégal. Il est vrai que des manipulations du politique ont parfois conditionné le fonctionnement des médias – surtout les dix premières années de l’après indépendance (1960-1970) – les détournant ainsi de leur rôle central de régulateur du social mais le public de par son indépendance, sa neutralité, sa diversité, son courage et surtout son ingéniosité a su contourner la désinformation grâce à sa neutralité. C’est dire que le rôle des médias est indissociable de la vie quotidienne des citoyens et en tant que tel, ils sont les miroirs des actions sociales en œuvre dans l’espace public sénégalais (Bourdon, 1997 : 12).

Quelques rappels historiques

Le droit de vote accordé aux citoyens des quatre communes du Sénégal (Gorée, Dakar, Rufisque et Saint-Louis) vers la fin du 19e siècle (Cissé : 2010 : 124) sous l’ère coloniale marque véritablement l’avènement d’une prise de conscience citoyenne sur la nécessité de participer à la construction de la nation. Celle-ci s’était faite de manière timide et particulière puisque s’adressant à une élite en majorité des Européens qui étaient installés sur le territoire et venaient par la suite des métis qui devaient donner leur opinion sur les décisions prises en métropole pour l’administration des territoires. L’indépendance acquise plus tard le 4 avril 1960, permettait au Sénégal d’accéder à la souveraineté nationale et voir la naissance d’une opinion publique véritablement en phase avec les aspirations du peuple. Celle-ci était composée d’intellectuels ayant fait leurs études en métropole ou sortis des grandes écoles de l’AOF (Afrique occidentale française) comme celle de l’ENI (école normale d’instituteurs) de Sébikotane (banlieue de Dakar), mais aussi des métis principalement des mulâtres ou fils de métis.

La presse écrite, premier média à bénéficier du transfert technologique restera jusque dans les années 90, une presse étatique hégémonique. Cela n’a pas du tout empêché l’existence d’une opposition pour contester les décisions gouvernementales avec les journaux clandestins (Xarebi, Dann sa doolé). L’actualité sénégalaise riche en rebondissements a connu des phases incarnées par des ruptures au cours des différentes mutations sociales politiques, et économiques.

C’est d’abord dans le tournant des années 1970 que des changements notoires sont apparus notamment dans la politique avec l’instauration du multipartisme limité à trois courants dans un premier temps.et la naissance d’une presse privée (avec les journaux comme Promotion et le Politicien). Mais c’est réellement dans les années 80 qu’une véritable professionnalisation de la presse est apparue avec une multiplication des journaux (Sud hebdo devenu Sudquotidien, Wal Fadjiri, le Quotidien etc.).

Parallèlement à cette mutation de la presse, on assiste à un changement de mentalité de la jeunesse sénégalaise. La nouvelle génération fortement ébranlée par les tumultes politico-économiques va clamer son désir d’existence, en initiant des actions citoyennes comme le  » Set Settal  » ou grand nettoyage. Celles-ci entendaient lutter contre l’insalubrité des rues, une manière pour les citoyens de participer à la construction nationale (Diouf, 2002 : 266).

L’ère de l’audiovisuelle

En 1988, le pays venait de connaître sa première année blanche au sortir d’élections contestées, marquées par des troubles sociaux d’une grande ampleur. Les jeunes avaient envahi la rue et paralysé totalement le fonctionnement des institutions à tel point que l’état d’urgence fut décrété par les autorités politiques. Celles-ci par la voix du président de la république d’alors, M. Abdou Diouf, n’avait pas hésité à qualifier la jeune génération de « jeunesse malsaine ». Chômage chronique, inactivité, désespoirs étaient le lot quotidien de ces jeunes qui cherchaient leurs voies pour sortir de ce marasme social. Cette situation les laissait dans un profond désœuvrement, livrés à eux-mêmes sans aucun espoir de s’en sortir. Cette génération des années 80 a trouvé comme moyen d’occupation, la musique à travers le rap, pour non seulement pallier au désœuvrement, mais transmettre surtout des messages à la population. Le genre musical, le rap, issu des ghettos américains de la banlieue qui est caractérisé par des paroles souvent contestataires s’y prêtait et offrait à ces jeunes l’opportunité de communiquer et de canaliser toutes leurs frustrations. Les premiers rappeurs ont été des émigrés sénégalais (MC Lida et Mbacké Dioum) qui grâce à l’avènement de la télévision allaient faire leur apparition dans les foyers sénégalais.

Comme le constate l’universitaire Adrien Ndiouga Benga (2002 : 289-340) dans une étude consacrée sur l’évolution de la musique au Sénégal : « Le rap pourrait être compris comme le moyen d’expression d’une demande politique très forte parce qu’elle dénonce une situation ressentie comme urgente. C’est l’expression d’une demande de prise de considération dans une société qui offre l’image d’un mode de vie dont ils sont exclus. L’analyse des groupes de rap fait apparaître que leurs interprètes font la chronique des frustrations et des joies de quotidienneté en privilégiant quelques sujets qui intéressent tout particulièrement leur auditoire de jeunes : les difficultés économiques et pécuniaires, la violence, la corruption, l’absence de moralité des élites… le rap met en cadence les maux et les mots de la rue » .

 » Boul Falé  » (ne t’occupes pas)1 Traduit littéralement du wolof (langue nationale), le slogan générationnel symbolisait leur volonté d’avancer dans ce monde au gré de tous les obstacles qu’ils pouvaient rencontrer sur leur chemin. En imitant les rappeurs américains, ils ont su capter et attirer l’attention des Sénégalais en occupant l’espace public. C’est l’émergence d’une conscience citoyenne amorcée par un changement social d’une nouvelle génération qui entend participer aux débats nationaux (Havard, 2001 : 64). Celle-ci issue des industries culturelles comme la musique et le sport va contribuer à l’élargissement de l’espace public sénégalais. Mohamed Ndao Tyson2 Célèbre lutteur Sénégalais, le lutteur et Didier Awadi le rappeur seront les figures de proue de cette nouvelle génération des années 80 qui veulent s’affirmer et afficher leurs désidératas.

Cette expression de  » Bul faalé « , n’exprime pas seulement la résignation face à l’incertitude de l’avenir pour les jeunes Sénégalais mais il véhicule aussi des messages d’espoir en exhortant les jeunes à plus de réalisme (Gueye, 2002 : 278). Sois maitre de ton destin et sois conscient de tes capacités, telle est la philosophie de ce mouvement. Cette soif de paraître et de prendre son avenir en main est un signal fort pour la participation des jeunes à la construction nationale, s’affirmant ainsi comme des acteurs de la société sénégalaise. Le mythe de l’école comme moyen de promotion sociale est vite ébranlé par le chômage d’une grande partie de la population sénégalaise causé par la politique d’ajustement structurel imposée par la banque mondiale. Le secteur informel prenait alors un nouvel essor dans ce contexte où le  » Bul faalé  » pourrait se résumer ainsi : « il n’y a plus d’avenir dans l’école, trace ton chemin même sans diplômes, tu peux y arriver comme Tyson ou les immigrés, ton avenir t’appartient et c’est à toi d’en décider, peu importe ce que les autres en penseront ». Cette valorisation de l’individu allaient avoir un impact social dans la société sénégalaise qui se découvrait ainsi de nouvelles vocations et cela avaient modifié les paramètres de l’espace public sénégalais. Sur les étalages des marchands ambulants de rue, les photographies des célébrités nationaux, cassettes vidéo mais aussi les cassettes audio souvent musicaux se vendaient bien et leurs usages se retrouvaient dans les foyers sénégalais (Gueye, 2003 : 180 ; Tall, 2003 :235).

Ce mouvement social allait aussi affecter la manière de s’informer non seulement des jeunes Sénégalais mais de la population entière, qui manifestaient leurs intérêts et de manière active en interagissant avec les médias. Cela se traduisait par des apparitions sur les plateaux de la télévision nationale et des appels téléphoniques (nationaux mais aussi transnationaux) à la radio pour témoigner ou tout simplement apprécier les programmes. Ces actualités constituaient une richesse pour les médias d’alors (radio, télévision) qui y trouvaient des créneaux pour communiquer avec le public et c’était le début de l’avènement d’une communication alternative (Dia, 2003 : 296, 312).

La célèbre émission télévisuelle animée à l’époque par Moïse Ambroise Gomis dénommée « Génération 80 » et celle de Michaël Soumah à la radio « Weekend sur inter » qui faisaient la promotion des jeunes talents en particulier les rappeurs, avaient beaucoup contribué au changement des habitudes de consommations médiatiques des Sénégalais. Sous l’effet conjugué des Sénégalais de l’extérieur qui auront permis le transfert technologique en apportant tout le confort et la modernité des outils de communication et la présence des télévisions transcontinentales, le marché sénégalais de l’industrie musicale et sportive s’inventait une nouvelle économie. Ceux-ci allaient fortement influencer les usages et appropriations des Tic par les Sénégalais. Dans cette mouvance, la sociologie des usages nous impose de revisiter la trilogie que sont la technique, les objets et le quotidien. Ces trois objets s’interpénètrent et nous révèlent les liens qu’entretiennent la technique et le social (Rieffel, 2010 : 174, 175).

Grâce à ce mouvement social, les animateurs faisaient la promotion de ces groupes musicaux mais aussi s’intéressaient à la lutte traditionnelle à travers l’idole de la génération symbolisé par Tyson. Nous constatons comme Pierre Chambat (1994 : 253), que : « L’usage n’est pas un objet naturel mais un construit social » et ainsi est apparue une nouvelle conscience citoyenne, forte de ses valeurs nationales. C’est le lieu d’explorer ces nouvelles formes de consommation qui en fait ne sont que le reflet de la société sénégalaise transnationalisée en quête de nouvelles aspirations citoyennes. Comme nous le rappelle Jésús Martín Barbero (1997 : 176).

« La consommation n’est pas seulement reproduction de forces, mais aussi productions de significations : lieu d’une lutte qui ne s’épuise pas dans la possession des objets, car elle passe de manière encore plus décisive par les usages qui lui donnent une forme sociale et dans lesquels s’inscrivent exigences et dispositifs d’action issus de différentes compétences culturelles ».

Les Tic en particulier la radio et la télévision auraient permis à ces jeunes de s’inspirer de nouveaux usages et pratiques avec notamment l’avènement du mouvement Hip Hop. Contrairement au rap américain qui vient des banlieues pauvres, celui du Sénégal est parti des soubresauts de la ville. Les jeunes citadins surtout ceux issus des quartiers riches (Mermoz, Point E par exemple) allaient bénéficier en premier des outils modernes de communication comme la télévision, les caméscopes et en profiteront pour se mettre au diapason de cet univers rap.

Ce mouvement se poursuivra jusque dans les années 90 coïncidant avec la libéralisation des ondes radiophoniques avec la fréquence FM (modulation de fréquence), et l’apparition des radios privées cassant ainsi le monopole d’une diffusion unilatérale. La modernisation des médias s’est poursuivie et lors des élections présidentielles de l’année 2000, la radio et les téléphones portables ont été les grands catalyseurs de l’alternance démocratique au niveau national (Coulibaly, 2002 : 145). La diaspora sénégalaise de son côté s’était illustrée en innovant une  » marche bleue sur le net », consistant à se connecter en masse sur un site tout en signalant par des messages leur présence en ligne (Top, 1997 : 2).

L’ère du numérique : la diaspora sénégalaise au cœur des mouvements sociaux

À cela s’ajoute, une deuxième révolution sociale au début de l’année 2011, dont l’une de ces caractéristiques est de s’ancrer dans la mouvance des TIC et principalement l’internet. Celle-ci que l’on pourrait qualifier de révolution sociale numérique est aussi l’émanation d’un groupe de jeunes Sénégalais issus toujours de l’industrie culturelle en particulier la musique rap. À la différence de la  première révolution, les rappeurs se retrouvent principalement dans les banlieues de la capitale (Guédiawaye en particulier) ou les capitales régionales (comme Kaolack qui a vu naître le groupe de rap  » Keur Gui  » à la base de ce mouvement des Yenamarristes. Ces lieux symbolisent d’une part la défaillance des autorités politiques qui n’arrivent plus à prendre en compte les préoccupations des populations et d’autre part l’urbanisation grandissante de la capitale qui poussent les populations à l’exode vers la banlieue.

C’est lors de la 11e édition du Forum social mondial tenu à Dakar le 6 février 2011 que le mouvement « Y’en a marre »  se révèle au monde en misant sur une communication via le Web. C’est un groupe de rappeurs qui ont décidé de mener des actions citoyennes en prônant une nouvelle façon d’être  des Sénégalais. Devant la volonté du Président de la République M. Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat malgré les restrictions de la Constitution, le mouvement Y’en-a-marre se mobilise et fait échec à ce projet de loi, destiné à élire le président au premier tour avec 25 % des suffrages au lieu de 50 % comme prévu dans la constitution.

Se rendant compte que les jeunes qui constituent près du tiers de l’électorat sénégalais ne disposent pas de leurs cartes d’électeurs et que leurs situations demeurent de plus en plus problématiques en raison du nombre grandissant de chômeurs, les Yenamarristes obligent le gouvernement a reculé la date de clôture des listes électorales pour le prochain scrutin présidentiel de février 2012. Cette jeunesse est en proie à des dérives extrêmes comme les nombreuses tentatives suicidaires de vouloir rejoindre l’Eldorado en se ruant sur les pirogues pour traverser la méditerranée et espérer atteindre les portes de l’Europe. Ces épisodes douloureux témoignent de l’état de désespoir de la jeunesse sénégalaise que l’on retrouve dans cette formule : « Barça Wala Balsak », traduit littéralement du wolof3 Langue nationale du pays par « Barcelone (Espagne) ou la mort ».

Fadel Barro, porte parole de ce mouvement, symbolise cette nouvelle jeunesse qui ne se contente plus de paraître mais d’exister en décriant les maux de la société sénégalaise. Ils s’inspirent de l’écrivain Frantz Fanon4 Programme pour débattre de tous les maux de la société sénégalaise et font de cette maxime leur crédo : « Chaque génération doit, dans une relative opacité,   découvrir sa mission, l’accomplir ou la trahir ». Au demeurant cette nouvelle génération qui avaient largement contribué au succès de la première alternance en votant massivement –  ce qui avait permis à l’opposant Abdoulaye Wade d’accéder au pouvoir, mettant ainsi à 40 ans de règne du pouvoir socialiste d’alors– va se rebeller et remettre en cause le troisième mandat souhaité du président Abdoulaye Wade.

C’est un nouveau changement de paradigme social, du jeune Sénégalais qui ne s’en faisait pas et qui ne s’intéressait pas du tout à l’action politique, on en est arrivé à un nouveau type de Sénégalais (NTS) conscient de ses responsabilités et qui entend gérer aussi la cité en donnant son avis.   » Dass Fananal  » (qui pourrait se traduire par « Prépares-toi à voter avec ta carte »,  » La foire aux problèmes5 Assymetric digital Subscriber ou liaison numérique asymétrique, ... « ,   sont autant d’initiatives citoyennes qui permettent de soulever les difficultés quotidiennes des Sénégalais. En prenant ce canal de l’internet, ce mouvement prend en compte la dimension transcontinentale, pour se faire entendre non seulement par la communauté internationale mais surtout la diaspora sénégalaise, partie intégrante de l’environnement médiatique nationale. Pour se démarquer de toutes manipulations politiques et d’harcèlements policiers, ils optent pour une communication à travers les réseaux sociaux pour parer aux nombreuses tentatives extérieures d’infiltrations du mouvement. Ils font des conférences de presse et convoquent l’ensemble de l’opposition sénégalaise à venir débattre sur des sujets sensibles nationaux comme les coupures incessantes d’électricité et sur les enjeux de la prochaine élection présidentielle.

Cette deuxième mutation sociale a contribué à l’élargissement de l’espace public sénégalais avec la mise en ligne des contestations et revendications citoyennes et notamment à travers les principaux réseaux sociaux comme Facebook et Twitter (prolifération d’hastags anti-Wade # Wadedegage 2012 etc.). Celle-ci a été accompagnée par les outils modernes en particulier le téléphone portable, outil de prédilection des jeunes, avec sa forte expansion et ses multiples possibilités de connexion à l’internet. D’ailleurs en raison des fréquentes coupures d’électricité qui empêchent toutes connexions régulières à l’internet, les Yenmarristes communiquent avec les SMS pour contourner la censure politique et mobiliser les citoyens.

Les avancées de la technique au Sénégal, qui se limitaient à la production audiovisuelle, vont s’enrichir avec la mise en place de la technologie ADSL6 Confrérie mouride musulmane dès l’année 2003. Son expansion va se poursuivre sur tout le territoire national, les villes d’abord, les villages et communautés rurales, ensuite. Les usages et usabilités sont perceptibles à travers l’interactivité des  » Sénégalaunotes  » qui profitent de la démocratisation de l’internet pour participer aux actions citoyennes. Peut-on parler réellement d’une appropriation quand on sait que les internautes représentent seulement à près d’1,5 million sur une population de 12. 000.000 d’habitants ? C’est dire que la pratique de l’internet et des Tic ne concerne pas la majeure partie de la population même si l’on note un engouement chez la jeune génération. Cependant, les usages de ces outils tendent à se répandre auprès des populations qui commencent à se les approprier mais dans l’ensemble ces pratiques sont en phase d’expérimentation. C’est une fois stabilisées, que nous pourrions faire sienne cette réflexion extraite de l’ouvrage L’explosion de la communication. Introduction aux théories et pratiques de la communication :

« Nous pouvons parler d’appropriation lorsque 3 dimensions sociales sont réunies. Il s’agit pour l’usager, premièrement de démontrer un minimum de maîtrise technique et cognitive de l’objet technique. En deuxième lieu, cette maîtrise devra s’intégrer de manière significative et créatrice aux pratiques quotidiennes de l’usager. Troisièmement l’appropriation ouvre vers des possibilités de détournements, de réinventions ou même de participation directe des usagers à la conception des innovations » (Breton, Proulx, 2002,2006 : 255-256)7 Statue géante en bronze et cuivre, érigée sur l’une des collines des ...

Au Sénégal les accommodations avec l’internet sont perceptibles de par les nombreuses contributions des internautes qui au gré de l’actualité nationale comme internationale réagissent et prennent part aux débats en ligne. Cet engouement pour le web s’explique par l’abondance des faits d’actualités et une tendance liée au phénomène de publicisation qui touche la société sénégalaise. Les informations sont maintenant mises en ligne et certaines suscitent la curiosité des usagers. L’affaire  » Goudi Town  » une affaire de mœurs concernant des danses obscènes de Sénégalaises sur le Net, le reportage de la chaîne de télévision M6 « La multinationale des vendeurs à la sauvette  » qui mettait en cause la communauté mouride8 Depuis Facebook, Macky Sall répond à Idrissa Seck ..., la construction du monument la Renaissance9 Un des fondateur du groupe de presse Sud Communication en 1986, sont autant de sujets qui passionnent les internautes. Les politiciens communiquent aussi via le Net, non seulement pour convaincre les nationaux mais surtout la communauté internationale en réglant leurs comptes sur les réseaux sociaux (Macky Sall répond à Idrissa Seck sur Facebook concernant l’affaire des 7 milliards de Taïwan disparus dans les caisses de l’État10 Actuel ministre de la culture et du tourisme).

Pour l’année 2011 les faits les plus recherchés sur le Web sont : Facebook qui arrive en tête, Sénégal, télécharger, Youtube, Dakar, Seneweb (portail d’information) Google, Yahoo, jeux, Hotmail et au niveau national en raison des élections futures (le président Abdoulaye Wade et Idrissa Seck (candidat).

Les médias des pays du Sud comme le Sénégal, sont aussi concernés par les mutations technologiques et sous l’effet de la mondialisation ils tentent de s’adapter en remettant en cause leur mode de fonctionnement. Dans cette tentative on remarque aussi que le public n’est pas neutre dans le processus de diffusion de nouvelles. En tant qu’acteur de cette sphère médiatique, il participe à la démocratisation de l’information. Selon la diversité des supports et selon le contexte socio-économique d’évolution, les interactions entre les médias et le public symbolisent des relations profondes où se mesure l’évolution d’une société. Au Sénégal, elles auraient permis de voir les comportements du public au gré des mutations technologiques. Celui-ci, subit également l’influence des médias transcontinentaux, ce qui a pour conséquence l’élargissement de l’espace public et l’affirmation d’une opinion publique libre, indépendante et transcontinentale. La nomination de M. Babacar Touré au poste de président du conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) est un symbole fort pour la démocratie sénégalaise surtout les relations entre la presse et le pouvoir. Celles-ci sont caractérisées par des tensions notamment sur la dépénalisation des délits de presse. Pour ce qui est de la presse en ligne, la régulation de ce secteur en plein balbutiements est une priorité au vu de la prolifération des journaux en ligne mais surtout du traitement de l’actualité où l’information sensationnelle dénudée de pudeur s’expose en ligne au détriment d’une information citoyenne, moralisante, respectueuse de la vie privée des individus. L’assainissement de ce secteur est une nécessité au vu des photographies et images indécentes qui envahissent les sites en ligne. De même que la répartition des aides  accordées à la presse devra prendre en compte la presse en ligne qui ne cesse de se développer.

Cependant l’on constate que des journalistes comme Babacar Touré ou des patrons de presse comme Youssou Ndour fondateur du groupe de presse Futurs Médias marquent leur entrée dans la sphère politique. Ils constituaient des remparts contre les dérives républicaines et avec leur entrée en politique, ils délèguent de plus de en plus leur rôle aux citoyens d’où l’émergence des groupes de protestations comme les Yenamarristes qui clament leur désir d’exister.

Faudra-t-il craindre des conflits d’intérêts quand les défenseurs de la démocratie changent de camp, la question demeure et témoigne des enjeux qui se dessinent actuellement dans le paysage médiatique sénégalais.

Références   [ + ]
  • 1.
  • Traduit littéralement du wolof (langue nationale)
  • 2.
  • Célèbre lutteur Sénégalais
  • 3.
  • Langue nationale du pays
  • 4.
  • Programme pour débattre de tous les maux de la société sénégalaise
  • 5.
  • Assymetric digital Subscriber ou liaison numérique asymétrique, permettant de transmettre et de recevoir des données numériquesIndépendamment du téléphone
  • 6.
  • Confrérie mouride musulmane
  • 7.
  • Statue géante en bronze et cuivre, érigée sur l’une des collines des Mamelles (presqu’île du Cap vert)
  • 8.
  • Depuis Facebook, Macky Sall répond à Idrissa Seck Https://www.facebook.com/pages/Macky-Sall-2012/313241191709. Date de la Dernière consultation : le 12/12/11
  • 9.
  • Un des fondateur du groupe de presse Sud Communication en 1986
  • 10.
  • Actuel ministre de la culture et du tourisme


Pour citer cet article

, "De l’analogie au numérique : usages, usabilités des TIC et reconfiguration de l’espace public au Sénégal", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 30 octobre 2016, consulté le Sunday 17 November 2019. URL: http://www.refsicom.org/168


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