Dynamiques et enjeux du champ médiatique en Afrique. De quelques tendances transversales à l’ère de la convergence

et

Résumés

La question des médias comporte une multiplicité d’aspects qu’il est important d’interrelier pour avoir une bonne intelligence du processus en cours qui affecte de nombreux pays à travers le monde. Pour ce faire, nous nous proposons d’analyser les incidences du développement technologique (articulation des médias traditionnels et des TIC) en termes de régulation. Cette question est au cœur des politiques publiques en matière de médias et de communication. En effet, la convergence médiatique semble nécessiter en retour une convergence de la régulation et pose un certain nombre de défis techniques, économiques et juridiques aux États et aux structures qui avaient naguère en charge la réglementation des secteurs séparés qu’étaient les télécommunications et les médias. Nous commençons par dresser un état des lieux succinct en matière d’accessibilité des TIC en Afrique. Ensuite, nous abordons les relations entre les TIC et le champ médiatique au prisme de l’importante question de la « migration vers le numérique ». Les éléments reliés au développement technologique, aux usages professionnels des journalistes et à la mission de service public seront analysés. Une évocation de quelques enjeux récents, notamment à travers la dynamique des usages citoyens, permettra de faire le point et d’élargir le propos à la question des politiques publiques et de la lutte contre la pauvreté des pays africains.

Texte intégral

A+ A-

Introduction

La convergence technologique est devenue une tendance lourde du cadre institutionnel, politique et industriel du secteur des télécommunications à travers le monde. Au nombre des acteurs majeurs intervenant en matière de coordination de la convergence figurent le secteur de la normalisation des télécommunications de l’UIT (UIT-T), l’Internet Engineering Task Force (IETF), l’Institute of Electrical and Electronics Engineers (IEEE) qui est en charge de la standardisation et l’International Standards Organisation (ISO) qui s’occupe de la normalisation. Au niveau industriel, la convergence est devenue tellement prégnante que les régulateurs prennent le train en marche et créent des instruments juridiques et économiques inédits pour rendre compte des novelles dynamiques. C’est ainsi qu’en France, le terme « télécommunications » a été remplacé par celui de « communications électroniques » dans les textes réglementaires et notamment dans le Code des postes et des communications électroniques anciennement Code des postes et des télécommunications. De même, certains pays africains suivent cette tendance. Ainsi, au Togo, les députés se sont récemment penchés sur un nouveau code portant sur les communications électroniques. A l’instar de ces pays, il est question de convergence un peu partout à travers le monde. Ce faisant, la régulation a tenté de s’adapter au phénomène de convergence qui affecte les industries, les équipements et de plus en plus les contenus dans le domaine des télécommunications et du contenu des médias. Le phénomène fondamental en jeu est ici une indétermination des frontières entre industries, acteurs, réseaux, supports et contenus (Kane, 2010). Ces considérations sont reliées à l’évolution notionnelle des télécommunications et à leur articulation avec les médias dans le cadre des technologies de l’information et de la communication (TIC).

THÉORIES ET APPROCHES

Au niveau international, les réseaux de prochaine génération (mieux connus sous leur acronyme anglais Next Generation Networks, NGN) structurent actuellement la standardisation et la normalisation des plates-formes convergées. Les NGN et les services à large bande sont au cœur de la stratégie de l’Union Internationale des Télécommunications-Développement (UIT-D) pour réduire la fracture numérique en Afrique. Les NGN favorisent la généralisation du large bande et vont reconfigurer le panorama de l’offre de services convergés et de ses usages, notamment dans de nombreux pans du champ médiatique.

La convergence numérique favorise l’intégration de l’information, de ses supports et de son transport. Il s’agit d’un processus qui affecte les niveaux technologique, industriel et socio-économique du secteur médiatique et des télécommunications. Une des conséquences de la convergence est la nécessité du « tout numérique », c’est-à-dire l’exigence pour l’ensemble des supports et des formats de se conformer aux exigences de la numérisation sous peine d’obsolescence rapide. Ce faisant, les médias s’ouvrent ainsi à de nouvelles catégories de publics, mais  se soumettent par le même processus à une restructuration profonde des pratiques professionnelles et citoyennes de plus en plus. Ainsi, l’UIT a fixé l’arrêt de la télévision analogique à 2015. À partir de cette date, tous les pays devraient passer au numérique. Si le Canada et la France ont migré vers le numérique entre 2009 et 2011, la date butoir pour la majorité des pays, principalement africain est 2015. À l’heure actuelle, seuls quelques pays africains (Maroc, Ile Maurice, Tanzanie, Kenya, Nigeria) ont réussi à migrer vers le numérique numériser leurs installations médiatiques.

D’un autre côté, la multiplication et l’éclatement des sources de production de l’information n’est pas sans entraîner des problèmes de qualité de l’information, de professionnalisation des acteurs et de déontologie du fait de l’abaissement des barrières à l’entrée qui découlent de la plus grande facilité à produire du contenu à destination du public (indistinction entre communication et information). La porosité des barrières à la production d’informations favorise la définition du journalisme comme pratique plutôt que comme profession. La régulation et l’autorégulation s’avèrent conjointement pertinentes dans le nouveau cadre de la convergence et de la migration vers le numérique.

La collecte, le traitement et la diffusion de l’information ne sont plus la chasse gardée des journalistes. La convergence et l’internet ont favorisé le développement des blogues par des journalistes, mais également par des citoyens désireux d’échanger avec le public sur leurs états d’âme et parfois sur des thématiques d’intérêt général. La blogosphère est ainsi devenue un pan substantiel de la médiasphère. Le blogue ainsi que les médias sociaux  ont un format particulièrement adapté à l’univers convergé qui peuvent éventuellement mobiliser une masse critique de citoyens pour initier ou accélérer le changement.

 DESCRIPTION DES RECHERCHES MENÉES

L’objectif de l’article est de dresser un portrait des récents changements qui ont eu lieu en Afrique dans le champ de la convergence technologique et des incidences qui structurent en amont les usages des TIC en spécifiant l’offre institutionnelle et technologique disponible pour les utilisateurs en bout de ligne. L’état des lieux de la connectivité de l’Afrique sera présenté, suivi d’une description des stratégies de migration vers le numérique qui ont été mises en place. Enfin, les principales tendances lourdes reliées à l’évolution de la convergence technologique seront identifiées et leurs enjeux mis au jour. La présente contribution se base sur une revue de la littérature récente sur ces questions. Des études statistiques institutionnelles (UIT et Union africaine notamment) sont mises à profit pour dresser la situation en termes d’accessibilité et pour ce qui est des politiques publiques. La technique retenue pour l’analyse des données est l’analyse thématique qui a été appliquée au corpus constitué de ressources électroniques, de documents à orientation stratégique et d’ouvrage théoriques se rapportant à la problématique retenue.

RÉSULTATS ET ANALYSES

La réalité africaine : entre permanence des inégalités et amélioration des indicateurs

Malgré les progrès récents, notamment en matière de téléphonie mobile, la situation de l’Afrique au vu des TIC n’est pas très brillante jusqu’au milieu des années 2000 (graphique 1). C’est pour y remédier que des initiatives institutionnelles comme le Plan d’Action Régional Africain sur l’Economie du Savoir (PARAES), un projet conjoint de l’Union africaine (UA) et de la Commission économique pour l’Afrique (CEA) des Nations Unies a vu le jour au milieu des années 2000, au moment du Sommet mondial de la société de l’information (SMSI). Le diagnostic de la situation, que la notion de fracture numérique permet de saisir au niveau statistique, montre une inégalité de la télédensité par rapport à la densité de population.

graphique1
Graphique 1 : Parts de l’Afrique dans le monde  (Source: UIT, 2006)

Mais le continent africain est encore trop large comme catégorie pour rendre compte d’une situation beaucoup plus complexe qui nécessite d’être affinée pour saisir plus précisément les enjeux. Le tableau 1, qui se concentre sur le niveau sous-régional, donne une vue plus nuancée des disparités :

Sous-régions et Continent africain

Années

Populati

on

Lignes Fixes Principales

Abonnéa au mobile

Fixe+Mobile

Internet

(millions)

Total

(x000)

Per 100

Inhabts

Total

(x000)

Per 100

Inhabts

Total

(x000)

Per 100

Inhabts

Users(x0

00)

Subscrib ers (x000)

User/100

Inhats

Southern

Africa

2004

122.62

5861.8

4.99

24549.3

20.02

30411.1

24.79

5090.1

3777.7

2006

128.29

5798.8

4.59

49133.2

38.9

54932

43.49

9771.8

4430.5

7.6

North Africa

2004

151.17

15252.2

10

26247.5

17.36

41499.7

27.45

9954

1801.2

2006

159.26

16701.5

10.4

67330.5

42.27

84032

52.7

16116.9

3332.3

10.1

East Africa

2004

246.74

2654.9

1.07

8493.5

3.44

11148.4

4.5

3381.9

554.3

2006

264.63

2612.4

0.98

23511.3

8.8

26123.7

9.8

8283.6

1306.7

3.1

Central

Africa

2004

97.81

230.6

0.23

4747.9

4.85

4978.5

5.08

452.5

44.8

2006

104.08

264.5

0.25

9640.5

9.26

9905

9.5

871

69.3

0.83

West Africa

2004

244.8

2338.9

0.95

15850.4

6.47

18189.3

7.4

3417.9

209.4

2006

265.77

3130.5

1.17

55379

20.83

58509.5

22

10513.9

2168.7

3.9

African

Continent

2004

863.14

26338.4

3.05

79888.6

9.25

106227

12.3

22296.4

6387.4

2006

922.03

28507.7

3.09

204994.5

22.23

233502.2

25.32

45557.2

11307.5

4.8

Table : 2.: Statistics of  de Telecom/TIC of  African regions -2004 and  2006-Source UIT

Tableau 1 : Indicateurs Télécoms et TIC des régions africaines et du continent (Source: UIT, 2006)

Très clairement, la situation de l’Afrique du Sud et des pays du Maghreb est particulièrement enviable au vu de l’état des indicateurs en Afrique puisque ces deux entités, qui totalisaient 22.4% de la population du continent en 2006 disposaient de 72% des lignes fixes et de 52% de la téléphonie mobile (Union africaine, 2008, p. 10). La situation n’est pas fondamentalement différente pour ce qui est de l’internet.

En d’autres termes, le déséquilibre en matière d’accès se retrouve à tous les niveaux : à l’échelle globale (Nord/Sud), à celle des pays du Sud (émergents/reste des pays du Sud), à celle du continent africain (Maghreb et Afrique du Sud/reste du continent), entre les sous-régions du continent (cf. tableau supra), entre pays et au sein même des pays (zones rurales/urbaines). Si on se restreint au cas africain, l’Union Africaine (2010) identifie plusieurs facteurs explicatifs de la situation défavorable des TIC sur le continent au nombre desquels : le manque de volonté politique pour développer le secteur des TIC; l’absence d’une stratégie sectorielle claire; la faiblesse des ressources en vue de la promotion d’un cadre politique favorable. En guise de correctif, une intervention de l’État respectueuse de la dynamique interne supposée auto correctrice des marchés est promue en vue d’améliorer la situation. La régulation opère ainsi à plusieurs niveaux (national, régional, global[1]Le partage est à cet effet assez clair entre les institutions régionales en charge de l’harmonisation des cadres nationaux, les investisseurs et ...continue), notamment en vue d’harmoniser les dynamiques à l’œuvre.

Plusieurs propositions ont été avancées par les États africains afin de remédier à la situation. Une première proposition est venue du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) qui dans son temps proposait un virage technologique révolutionnaire en Afrique et ce, dans tous les domaines. Le NEPAD a entre autres développé un programme E-Afrique. Par la suite, d’autres propositions ont été faites, notamment la création d’un Fonds de solidarité numérique dans le but de réduire la fracture numérique (Loum, 2009).

Ultimement, en Afrique les défis auxquels fait face le secteur des TIC ont été dressés et priorisés par l’Union africaine (tableau 2) :

Table: 4: Challenge by Priority areas

Priorities Areas

Challenges

Establishing Enabling

Environments

1.   Level playing field for business/Regional telecommunication/ICT  market

2.    Enabling Telecommunication/ICT  policy and regulatory frameworks

3.    Innovative universal access policy

4.    Integrative e-strategies

5.   Relevant and valuable Telecommunication/ICT applications, services and content

6.    Integration in the information society and exercise of citizenship rights

7.   Management  of scarce resources: frequencies, numbers right-of-way

8.    Security and reliability

9.    Convergence licensing

Technological Convergence and Inter Operability

1.   Convergence

2.    Standardization

3.    Interoperability

Building Broadband Infrastructures and Reinforcement of the African Internet Network

1.   Broadband Infrastructures

2.    Reinforcement of the African Internet Network

3.    Technology neutrality and sustainability

Capacity Building

1.   Training Institutions

2.    Increasing the pool of available Telecommunication/ICT  skills

3.    Training a broader base  of Telecommunication/ICT professionals

4.    Encourage   the   deployment   and   utilization  of   Telecommunication/ICT across  all socio-economic sectors in Africa:  especially: encouraging girls and   women   to   use   Telecommunication/ICT,  encouraging  the  use   of Telecommunication/ICT to increase access to lifelong learning

5.   Increasing research and development capacity

6.    Increasing  financing  levels  for  Telecommunication/ICT  related  capacity building

Mobilization and Efficient use of Financial Resources

1.   Developing universal access/service fund mechanisms

2.    Developing    cooperation,    multi-stakeholder     partnerships    and    seed financing

3.    Improving coordination of Telecommunication/ICT initiatives and projects

4.    Developing domestic finance and promoting foreign direct investment

Industrialization and Research and Development

1.   Encourage developing software and hardware in Africa

2.    Encourage R&D and industrialization of African ICT systems

Tableau 2: Secteurs prioritaires des politiques des TIC au niveau africain (Source : Union Africaine, 2008, p. 14).

Outre ce tableau de bord continental, l’Union Africaine a également été partie prenante d’autres initiatives importantes, notamment à travers les recommandations du Sommet Connecter l’Afrique de 2007. Les initiatives africaines régionales ont notamment mis l’accent sur : le développement des compétences, l’harmonisation réglementaire en vue de l’intégration des marchés des TIC, l’interconnexion, l’universalité de l’accès et la numérisation des technologies. Au-delà de ces considérations transversales sur l’état des TIC sur le continent, d’autres préoccupations plus spécifiques émergent également à l’échelle africaine relativement aux TIC. Nous allons dans les prochains paragraphes évoquer la question du processus de numérisation et ses implications pour certaines catégories d’acteurs, dont ceux du champ médiatique.

TIC, champ médiatique et migration vers le numérique

En octobre 2004 a eu lieu à Marrakech au Maroc une « Conférence sur le rôle et la place des médias dans la société de l’information en Afrique et dans les pays arabes ». Le plan d’action produit à l’issue de la conférence a recommandé une stratégie en six points qui problématise les enjeux suivants touchant aux TIC (Orbicom, 2004) :

  1. Liberté, indépendance et pluralisme des medias, notamment la cybersécurité, la liberté d’expression et le droit d’accès à Internet ;
  2. Place des médias traditionnels et des nouveaux médias dans la société de l’information, en particulier les enjeux liés au journalisme ;
  3. Réduction de la fracture numérique dans les medias, en privilégiant la formation à la culture numérique en vue de transformer la fracture numérique en « opportunité numérique » ;
  4. Professionnelles des médias dans la société de l’information, dans le but de favoriser la représentativité des femmes dans la profession et de mettre au premier plan les thématiques liées aux inégalités de genre ;
  5. Culture, multilinguisme et médias dans la société de l’information, à travers la promotion des patrimoines culturels et représentation de la diversité linguistique et culturelle ;
  6. Gouvernance d’Internet, en proposant une distinction entre les questions d’ordre technique et celles liées au contenu.

La conférence de Marrakech a mis l’accent sur des enjeux récurrents mis de l’avant par la société civile dans différents pays africains dans une conjoncture où les TIC sont de plus en plus intégrés dans les politiques de développement. D’un autre côté, à l’échelle du continent, la prise en compte de la réalité nouvelle que constitue la convergence se superpose à une préoccupation déjà ancienne relative à la nécessité de réduire la fracture numérique, l’un des objectifs des politiques publiques de la quasi-totalité des pays africains. Les réseaux de prochaine génération (suivant la traduction de l’acronyme anglais Next Generation Networks, NGN) et les services à large bande sont au cœur de la stratégie de l’UIT-D pour réduire la fracture numérique en Afrique. A cet effet, l’UIT-D a mis en place une stratégie axée autour de la migration vers les réseaux NGN dans les pays en développement en vue de réduire la fracture numérique. Les implications de la fracture numérique sont extrêmement importantes et touchent à presque tous les secteurs de la vie sociale.

Dans le champ médiatique, les enjeux sont thématisés sous l’appellation de migration vers le numérique (MVN). La MVN comme objectif souhaitable est d’abord servie par des changements technologiques majeurs mais le processus prend place dans un cadre politique, économique et social plus vaste qui affecte considérablement le champ et les pratiques médiatiques (pratiques professionnelles, de consommation et redéfinition des contours d’un domaine qui se situe quelque part entre la production et la consommation médiatiques). En termes de valorisation de productions médiatiques dans une approche socio-économique, une donnée objective est liée au fait que les annonceurs seront intéressés à faire leurs publicités auprès des supports dont l’audience est solvable ou est pertinente pour leurs produits. Par ailleurs, la non obtention d’une masse critique d’audience rend problématique la justification de subventions publiques. Cette fragmentation pose de sérieuses menaces à l’existence d’un public au sens plein du terme au lieu de niches de consommateurs.

La MVN concerne non seulement la production de signaux mais également la numérisation des archives des médias. C’est en raison de cette orientation que les médias d’opinion se sont emparés de cette problématique en vue de promouvoir leur cause dans la nouvelle conjoncture sociotechnique africaine, notamment à travers l’évocation du service public.

 La migration vers le numérique et la mission de service public

Le paysage médiatique dans les pays africains peut être considéré comme étant plus pluraliste qu’il ne l’était il y a une quinzaine d’années. Jusque dans les années 1990 par exemple, le Togo ne disposait que de quatre médias (Radio-Lomé, Radio-Kara, Togo-Presse et Télévision togolaise). Depuis cette date, le nombre de médias a décuplé. Il existe près de dix chaînes de télévision, une quarantaine de chaînes de radio et près d’une centaine de journaux écrits. Cette multiplication et cette diversification du paysage médiatique sont des données récurrentes dans la quasi-totalité des pays africains depuis le milieu des années 1990. Les luttes sociales pour une plus grande démocratisation n’y sont pas étrangères. Même s’il existe des médias d’État (qu’il faut distinguer en termes de contenu des médias de service public), il y a maintenant des possibilités alternatives en termes de production (le degré de variabilité du contenu, qui réfère à la diversité est une autre affaire).

La convergence et la migration vers le numérique font ainsi partie d’un processus de libéralisation et de diversification de l’offre de services et des acteurs. Dans ce contexte, un enjeu important est la préservation de la spécificité des productions médiatiques dans un univers convergé par rapport à celles d’autres productions culturelles (industries culturelles ou créatives). L’un des moyens les plus importants pour le faire est d’insister sur la mission de service public des médias, mais ce n’est pas une mince affaire.

Il existe en effet une tentative de déloger la mission de service public du domaine exclusif de la radiodiffusion pour l’attribuer à l’ensemble des opérateurs (exploitants de réseaux de télécommunications, blogueurs, ONGs, …) jouant un certain rôle à cet effet. Certains chercheurs proposent de dissocier les « médias de service public » des « médias publics de service public ». La mission de service public permet d’effectuer ce décollage puisque des médias privés, communautaires ou de statut hybride pourraient de ce fait revendiquer une mission de service public en raison de leur positionnement ou de la pertinence sociale de leurs activités. A titre d’exemple, en Angleterre, il existe de puissantes pressions pour diminuer les impératifs de service public institutionnellement dévolus à la BBC. De fait, certains acteurs privés font un puissant lobbying au motif que les subventions publiques de la BBC sont une forme de concurrence déloyale[2]Le cas britannique est à plusieurs égards paradigmatique en raison des tendances internationales en matière de régulation des médias. Le ...continue.

La BBC a en retour proposé un certain nombre de mesures qui se rapprochent d’une mutualisation des ressources et qui semblent être des pistes intéressantes, notamment dans les contextes de rareté des ressources qui caractérisent les pays africains. Ces initiatives prennent notamment d’un côté la forme d’un partage des infrastructures de production, notamment en ce qui concerne les nouvelles locales et d’un autre côté celle d’un partage de l’expertise de la BBC avec les autres acteurs. Dans le cas britannique, il s’agit pour l’institution médiatique de s’ouvrir aux autres acteurs dans un projet de promotion globale du secteur des communications dans une perspective d’intérêt public. Ce faisant, on se rend compte que d’importantes pressions pèsent sur certains acteurs, ces contraintes étant en partie liées à la reconfiguration technologique et institutionnelle consécutive à la dynamique nouvelle de la régulation.

Cette évolution conjoncturelle que la régulation (parfois définie comme « la bride que l’État tient sur le cou de l’économie ») touche les conditions d’accès des exploitants de services, le choix des services et le nombre de canaux dédiés, le régime particulier réservé aux opérateurs diffusant conjointement en numérique et en analogique pour une période transitoire (« dual illumination ») ou la nécessité de préserver le pluralisme médiatique. Autant d’objectifs que les pouvoirs publics semblent vouloir promouvoir. Il s’y ajoute du côté de la réception le problème non moins essentiel de l’accessibilité des services pour les populations.

 REGARDS CRITIQUES

Tendances et enjeux récents

Des évolutions importantes ont caractérisé le champ médiatique suite aux développements technologiques et institutionnels récents. A titre d’exemple, le concept de radiodiffusion publique (public broadcasting) est en mutation suite à la conjonction de trois ordres de facteurs (Mosco, 2008) :

  1. La notion de « public » est passée d’une conception centrée sur le partage de préoccupations par l’ensemble de la communauté à une fragmentation en publics du fait du pluralisme médiatique
  2. La notion de « service » est passée de la délivrance d’un contenu à un public donné à un cadre où des usagers actifs font en partie du « self service » et du « shopping ». En conséquence, l’activité des usagers est une donnée inédite de l’équation.
  3. La notion de « radiodiffusion » (broadcasting) est passée d’une conception exclusive de point à masse avec une technologie hertzienne vers une complexification et évolue en partie vers le « narrowcasting » sur une multiplicité de supports avec une possibilité d’interaction des usagers finaux.

La pertinence des applications est à définir en rapport avec un contexte donné. Ainsi :

Plusieurs types d’applications utilisés de manière importante dans les centres urbains peuvent ne pas être la meilleure solution dans les zones rurales et isolées des pays où les gens ont une éducation formelle et un taux d’alphabétisation faibles. Parfois, la radio et la télévision, ainsi que les communications vocales, sont plus efficaces pour communiquer l’information à ces populations que l’e-mail ou les pages Internet.  (Oestmann et Dymond, 2009, p. 316).

Selon ces deux auteurs, pour obtenir le meilleur impact, un contenu et des applications spécifiquement développées pour les zones rurales doivent prendre en compte les exigences suivantes (Oestmann,  Dymond, 2009, p. 317) :

  1. les applications proposées doivent apporter un plus par rapport aux médias classiques, notamment la radio qui a été fortement appropriée par les populations, notamment en Afrique subsaharienne;
  2. les usages ne doivent pas nécessiter des niveaux élevés d’alphabétisation ou de connaissance des langues étrangères en raison du faible taux d’alphabétisation des populations en zones urbaine et rurale ;
  3. la maintenance des équipements doit être pensée en vue de réduire les interventions coûteuses en exigeantes en expertise.

Par ailleurs, la classification traditionnelle des médias en termes de délais de diffusion ou de types de contenus est mise à mal. Elle permettait jusqu’à récemment de distinguer les médias entre eux et de favoriser en termes de positionnement et de public cible des stratégies différenciées. De plus en plus cependant, la valorisation des produits médiatiques doit être repensée avec le brouillage des frontières consécutif à la convergence technologiques mais aussi à la concurrence de supports non professionnels mais qui dorénavant  s’inscrivent sur le registre du « journalisme citoyen ».

Ces enjeux importants, analysés sous la thématique de la « migration vers le numérique » dans nombre de pays africains, posent des problèmes importants en matière de régulation :

En effet, alors que la plupart des pays disposent d’organes différents en charge de la régulation des télécommunications et des médias, il apparaît que les compétences reconnues de chaque organe pris isolément se révèlent limitées pour la régulation de ces nouveaux services. Un nouveau défi qui se pose aux autorités de régulation des médias… Comment améliorer les capacités de régulation des organes ? Un nouveau défi qui se pose aux autorités de régulation des médias Quels types de régulation pour la presse numérique ? (Institut Panos, 2010, p. 3).

Poser la question dans ces termes, c’est introduire la question institutionnelle de la convergence de la régulation elle-même (Kane, 2010). D’aucuns considèrent en effet que la convergence des technologies, des supports et des contenus nécessite en retour une convergence de la régulation pour intervenir efficacement auprès des acteurs et pour favoriser le développement du secteur des TIC.

Conclusion

Le financement des applications et des contenus est le parent pauvre des e-stratégies, au profit des projets d’infrastructures. En effet, l’offre de contenus est beaucoup moins développée dans les pays africains que les projets d’équipements. Il s’y ajoute une forme de quadrature du cercle médiatique liée au fait que la faiblesse de l’accessibilité aux TIC en Afrique réduit le public potentiel et en retour cette réduction du public joue contre l’attractivité des médias en termes d’investissement et d’annonces publicitaires. Cet effet récursif, allié au fait que la marge financière n’est pas indéfiniment extensible, est une contrainte structurelle qui pèse sur les médias et l’économie des TIC. C’est d’ailleurs là encore un argument souvent invoqué en appui à l’action de l’État pour favoriser l’émergence d’entreprises médiatiques aux reins assez solides pour s’extirper de ces contraintes structurelles.

Plus largement, le financement en lien avec la réforme du secteur des TIC en Afrique est supposé investir de pair : le financement, les infrastructures, l’accès, la réforme juridique, les contenu et la formation en vue du développement des capacités (Institut Panos, 2005). Il va sans dire que les acteurs concernés par ces divers chantiers sont très diversifiés et vont du milieu local ou national des affaires aux investisseurs internationaux en passant par les milieux professionnels, les populations défavorisées (et les femmes au premier chef), les communautés rurales, les juristes, etc.

En ce sens, l’intégration des politiques publiques dans le cadre des politiques de développement, en particulier dans les documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP) imposés par la Banque mondiale dans les pays africains, est considérée comme essentielle. Notamment parce qu’elle place les TIC en tant que facteur structurant des politiques publiques au cœur des stratégies de développement des pays africains. Pour le meilleur ou pour le pire.

Notes   [ + ]

1. Le partage est à cet effet assez clair entre les institutions régionales en charge de l’harmonisation des cadres nationaux, les investisseurs et les institutions internationales qui fournissent les capitaux pour les projets d’infrastructures et les industriels qui sont en charge des équipements et de l’exploitation.
2. Le cas britannique est à plusieurs égards paradigmatique en raison des tendances internationales en matière de régulation des médias. Le caractère d’exemplarité internationale de la BBC et le fait de la reprise des cadres juridiques occidentaux par les postcolonies africaines expliquent l’air de familiarité que les réglementations peuvent parfois présenter en Europe et en Afrique.


Références bibliographiques

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Pour citer cette article

et , "Dynamiques et enjeux du champ médiatique en Afrique. De quelques tendances transversales à l’ère de la convergence", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 30 octobre 2016, consulté le 17 December 2018. URL: http://www.refsicom.org/161