La diversité culturelle en Afrique subsaharienne dans un contexte de mondialisation : analyse de la production et consommation de contenus cinématographiques.

Résumés

Les brassages entre cultures engendrent des craintes de dominations. Depuis la sortie de la deuxième guerre mondiale la culture nord-américaine est hégémonique dans l’ensemble du monde. Cela suscite des débats autour de la question de la diversité culturelle et une convention a été signée à l’Unesco en octobre 2005 pour sauvegarder cette diversité. Le développement des TIC favorise l’hégémonie américaine, mais il donne aussi la possibilité aux pays d’Afrique subsaharienne de produire des contenus locaux économiquement viables: les exemples des productions vidéos de Nollywood au Nigéria et celles du Burkina ici traités montrent que ces contenus culturels africains peuvent être viables.

Texte intégral

A+ A-

Introduction

Le développement des TIC engendre des mutations dans d’importants domaines qui impactent la vie quotidienne: économie, politique, culture notamment. Sur le plan culturel, ce développement a ravivé les critiques selon lesquelles les médias seraient le vecteur de l’hégémonie culturelle des États-Unis, pour ne citer que cet exemple. Dès les années 1970, Mattelart (1976: 215) affirmait que depuis plusieurs dizaines d’années, il y avait parfois dans divers pays du monde, des refus, des contestations concernant des contenus médiatiques étrangers, jugés inappropriés pour la consommation locale. De nos jours, en Afrique, on assiste à une «reproduction ou imitation d’articles de journaux occidentaux, de diffusion d’émissions de télévisions occidentales, mimétisme dans les programmes créés sur place.» (Lenoble-Bart et Tudesq, 2008: 47). Cette analyse est également soutenue par Michel Mathien (2012: XXII) pour qui la rivalité économique entre médias à l’échelle mondiale favorise une uniformisation croissante des contenus et de leurs formats de présentation. «Or, en termes de «représentations», les contenus offerts ne sont jamais neutres en soi. Ils ont toujours des liens avec les populations des territoires de réception privilégiés. Ils posent aussi des problèmes quand ils touchent, a fortiori, des publics hors de la culture dite occidentale.» Les canaux de diffusion de ces contenus étrangers sont parfois accusés d’être sources d’acculturation.

Internet par exemple, malgré son faible développement au Burkina Faso (selon l’UIT[1]International Telecommunication Union, Telecommunication and Trends in Africa . Connect Africa Summit, Kigali, Rwanda, 29-30 October 2007, p.33. sur 100 habitants au Burkina Faso, 0,59 personne a accès à internet) est de plus en plus adopté notamment par les jeunes. Ceux-ci en ont entre autres, des usages scolaires et ludiques. Ces derniers sont souvent fortement critiqués, car internet est considéré comme vecteur de cultures étrangères qui éloigneraient les jeunes Burkinabé des repères culturels de leur pays. Mais, comme l’énonce Miège (2005: 26), les TIC accompagnent le plus souvent les changements plus qu’elles ne les provoquent. Par ailleurs, nous convenons avec Wolton (2008: 200) qu’en matière de diversité culturelle, «la place croissante de l’expression critique est favorisée par l’existence d’une certaine culture politique démocratique, mais également par la place des NTIC qui permettent davantage de témoignages et d’interactions.» Dans ce sens, les TIC favorisent d’une part, une réelle ouverture sur le monde avant de procurer d’autre part, la volonté et les moyens de préserver les identités culturelles. Ainsi, tout en favorisant l’expansion de la culture nord-américaine, les TIC permettent aussi le développement de contenus locaux dont il faudrait penser la viabilité économique en fonction de la demande locale.

Cet article ne vise pas seulement à analyser les rapports entre cultures hégémoniques et cultures dominées en évoquant l’existence d’influences culturelles. Partant de ce constat, il est question de montrer (exemples à l’appui) que les Africains ont la possibilité de produire des contenus locaux qui conviennent à un public africain. Le Burkina Faso est ici pris comme un point d’ancrage autour duquel l’analyse se fait, mais l’article dans son ensemble renvoie de manière plus large à l’Afrique subsaharienne.

Dans la partie théories et approches nous cernons les différents contours de la notion de diversité culturelle que nous mettons en tension avec celle d’hégémonie culturelle. Puis nous décrivons les enquêtes menées. Dans les résultats et analyses nous évoquons ce qui est exprimé -notamment au Burkina Faso- au sujet de cette domination culturelle. Ensuite en regard critique, nous développons l’argument selon lequel cette hégémonie culturelle est facilitée par le fait que des pays africains comme le Burkina ne mettent pas en place un environnement favorable au développement de contenus locaux. Cet article se termine par l’analyse du fait qu’avec le développement des TIC les pays africains ont la possibilité de produire, diffuser et consommer des contenus locaux. Cet argument est soutenu par les exemples des productions cinématographiques nigériane et burkinabé.

Théories et approches

Cet article se positionne dans le courant de l’économie politique de la communication en général et fait particulièrement appel à des auteurs qui travaillent sur les industries de la culture et de la communication.

Parler d’hégémonie ou d’influence culturelle revient souvent à évoquer la question de la diversité culturelle. Dans sa déclaration pour la diversité des expressions culturelles, l’Unesco inscrit: «cette diversité s’incarne dans l’originalité et la pluralité des identités qui caractérisent les groupes et les sociétés composant l’humanité. Source d’échange, d’innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant.» Cette diversité culturelle est une forme d’expression démocratique qui devrait pouvoir se manifester à travers le monde, puisque «la démocratie c’est aussi la possibilité laissée à l’autre d’exprimer son identité […] Au-delà des acteurs, la reconnaissance de toutes les formes d’expression participent à la liberté d’expression dans la mesure où l’espace démocratique se veut non exclusif.» (Alain Kiyindou, 2012: 87). En outre, la déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle affirme cette diversité indissociable d’un cadre démocratique et «le pluralisme culturel est propice aux échanges culturels et à l’épanouissement des capacités créatrices qui nourrissent la vie publique.» Toutefois, cette notion de diversité culturelle a des contours variables selon les intérêts économiques et socio-culturels des pays «puissants». À ce propos, Tristan Mattelart (2009: 2) évoque la nécessité d’analyser la notion de «diversité culturelle non pas comme donnée et allant de soi, mais comme construite et évoluant en fonction du contexte politique, économique et intellectuel.» Les enjeux liés à cette diversité varient selon les époques. Pour Hoarau et al. (2005: 5), tout au long du XIXe siècle, la loi américaine permettait le piratage des œuvres littéraires, cela dans le but de défendre l’identité culturelle de ce pays; mais de nos jours, les Américains sont les principaux opposants à l’exception culturelle. Le Canada est l’un des premiers pays à subir l’influence culturelle américaine et cela a nécessité la mise en place de mesures protectionnistes: «exposé aux programmes de son voisin, le Canada est le premier à vivre sur son territoire la mise en compétition de deux modèles de radio diffusion. En 1932, la crainte avouée de l’«américanisation» motive la création d’une «entreprise nationale publique».» (Mattelart, 2005: 27).

Les décennies passent mais la domination culturelle occidentale, notamment américaine, à travers le monde, est toujours présente et utilise les TIC pour continuer à «s’affirmer». Comme le souligne Kiyindou (2009: 19), la domination de pays «puissants» dans le cadre de la globalisation, s’exprime dans un grand nombre de domaines. «La globalisation, en effet, est présente dans tous les espaces de notre vie quotidienne. Elle affecte aussi bien le travail, l’éducation, la famille, la politique, les arts, la consommation de biens et de services, les loisirs […]. Avec la multiplication des autoroutes de l’information, le local tend à se confondre au global et vice-versa.» Si l’hégémonie culturelle anglo-saxonne est ressentie dans le monde, l’Afrique, continent aux faibles industries culturelles, est très perméable vis-à-vis de cette culture.

Description DES RECHERCHES MENÉES

L’enquête de terrain que nous avons menée en 2008 au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal pour recueillir des informations sur la promotion et les pratiques des TIC a permis entre autres, de collecter des données sur ce que les enquêtés pensent de l’hégémonie culturelle occidentale et sur le lien entre le développement des TIC et la propagation de cultures étrangères.

Les données de terrain utilisées dans ce travail sont issues de cette enquête,  mais ne concernent que les enquêtés du Burkina Faso. Il s’agit de 57 entretiens semi-directifs dont 17 auprès d’élèves (collège et lycée), 13 avec des individus de catégories socioprofessionnelles différentes et 27 avec des acteurs de la promotion des TIC au Burkina. Les éléments de terrain utilisés dans cet article viennent de l’exploitation d’une partie de ces données d’enquêtes. Il s’agit ici d’extraits de propos de personnes interrogées qui viennent appuyer notre argumentation. Nous utilisons aussi dans cet article des propos d’acteurs du secteur du cinéma au Burkina: ces extraits proviennent de la presse burkinabé en ligne ou d’ouvrages.

Résultats & analyses

Au Burkina, les TIC sont parfois perçues comme un vecteur de l’hégémonie culturelle étrangère, américaine entre autres. Pendant les enquêtes que nous avons menées en 2008 sur les pratiques TIC des Burkinabé, dans toutes les catégories socioprofessionnelles interrogées, les enquêtés affirmaient qu’internet favorise cette domination. À ce sujet, un des enquêtés affirmait: «je pense que notre culture va disparaître totalement, parce que déjà on l’a abandonnée même s’il y a des efforts qui tentent de la préserver. Les quelques moyens de communication dont nous disposons ont déjà changé quelque chose dans notre culture. En plus dans la mentalité actuelle, les jeunes ne s’intéressent plus à la culture burkinabé.» Certes, cet enquêté a une position radicale, puisque qu’elle prédit sans réserve la disparition de la culture burkinabé du fait notamment des incidences des TIC. Les inquiétudes exprimées sur le terrain en 2008 par rapport aux incidences culturelles des TIC ne concernaient pas uniquement les conséquences de l’utilisation d’internet, mais visaient également d’autres moyens de communication, dont la télévision. En outre, des chercheurs burkinabé comme Firmin Gouba relèvent aussi les débats que soulèvent les contacts avec des contenus culturels étrangers via les images de séries télévisées comme Dallas, Ruby, Hélène et les garçons. Gouba constate que chaque épisode de ces feuilletons suscite des débats nourris sur les idées, valeurs et comportements en lien avec des éléments de la culture burkinabé. Dans son argumentation, il soutient: «ces diffusions (séries étrangères) ont donc une influence sur les attitudes et les comportements des individus au sein d’une société dans leurs rapports avec les autres.» (Gouba, 2012: 238.) En observant les échanges de public burkinabé pendant des visionnages de séries, il affirme: «les personnes en interaction construisent des discours de distinction ou d’assimilation, d’inclusion ou d’exclusion, de valorisation ou de rejet, etc. Dans tous les cas, il s’agit pour le téléspectateur de se positionner par rapport à un acte, un fait, un objet ou une idée que véhiculent les images des feuilletons.». (Gouba, 2012: 243).

Par rapport aux images étrangères diffusées au Burkina Faso, au-delà du fait de penser qu’elles éloignent les jeunes Burkinabé de repères culturels de ce pays, certaines associations participent à la recherche de solutions pour préserver les enfants d’une exposition à des images jugées inappropriées pour eux, du fait de scènes de violence ou de sexualité. Il arrive que des associations interpellent l’organisme en charge de la régulation de la communication: le conseil supérieur de la communication (CSC). En 2008, une militante associative nous affirmait: «pour la télévision nous nous sommes plaints dans le cadre d’une action commune de plusieurs membres de la société civile, pour dire au CSC qu’il y a des images qui passent à la télé et qui ne devraient pas être vues comme ça l’est par des enfants. Et à la suite de cela, le CSC a commencé à être plus regardant sur les images qui passent à la télé et à diffuser des spots de sensibilisation par rapport à ces images.»

Évidemment le Burkina Faso est loin d’être le seul pays concerné en Afrique subsaharienne et cette influence de contenus médiatiques sur le comportement culturel de jeunes Africains ne date pas de nos jours. Dans un article où il analyse le rapport entre cinéma populaire et imaginaire social, Manthia Diawara (2011: 13) indique que dans son enfance à Bamako, ses amis et lui avaient l’habitude d’aller se faire photographier au studio à la manière de Jimmy Hendrix, Elvis Presley, Johnny Hallyday ou James Brown. «Nous copiions l’image de ces stars, vue sur les couvertures des albums et magazines comme Salut les Copains et Hit Parade.» écrit-il. Et pour Knut Lundby et Daniel Dayan (2004: 52) les Africains en milieux urbains et villageois ont parfois en commun le même répertoire d’images narratives constitué essentiellement de produits culturels étrangers, laissant apparaître un très fort contraste entre le monde représenté et celui de la réception. Ce constat étant posé, les craintes liées à la domination culturelle renvoient entre autres, à la question du manque de production de contenus locaux.

Regard critique

La question de la production de contenus locaux

L’analyse des craintes d’homogénéisation culturelle dont il est question ici doit prendre en compte certains facteurs économiques liés aux stratégies des acteurs dominants dans les domaines culturels considérés, dans la mesure où les contenus sont produits et diffusés par des industries de la culture et de la communication, entre autres. À ce sujet, Benghozi (2004: 3) affirme qu’actuellement, des opérateurs de télécommunication et de réseau, des éditeurs et constructeurs informatiques comme Microsoft et de matériels comme Sony ont largement plus de moyens que les «majors» de la culture et sont de ce fait capables de peser très directement sur l’orientation et le développement des filières culturelles. Par ailleurs, prenant en compte la globalisation actuelle du monde, l’Unesco dans sa déclaration pour la diversité culturelle invite les États à favoriser la production de contenus locaux: «tout en assurant la libre circulation des idées et des œuvres, les politiques culturelles doivent créer les conditions propices à la production et à la diffusion de biens et services culturels diversifiés […] Il revient à chaque État, dans le respect des obligations internationales, de définir sa politique culturelle et de la mettre en œuvre par les moyens d’actions qu’il juge les mieux adaptés, qu’il s’agisse de soutiens opérationnels ou de cadres réglementaires appropriés.» Cette vision de l’Unesco implique que l’État burkinabé par exemple, devrait favoriser le développement d’acteurs qui offriront des services culturels.

Cependant, l’État burkinabé n’a pas suffisamment de moyens pour subventionner les productions artistiques locales. Même le Fespaco (Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou), qui fait la fierté de beaucoup de Burkinabé, est largement financé par des fonds étrangers sans lesquels ce festival cesserait probablement d’exister. Selon Samuel Lelièvre (2011:130), ce festival est passé d’une vision idéologico-politique à une logique économique et «une certaine fragilité, liée à sa dépendance à l’égard de bailleurs de fonds occidentaux et mondiaux, est toutefois apparue au fil des années». Néanmoins, malgré cette logique économique prégnante, l’État burkinabé a un rôle important à jouer pour favoriser la production de contenus locaux. Parlant du soutien de la télévision nationale du Burkina (TNB) à la production cinématographique locale, le directeur général (DG) de cette chaîne affirmait en 2010 que la TNB comme toute chaîne de TV a pour vocation de financer le cinéma. «Si vous prenez les grandes chaînes comme TF1, Canal+, il y a une direction du cinéma. Ça se voit, même les films qui sont produits par nos réalisateurs, c’est avec la participation de CFI et autres. Nous, nous avons d’autant plus de raisons de le faire que nous sommes la capitale du cinéma africain, à travers notamment le FESPACO[2]Extrait d’un entretien que le DG de la RTB a accordé le 06/10/10 au quotidien burkinabé l’observateur Paalga ...continue» laissait-il entendre. La TNB est consciente du rôle qu’elle doit jouer pour favoriser une diversité culturelle dans les contenus médiatiques diffusés au Burkina. D’autant plus que, comme le note Gouba (2012: 248) les images de feuilletons télévisés étrangers occupent environ 60% des grilles de programmes des télévisions burkinabé.

Certes, la globalisation soutenue par le développement des TIC favorise l’afflux en Afrique de contenus culturels étrangers, donnant parfois le sentiment d’être culturellement envahi. Néanmoins, le contact avec ces cultures étrangères peut aussi être source d’inspiration pour la production artistique africaine. Comme le dit Martín-Barbero (2002: 87) «toute acceptation de l’hégémonique ne constitue pas un signe de soumission, comme le simple rejet ne signifie pas résistance; tout ce qui vient «d’en haut» n’est pas valeur de la classe dominante, car de là procèdent des choses qui répondent à des logiques qui ne sont pas celles de la domination.» En termes d’apports du contact avec les cultures étrangères «l’exemple des musiques de nombreux pays d’Afrique ou de la Caraïbe, […] illustre le fait que les cultures sont capables de profondément se renouveler au contact des influences occidentales et des logiques de commercialisation.» (Mattelart, 2009: 6). En matière de diversité culturelle, la production cinématographique est un élément souvent étudié. Comme le suggère Deloumeau (2008: 129-230), «en terme de diversité culturelle, il serait important d’établir quelle est la production nationale de films, sa part dans la diffusion cinématographique du pays.» Le succès de la production cinématographique nigériane et des réussites de la production burkinabé sont analysés ci-dessous pour montrer que les Africains peuvent produire, distribuer et consommer des produits culturels locaux, économiquement viables.

La puissance de multinationales dans le secteur de la culture n’exclut pas l’existence de contenus locaux viables en Afrique

Certes, il y a des acteurs dominants dans ce domaine, mais les Africains peuvent produire des contenus locaux qui trouveront leur place s’ils répondent à des attentes. En effet, la domination d’acteurs puissants n’exclut pas l’existence de petits acteurs locaux. Mais l’Afrique comme l’affirme Ousmane Ilbo Mahamane (2007), est «un continent où tout manque, entre autres le marché de l’importation et de la distribution, les réseaux d’exploitation de films, de véritables lois protectionnistes, des infrastructures techniques, la formation professionnelle.» Néanmoins, les Africains devraient pouvoir produire de manière soutenable des contenus pour eux-mêmes. Imaginer le type de contenus et le modèle économique adaptés à ce contexte de pénurie est un défi réalisable.

A ce sujet, le Nigeria semble être sur la bonne voie pour ce qui est de la production de fiction. Comme le dit Pierre Barrot (2011: 107) «avec une production de fiction vidéo foisonnante et unique en son genre, le Nigeria a su conquérir un immense public populaire dans toute l’Afrique subsaharienne». Si la production vidéo nigériane a pu s’imposer dans ce pays et s’exporter avec succès, c’est parce que les acteurs de ce secteur exploitent un modèle économique rentable, basé sur la diffusion «direct-vidéo». Les clefs de cette réussite économique sont: -un format d’exploitation adapté à l’usage que pouvaient en faire les publics potentiels (pas de projection en salles et distribution sous forme vidéo)- une indépendance par rapport aux circuits financiers habituels. «Ce secteur tire ses recettes uniquement du marché et ne dépend d’aucune source de financement extérieure» (Barrot (2011: 108). Un autre facteur de succès de ce cinéma est que les auteurs de ces films ont su comprendre les attentes des spectateurs des classes populaires et leurs scénarii rencontrent d’énormes succès. Toutefois, sur les plans technique et artistique, les productions nigérianes sont connues pour leur médiocrité. Cependant, le succès des productions vidéos nigérianes donne des idées à des réalisateurs burkinabé dont Boubacar Diallo, ancien journaliste au Journal du Jeudi, devenu auteur-réalisateur et producteur de films vidéos à succès au Burkina Faso. Selon Élisabeth Lequeret (2007: 105) «pour Boubacar Diallo, la vidéo est beaucoup plus qu’un choix esthétique: elle est la condition de son indépendance d’artiste et de producteur. En Afrique, où il n’est pas rare que, faute de financements, un réalisateur reste au chômage technique des années durant, il a enchaîné deux films en un an.» Depuis les années 2000, le nombre de productions de films vidéos augmente fortement au Burkina. Cette production vidéo a supplanté celle des films classiques. Ce qui justifie en partie le fait que depuis 1997, un film burkinabé n’a pas obtenu la consécration suprême au Fespaco: l’étalon de Yennenga. Les critiques de cinéma constatent aussi la perte de qualité des productions burkinabé. Selon le président de l’association des critiques de cinéma du Burkina (l’ASCRIC-B) «la reconnaissance internationale du cinéma burkinabé assurée jadis par les films d’auteur des années 80 l’est aujourd’hui par les séries populaires célèbres sur le petit écran et réalisés pour la plupart par des non-professionnels. De fait la qualité des films burkinabé, le statut du cinéaste et les contraintes liées au financement de la production ne cessent de faire débat.[3]Voir http://cnpress-zongo.ning.com/profiles/blogs/les-critiques-burkinab-instituent-un-festival-national-de-cin-ma Source consultée le 17 février ...continue» Ces séries populaires connaissent un succès au-delà des frontières burkinabé: car certaines d’entre elles sont diffusées à l’international, sur TV5 Afrique, entre autres. C’est le cas de la série les Bobodioufs qui a connu un grand succès mais dont la production s’est arrêtée, notamment à cause de problèmes de distribution.

De plus, malgré le nombre croissant de productions vidéos, peu de Burkinabé (à cause de la pauvreté) vont voir ces films en salle. Ces films sont nettement moins accessibles sur DVD (au Burkina) que les films nigérians. Demandeurs de cinéma, certains Burkinabé aux faibles revenus fréquentent les vidéoclubs[4]Lieux où des exploitants diffusent des films vidéos sur écran de télévision pour un public à bas revenus qui paie 50F CFA (0,08€) à 150 F ...continue. «Plaqué contre le mur d’un hangar de fortune, un petit écran diffuse « Special forces », film d’action américain: assis dans la pénombre sur des bancs en bois, une cinquantaine de jeunes ont les yeux rivés sur le vieux téléviseur[…] (Selon Boubacar Nanéma) quelques 250 vidéoclubs ont été recensés en 2008 dans la seule ville de Ouagadougou contre seulement neuf salles de cinéma pour 1,5 million d’habitants[5] ...continue» Ainsi, même si le développement de moyens de production vidéo a permis d’augmenter la production de films burkinabé, celle-ci reste relativement peu accessible pour la majorité des Burkinabé, excepté les séries qui passent à la télévision. Mais ces séries sont produites en nombre insuffisant pour contribuer significativement à la diversité culturelle face à l’influence de contenus étrangers. Selon Mahamoudou Ouédraogo (2012: 127), C.F.I (Canal France International) fournit gratuitement un important volume de programmes culturels à des télévisions d’Afrique francophone comme la TNB, de plus il coûte moins cher pour des chaînes comme la TNB d’acheter des programmes culturels que d’en produire. Le fait que C.F.I donne gratuitement des contenus culturels à des télévisions africaines est une bonne chose en soi, mais on peut aussi noter que cela contribue à accroître l’influence culturelle française dans ces pays francophones d’Afrique. Pour mieux défendre la diversité culturelle, militantisme dans le cadre duquel les pays francophones du Nord sollicitent la participation de ceux du Sud, les coopérations entre ces pays du Nord et du Sud gagneraient à favoriser davantage la production, distribution et diffusion de contenus culturels issus des pays du Sud. Nous convenons avec Dominique Wallon (2004: 132), que la diversification des échanges à l’intérieur de l’espace audiovisuel francophone sera plus durable si les pays du Nord font un effort d’ouverture vers les productions du Sud et «si cela s’accompagne de l’achat des productions au prix du marché, ce qui est encore trop rarement le cas» comme le souligne Wallon. Bien entendu cela ne dédouane pas les acteurs de l’audiovisuel et du cinéma africain du rôle qu’ils doivent jouer pour produire des contenus de qualité. Dans l’entretien qu’il a accordé le 06/10/10 à l’Observateur Paalga, quotidien burkinabé, le DG de la TNB affirmait: «Il n’y a pas longtemps, peut-être 2 ans de cela, on consacrait 100 millions (F CFA) à l’achat des programmes étrangers, c’est inscrit dans le budget. L’année passée, nous avons essayé de diviser la poire en deux en répartissant la moitié de la somme entre des maisons de production burkinabè […] en plus du financement pour le privé, nous avons dégagé cette année 79 millions. L’objectif est que l’année prochaine avec le même montant, au lieu de 26 épisodes, on puisse en faire plus.» Avec plus de moyens, les productions audiovisuelles burkinabé peuvent trouver un public si elles sont bien pensées, puisque le phénomène des vidéoclubs peut être analysé comme le signe d’une demande de films; cette demande étant aujourd’hui largement favorable aux cinémas américain, chinois, Hindou, entre autres.

Conclusion

Comme nous l’avons affirmé plus haut, pour limiter l’influence culturelle étrangère les Africains doivent trouver les moyens pour produire des contenus viables. La question du financement est un des principaux obstacles, mais comme le dit Claude Forest (2011: 70) pour la production, il existe de multiples pistes: la vidéo, les chaînes de télévision, le sponsoring, «mais pour utiliser et adopter toutes ces possibilités, l’État doit jouer un rôle prépondérant, d’abord sur la législation mais surtout sur son respect.» Autrement dit, il faut créer un environnement économique et juridique favorable aux investissements nationaux et internationaux. Les acteurs du milieu cinématographique au Burkina sont à la recherche de solutions pour faire face au problème de production et dans ce sens, un fonds a été récemment créé pour soutenir la production de films locaux. Dans une interview accordée en janvier 2012, Gaston Kaboré précisait: «c‘est un fonds d’aide automatique pour stimuler la production de films à petits budgets, produits par des producteurs ou des réalisateurs burkinabè, pour la consommation locale. Ces films, diffusés dans les salles commerciales du Burkina, devront avoir une durée de 70 minutes au moins. Sur la base des tickets payés par les spectateurs, les films qui atteindront plus de 10.000 entrées seront éligibles pour recevoir des aides de 10.000€ (6.559.500 FCFA), 15.000€ (9.839.355 FCFA) ou 30.000€  (19.678.710 FCFA) pour produire leur prochain film. La participation au fonds doit donc se faire avec un film déjà produit.[6]Voir: ...continue» Ce type de subvention pourrait constituer un soutien important pour les producteurs. Il est encore tôt pour connaître les incidences mais cette subvention est donnée dans le cadre d’un projet soutenu par la coopération suisse; on peut légitimement s’attendre à une évaluation à un moment donné. L’État burkinabé soutient aussi la production de films vidéos, selon Élisabeth Lequeret et Antoinette Delafin (2007: 105-106) «au Burkina, le ministère de la culture a mis sur pied un programme destiné à encourager la production de fiction vidéo […]. Pas de budget pellicule, une équipe réduite, une rapidité de tournage sans égale: le numérique permet d’énormes économies.»

Au Burkina Faso, en plus du développement de films vidéos, les thématiques abordées dans les films se sont davantage diversifiées par rapport aux décennies passées. Des films consacrés à la vie en campagne et aux traditions, les producteurs sont passés à des films traitant de faits de société urbaine, de conditions socio-économiques et politiques. Cette évolution, plus ancrée dans l’actualité, contribuera à intéresser et fidéliser plus largement un public jeune.

Notes   [ + ]

1. International Telecommunication Union, Telecommunication and Trends in Africa . Connect Africa Summit, Kigali, Rwanda, 29-30 October 2007, p.33.
2. Extrait d’un entretien que le DG de la RTB a accordé le 06/10/10 au quotidien burkinabé l’observateur Paalga In :http://www.africatime.com/guinee/nouvelle.asp?UrlRecherche=archives.asp%3Frech%3D1%26no_pays%3D%26no_categorie%3D4%26keyword%3D%26BtnGo.x%3D7%26IsPanafricain%3D0%26IsAfrique%3D&no_nouvelle=555796  consultée le 30 juillet 2012.
3. Voir http://cnpress-zongo.ning.com/profiles/blogs/les-critiques-burkinab-instituent-un-festival-national-de-cin-ma Source consultée le 17 février 2012
4. Lieux où des exploitants diffusent des films vidéos sur écran de télévision pour un public à bas revenus qui paie 50F CFA (0,08€) à 150 F CFA (0,22€) selon les films. Généralement il s’agit d’un espace sommairement aménagé, des bancs sont mis à disposition du public qui prend place sous un hangar. Les films projetés dans ces vidéoclubs sont en grande majorité des films étrangers, américains notamment. Dans les salles de cinéma classiques les places varient en moyenne entre 500 F CFA (0,76€) et 1000 F CFA (1,52€).
5. Voir:http://www.jeuneafrique.com/Article/DEPAFP20090306T113414Z/afrique-cinema-fespaco-hollywoodmeme-pendant-le-fespaco-hollywood-tient-l-affiche.html  source consultée le 16 février 2012.
6. Voir: http://ledecentreur.com/index.php/arts-culture/19-cinema–tv/81-soutien-au-cinema-burkinabe–gaston-kabore-presente-le-fonds-succes-cinema  consulté le 16 février 2012.


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Pour citer cette article

, "La diversité culturelle en Afrique subsaharienne dans un contexte de mondialisation : analyse de la production et consommation de contenus cinématographiques.", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 30 octobre 2016, consulté le 19 March 2019. URL: http://www.refsicom.org/159


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