La fin de l’ère Gutenberg

Résumés

Ce titre provocateur cherche à briser la fascination pour la bulle Internet. Depuis sa création par de jeunes contestataires nord américains, cet outil est sans cesse dévoyé au profit de multinationales ou de contrôle étatique majeurs. Soixante-dix ans après (cf Fred Turner), l'histoire contemporaine voit réapparaitre l'aspiration à un ordre plus démocratique, moins inféodé au pouvoir économique et politique avec les affaires Snowden et Wikileaks. Nos travaux récents sur « Les oubliés de l’internet » et « Le numérique et le développement des Suds » soulignent la dimension contextuelle et temporelle indispensable à la recherche en ce domaine.
This outrageous title is seeking to shatter the enchanting internet icon. Since its creation by north American protestors, this tool is continually devoted for the profit of multinational firms or states major control. Seventy years after (cf Fred Turner); the contemporary history witnesses the reemergence of democracy aspirations, that reduces the indenture to the political and economic influence related to the Snowden and WikiLeaks affairs. Our recent publications “The Internet Obliterates” and “Digital technology and South Development” shed lights on the crucial importance of contextual and temporal dimensions in this field of research.

Texte intégral

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En lecture rapide de ce titre interrogateur[1]Le premier paragraphe provient en partie d’une interview accordée à la revue Hermès (numéro 66 daté d’octobre 2013)., on partage facilement l’idée fort répandue que l’usage de l’Internet, sans fracture sociale, repousse à la marge tout ce qui relève de l’ère de l’imprimé : la presse, mise à mal, les librairies en disparition. La Poste en fort réduction d’effectif, les grandes surfaces dédiées au culturel poussées au dépôt de bilan (Virgin)… Toutes ces ruptures économiques, accompagnées de licenciements et chômage marquent elles la victoire du WEB 2.0 ? S’agit-il d’un changement radical de l’Histoire moderne puisque le siècle des Lumières (Encyclopédie) suivi du développement de la presse écrite au 19e siècle avaient accompagné l’apparition de la démocratie et l’existence d’un quatrième pouvoir : celui des médias ?

Ce texte s’efforce de répondre en s’appuyant sur l’histoire des Sciences de l’information et de la communication (SIC), jalonnée de batailles de conquêtes mais aussi de déceptions. Nous examinerons successivement plusieurs analyses ou travaux récents, car « la leçon des usages » ne prend SENS que longtemps après la fin des combats, économiques et/ou politiques. La démarche scientifique en sciences sociales est souvent rétrospective.

Voici les questions soulevées dans notre contribution :

  1. Le dévoiement de l’utopie numérique ;
  2. L’origine idéologique et économique des combats dans le champ de l’Information/communication ;
  3. Permanence des paradoxes des liens et des lieux
  4. Le retour du territoire en réaction contre les liens virtuels.

L’utopie numérique, quarante ans après (1970-2010)

A première vue, les indicateurs économiques concordent : les produits audiovisuels (télévision, vidéos, DVD) équipent tous les foyers, sur la quasi-totalité de la planète ; parfois même (cas des favellas au Brésil) les habitants renoncent à l’approvisionnement en eau potable, tant le désir de connaître et partager avec le monde extérieur, ses musiques, ses mythes, ses péripéties, l’emporte sur les besoins primaires de l’hygiène ou de l’alimentation quotidienne. En termes de production de biens, de flux économiques, c’est bien la fin de l’ère Gutenberg, corrélée, disent les esprits chagrins avec la disparition de la démarche critique et du temps, long, de la réflexion au profit du plaisir immédiat et instantané. L’Ecole de Francfort, depuis près de 40 ans, dénonce l’aliénation des esprits liée à la massification d’une information divertissante (infotainment). Les espoirs nés des technologies numériques qui permettent de conjuguer l’instantanéité, la mobilité, le libre accès à une infinité d’informations ont poussé d’honorables chercheurs (surtout canadiens) à proclamer l’ère d’une « nouvelle civilisation » mondiale cette fois et d’une nouvelle « identité numérique ».

Aux sources de l’utopie numérique. Une publication récente (décembre 2012) aux Etats-Unis porte ce titre : c’est un ouvrage de généalogie consacré à Stewart BRAF un des fondateurs d’Internet, par Fred Turner, qui relate le dévoiement du projet initial. Au départ, (les sixties) apprend-t-on, se trouve la contre-culture américaine quand des jeunes (750°000) choisissaient de vivre de façon pastorale, en petites communautés Zen, aux limites de transgressions de toutes sortes. Donc un mouvement d’émancipation par rapport au pouvoir, aux hiérarchies et une tentative (désespérée) de reconstruction de liens authentiques avec autrui, et la nature.

Dominique Cardon (préfacier de l’ouvrage) souligne le paradoxe du caractère apolitique alors qu’existe aux Etats-Unis un militantisme activiste (l’époque guerre au Vietnam) ; mais aussi une indifférence aux considérations économiques (capitalisme). De ces refus surgit l’intérêt[2]Hermès n°48 se réfère bien aux travaux stratégiques issus du champ militaire ; La vidéo en est un exemple peu connu (guerre ... pour les technologies naissantes de l’informatique. Elles offrent, croit-on déjà, la possibilité d’une réconciliation (par-dessus les barrières de classe, d’âge, de nationalités) De même, espère-t-on, la cybernétique permettra le désenclavement des disciplines. Effectivement surgit à ce moment la théorie systémique ; fortement inspirée des pratiques en usage dans les Laboratoires militaires américains. Dans les années quatre vingt se forge le concept de communauté virtuelle, nommé WELL « Le WELL sera le refuge des espérances déçues (des hippies) écrit Dominique Cardon. Le numérique dès 1996 est investi d’une déclaration d’indépendance du cyperespace en particulier vis-à-vis des états. Mais Fred Turner soucieux des faits, souligne « l’incroyable homogénéité des participants du Well majoritairement masculins, californiens, blancs, très cultivés… ».

De nos jours, l’engouement pour le déterminisme technologique capable de surmonter toutes les difficultés sociales continue de séduire les décideurs. Pour autant, plus encore que l’infotainment évoqué plus haut, les croyances dans l’immersion, dans l’identité virtuelle masquent la réalité : La fracture numérique est en réalité sociale, géopolitique. La e-reputation, incontrôlable démocratiquement, a déjà engendré des suicides. Le stock des données circulant sur les réseaux sociaux procure une ressource économique de haute valeur ajoutée a une nouvelle catégorie de « capitalisme » c’est-à-dire ceux qui disposent des clés du « cloud ». La gratuité (fallacieuse) se nourrit de l’apport naïf de celles et ceux qui confient à leurs milliers « d’amis » invisibles leurs confidences, interrogations, aspirations. Coopération sans récompense, tant est grande la cécité de ceux qui s’épanouissent dans ce monde virtuel. La e-réputation, les toutes récentes modifications des lois du marché du travail, en Europe, utilisent ces technologies et ces réseaux pour mieux contrôler, délocaliser, dérèglementer, favoriser les initiatives, prôner la flexibilité. Au même moment de notre histoire fleurissent à nouveau la piraterie, les mafias, la poussée terroriste.

Quelle naïveté permettrait de croire que ces outils ont engendré les « révolutions » dans le monde arabe ? (puisqu’il n’est plus possible d’en célébrer le printemps) ? Citons une dernière fois Dominique Cardon (2012, 20) de l’ouvrage cité : « la boucle est bouclée ; la contre-culture est devenue le plus formidable ressort de l’expansion du capitalisme digital ». Il ne faut donc pas s’étonner que dix ans après le Sommet mondial sur la société de l’Information, l’Internet continue d’être sous la gouvernance d’une société privée californienne, fortement liée aux grands opérateurs de télécommunication. Une nouvelle forme de domination sociale, dans le plus parfait oubli de la diversité des langues et des cultures. Fort heureusement en Chine comme en d’autres grandes aires culturelles se prépare un « Internet » répondant aux aspirations spécifiques de telle communauté régionale. Il n’y a pas d’universalisme de l’information ni même de l’accès au savoir. Dans ses formes ou modalités, mais seulement au niveau du principe éthique et démocratique, pensons nous. « Voix multiples, un seul monde » écrivait déjà Sean Mac Bride 1980. Et s’il y avait plusieurs voies ?

A l’Unesco, trente ans de combats en information, puis diversité culturelle (1980-2010)

Une première réponse emprunte à l’histoire récente des combats au sein de l’Unesco pour la mise en pratique effective de la démocratie de l’information et de la culture. Nous relatons ici le récit des péripéties rencontrées depuis trente ans. Les idéologies (« guerre froide » à l’époque) et le contrôle par la puissance économique constituent un puissant rempart à détruire, quand Sean mac Bride puis Perez de Cuellar, relayés par des ONG (AIERI, en anglais WIREA) engage nt la lutte au niveau des instances onusiennes.

D’entrée de jeu, le dispositif : les 192 pays membres disposent chacun d’une pleine légitimité, d’un même temps de parole puis d’un bulletin de vote d’égale puissance, se livrent à l’exercice inévitablement long de construction d’un compromis acceptable par tous. Membre de la délégation de la France pendant douze ans au titre des Sciences humaines et sociales, je conserve la mémoire de débats prolongés au-delà des heures de fermeture (sans chauffage, ni traducteurs…), jusqu’à obtention d’un vote positif. Souvenir historique, dans les années 1980, le débat concernant le NOMIC (nouvel ordre mondial de l’information et la communication) sur la base du rapport de Sean Mc Bride avait dû cesser d’être retransmis dans tout le bâtiment, en dehors de la salle tenue secrète dans laquelle il se déroulait, tant la tension était perceptible ! Les Etats-Unis, le Royaume-Uni, Singapour… quittèrent l’institution pendant nombre d’années (cessant aussi de verser leur contribution financière) à la suite de l’adoption de ce rapport qui proclamait le droit de tous les pays à l’accès à l’information scientifique, à une production médiatique « endogène », à la diversité des formes d’expression. Les enjeux du débat reposaient principalement sur la perte par les grandes puissances occidentales de l’époque (guerre froide) du pouvoir et du contrôle exercé de facto sur la production de la presse écrite, télévisuelle ainsi que sur l’exploitation hégémonique des données scientifiques obtenues par les satellites : ressources agricoles, minières, etc. Armand Mattelart, à l’époque, dénonçait ces confiscations de données scientifiques, au détriment des responsables légitimes des pays considérés. On évoquait déjà, la question des « creative commons » (les données de la science ne doivent pas être commercialisées).

Presque 20 ans plus tard, le même long combat se reproduit, quasi simultanément, mais pas dans les mêmes lieux : Diversité culturelle à Paris, Sommet mondial sur la société de l’information à Genève puis Tunis. Il aboutit en 2004 à la Convention universelle sur le droit à l’expression culturelle (communément appelée diversité culturelle) qui n’est ni signée ni appliquée par les Etats-Unis, le Royaume-Uni, Israël … Cette Convention, initiée trente ans auparavant (portée par l’Amérique latine et le célèbre rapport de Perez de Cuellar) proclame la légitimité, hors lois du marché et hors censure politique des différentes formes d’expression. Cette fois, les enjeux portent sur l’industrie du divertissement (cinéma, série télévisées, musiques…) source considérable de profit et porteuse/destructrice des cultures régionales ou locales. Les enjeux concernant la gouvernance de l’Internet sont de nature comparable : substituer une gestion démocratique à l’hégémonie occidentale, nord américaine et privée instaurée dès l’origine : donc passer des faits historiques à l’instauration d’un Droit universel à une Société du savoir qui respecterait les diversités cognitives et culturelles. La question demeure d’actualité[3]Scientisme : rationaliser et « clôturer » à outrance, sans espace de liberté, sans place à l’altérité d’une autre discipline. (une journée d’études à l’ISCC en avril 2013,)[4]Revue Diogène n° 219 juillet 2007, PUF. Revue Hermes, n° 38, 2004 « De l’utilité des querelles frontalières » Revue Hermès n° 48, 2007 « ... elle pose le problème de l’oubli des cultures sur Internet.

Dans l’un et l’autre cas évoqués apparaissent clairement des luttes principalement économiques sur le rapport « centre (occidental)/périphéries (‘tiers-monde’) », le droit à l’expression des minorités, le triomphe des rythmes latinos. La créativité africaine en sculpture, tissus, architecture accompagne, peut être même facilite le développement de ce qu’on l’on appelle désormais les économies émergentes (Chine, Brésil, Inde, Afrique du Sud).

La sagesse (la lenteur) des institutions internationales a l’avantage de laisser le temps aux idées de cheminer, germer, portées parfois par des vents inattendus ; c’est ainsi que les revendications indépendantistes du Québec trouvèrent un écho (et des supports) chez les Indiens du Chiapas au Mexique, ou encore avec les Dizenbaos en Chine. Plus près de nous, évoquons la portée révolutionnaire des spectacles satiriques des marionnettes, dans la Tchécoslovaquie alors sous obédience de l’URSS et le célèbre dérisoire tank peint en rose sur la place principale de Prague. L’Art comme forme de contestation des règles, normes, censures a une portée qu’on aurait tort de sous-estimer. Le renversement du régime dictatorial au Brésil s’opérait (entre autres) sous le couvert des cassettes musicales recélant des messages « illégaux ». Le rôle des films, des documentaires, des télés novelas, réputées de « divertissement » contribue plus qu’on ne le croit à mobiliser la conscience populaire et à remonter jusqu’aux représentants du peuple, par la société civile.

Sur un autre plan, la numérisation par les outils de communication a surgi de la sphère des opérateurs de télécommunication, en particulier la très puissante Union des Télécommunications. On lui doit le terme, maintenant décrié, de « Société de l’information » malencontreusement repris par les organisateurs du Sommet mondial SMSI, en partenariat avec l’UNESCO en 1985. De ce fait les opérateurs techniques liés au marché et les représentants des 192 pays membres de la filiale de l’ONU sont, en duo, les porteurs de la volonté politique et industrielle de « numériser » les échanges au sein des sociétés humaines. Or à Genève, mais surtout à Tunis, survient un tiers partenaire : la société civile, avec les ONG et une infinie diversité d’Associations citoyennes.

Bien organisés, les délégués obtiennent un espace dans la grande salle de Conférence, un temps de parole officiel quotidien en séance plénière. Ce combat, dès l’origine, décisif, illustre le paradoxe inhérent à la « numérisation » ; certes, elle raccourcit le temps de transmission, survole les obstacles géographiques, économise les frais de transports et de déplacement. Mais dans le même mouvement, elle dénie les éléments sensoriels, oblitère l’espace réel, gomme les diversités de langage ou de culture, élude les rapports au pouvoir. Le paradoxe réside dans l’impossible pari de jouer en même temps sur les deux faces de toute activité humaine : l’appel vers l’autre ou l’ailleurs, d’une part et l’ancrage, l’enracinement dans son identité culturelle et spatiale, d’autre part. Elan et repli sont antagonistes, en tout cas impossibles en simultanéité. Ce constat permet sans doute d’explorer ce que certains appellent les « échecs », ce que d’autres considèrent avec circonspection, pendant qu’un petit nombre d’élus et de militants vantent les promesses potentielles de ce nouvel outil. Les prophètes viennent principalement du nouveau continent, ce qui suggère d’emblée la dimension « culturelle » de l’interrogation[5]Commission française pour l’UNESCO : la société de l’information ? Glossaire critique, Paris, La Documentation française, 2005..

Permanence des paradoxes des liens et des lieux

L’histoire des médias rappelle qu’à chaque époque surgit cette tension paradoxale entre le « daté et situé », donc singulier, et la tentation de l’universel/immédiat. L’apparition de l’imprimerie puis de la photographie, du disque (vinyle) inspirèrent des frayeurs similaires même si l’objet technique était différent. On retrouve au cours des siècles les mêmes craintes des tenants du « pouvoir de production » (les clercs, les peintres, les orchestres…), la panique des commerciaux à l’idée que d’autres pourraient occuper le champ, profiter du marché. Dans un autre domaine se pratique le contrôle de l’accès aux villes, par les dispositifs de « portes », de droit de péage, de bans (le bannissement, précurseur de l’interdiction de séjour moderne). Ces rapides rappels pour affirmer que toute culture délimite son territoire, définit ses codes d’accès, met en place des systèmes de contrôle.

Murs et frontières caractérisent l’espace social humain, bien qu’il existe des équivalents dans nombre d’espèces animales. Foucault décrit dans « Surveiller et punir » le rêve du panoptique, récurrent dans l’histoire des institutions, en particulier la gestion des déplacements, la géo-localisation (autrefois sous d’autres formes), bref l’ensemble des dispositifs qui relèvent du contrôle de l’espace physique et politique. Ce qui est en cours, actuellement, sous l’appellation « printemps arabe » montre bien qu’aux portes de l’Europe, dans des sociétés le plus souvent tribales ou claniques, la puissance de l’armée, l’importance des contrôles policiers rendaient illusoire l’apparente liberté de circulation ou d’accès à l’information. Ceci est remarquable particulièrement en Tunisie, avec un développement technologique remarquable, là même où s’était tenue la deuxième phase du Sommet mondial.

Tensions engendrées par le paradoxe

Le paradoxe engendre la dissidence, des phénomènes de « résistance » aux dispositifs de contrôle, d’uniformisation ou d’alignement. A la différence notable avec les animaux, l’aspiration des hommes se porte vers un minimum de liberté individuelle, de gestion collective mais égalitaire, dans un espace de débats et de négociations. Chaque époque voit s’opposer aux modèles dominants de contrôle (religieux, régalien, corporatif, territorial) des mouvements « insurrectionnels » ; les farces du Moyen Age, contre la censure, les tracts et caricatures contre la presse officielle, la circulation clandestine avec ses passeurs, ses contrebandiers, les révoltes paysannes (les Jacqueries), industrielles (les Canuts de Lyon), et tout ce que l’histoire contemporaine relate, contre le nazisme, les génocides, dans l’actualité immédiate, les bouleversements en cours en nombre de pays arabes.

N’est il pas frappant de voir qu’à chaque épisode insurrectionnel est accolé un lieu ; la place Tahrir au Caire, lieu de rassemblement physique des opposants venus de tout le pays, tout comme la plaza del Sol à Madrid pour les Indignados. Un lieu, chargé de culture et d’histoire semble indispensable au rassemblement, à la convergence, à la constitution communautaire. Le nom du lieu acquiert par la suite une signification symbolique (une connotation) qui devient métaphorique, comme La Mecque, Jérusalem, Constantinople ou plus anciennement Athènes. Le lien social s’inscrit toujours dans un lieu, inclut des relations physiques (manger, chanter, partager les abris de fortune, porter un signe de ralliement). L’étude des diasporas montre paradoxalement l’existence d’un espace mental, virtuel, propre à chaque communauté, et soigneusement préservé alors que leur espace géographique de référence se trouve de l’autre côté des océans.

Il n’est sans doute pas inutile de rappeler qu’au temps des essais du visiophone (téléphone doublé d’une caméra), à Biarritz (dans les années 70), les personnes en charge d’expérimenter l’outil proposaient de se retrouver au bistrot du coin, lorsque un échange durable était en vue. Et chacun sait que les « affinités » sur Meetic ne résistent guère à la rencontre réelle, quand on ne peut plus rêver !

Normalisation et frontières

La gestion de l’habitat urbain pose de nos jours des problèmes accrus. Comment gérer les grandes villes, dans l’intérêt général sur fond de différences légales ? Comment partager l’espace sans recourir à la guettoisation de certains quartiers ? Comment assurer la libre circulation, en ces temps de terrorisme et de violences urbaines ? La prolifération, à Londres, des caméras de surveillance dépasse toutes les prédictions de George Orwell, quand notre territoire français s’enrichit de radars invisibles au citoyen. Les atteintes à la liberté d’expression, de circulation se multiplient, au nom de la gouvernance urbaine puis « nationale » dans la France jacobine. La réforme des collectivités territoriales, en cours de discussion, prévoit la suppression des départements, grâce aux regroupements des anciens pays (unités d’habitat paysager, bassin d’emploi, partage de culture et fêtes locales). Ces regroupements balaient les histoires particulières séculaires, ignorent les réalités géographiques, se définissent à partir des nouvelles lignes ferroviaires et autoroutières et d’un nombre « idéal » de population. Les lieux, dans leur singularité, les habitants, dans leurs coutumes, sont déniés, réduits à des masses comptables ou démographiques, comme les aiment les calculs numériques. Les élus (maires, conseillers) voient leur fonction disparaître : le contact direct, l’échange, la réclamation deviennent impossibles : il faudra « taper1, puis 7, terminer par dièse » pour, avec une grille préétablie, annoncer au service social la détresse de telle famille voisine ou la présence d’un malfaiteur. Qui, dans cet auditoire, n’a été pris de « fureur » à ne pouvoir exposer son problème personnel, les cases proposées n’ayant pas prévu ce cas particulier ? Les entreprises de télécommunication ont, les premières, donné le fâcheux exemple de mise à distance du client/utilisateur, puisque aucune demande d’information n’est possible par écrit, qu’il faut « patienter » de longues heures, en payant, pour appeler le service téléphonique, et que les messages émis par le service client (si mal nommé !) s’appellent « no reply ».

On peut comprendre le souci de réduction des coûts de personnel, la protection des guichetiers face aux clients coléreux. Mais désormais les bureaux de Poste, aseptisés, numérisés, ôtent aux usagers toute envie de s’y rendre. L’ordinateur fera bientôt l’affaire, comme à la SNCF. Les dispositifs mis progressivement en place, dans le service public, résultent d’une mentalité « d’ingénieurs » selon laquelle la mise en place des réseaux (ou des câbles, ou des connexions), est la condition nécessaire (OUI) mais suffisante (NON) pour que s’établisse un échange avec apport réciproque. Il semble, pour faire court, que l’offre fasse fi de la demande, que la fourniture et l’accès matériel à l’information donnent l’illusion d’une automatique appropriation par les utilisateurs. C’est méconnaître la complexité du partage des savoirs, de l’implication dynamique, c’est ravaler les utilisateurs (destinataires) au rang de « récepteurs passifs », les condamner à ne pas être acteur à part entière.

Cette erreur de « communication » était fréquente dans l’euphorie techniciste des années 70, avec les innovations en TIC ; mais les sanctions économiques, les échecs commerciaux ont rapidement rappelé que les citoyens, le public sont maîtres du processus, au final[6]Les individus sont décrits comme autant d’atomes isolés, soumis aux différentes étapes des processus et ressources informationnels dans A. ....

Réflexion sur l’usage

L’histoire des médias, en termes de communication de l’information, évite de reproduire les erreurs du passé. Vers les années 1960 s’élevaient des critiques contre la « communication de masse », l’aliénation qui en découlait. Rapidement, les pertes d’audience sont venues pénaliser ces erreurs. Ce fut alors l’explosion de la vidéo, puis celle des radios libres à l’unisson de la décennie soixante huit, commencée en Californie, reprise en Amérique latine (sous dictatures) pour rebondir dans toute l’Europe, aboutissant enfin à la chute du Mur de Berlin. Comment comprendre le fait qu’il y a davantage d’utilisateurs de téléphone portable que d’abonnés au « fixe », sinon comme un besoin fondamental d’être connecté mais pas prisonnier ni d’un lieu ni d’un protocole ? Le cas de la radio est encore plus exemplaire, puisque cette très veille dame, plus que centenaire, demeure le média le plus « jeune », le plus utilisé, en bien des continents, particulièrement en Afrique et Amérique latine. Une étude norvégienne (Vagle, 2011, 96) vient balayer une interprétation réductrice qui relierait ce triomphe au climat ou à la tradition d’oralité. Dans la pyramide des multiples contextes de la radio, dans le temps et dans l’espace, l’étude ne dénombre pas moins de sept étages, allant du naturel au géographique, puis passant par les structures institutionnelles, le contexte culturel spécifique, les caractères de la personne, et enfin le contexte événementiel de l’actualité immédiate. Autrement dit, la radio, plus que tout autre média, s’enracine dans un temps et un lieu précis, grâce à l’interactivité elle favorise l’identification, l’implication, le militantisme. Voici déjà trente ans que l’on constate que : « la radio mobilise, la télévision démobilise ». Dans cette puissance communicationnelle de la radio, signalons l’importance de la voix, celle du son, éléments sensoriels favorisant la fusion (rôle de la musique plus encore) alors que la vision contribue à « dis-cerner », séparer. Quand à l’écrit, abstrait par nature, rappelons que de tous les amoureux enjolivent leurs mots par des dessins, des parfums, du papier de couleur. Les enluminures médiévales ne s’employaient elles pas, en leur temps, à « réchauffer » la froideur textuelle par la splendeur du support, l’envoûtement des arabesques ?

Un autre exemple de communication réussie est celui des réseaux socio numériques utilisés désormais dans les entreprises ; le besoin d’expression, le désir d’évasion expliquent l’engouement des jeunes pour Facebook ou Twitter. Mais les études révèlent que les échanges effectifs (dûment comptabilisés pour la rentabilité !) se produisent dans une dimension géographique régionale, même pas nationale (Livingstone, Mascheroni, Murru, 2010). S’agissant du monde adulte, dans les entreprises, les critères de productivité et de rentabilité concernent même les responsables du management, soumis à des règles comptables. Or les études récentes font état du recours croissant à ces réseaux professionnels, en interne (remplaçant l’intranet car plus maniable). Selon une étude de Global Forum[7]Le compte -rendu d’une table ronde sur ce sujet sera publié au printemps 2012 dans le Bulletin de l’IREST., ils facilitent la co-production, le partage d’expertises, la veille concurrentielle, la relation avec les clients, et même la co-innovation. Sur le strict plan comptable (rapport coût/bénéfices), l’entreprise réalise des économies en publicité et marketing car le réseau assure les « recommandations » spontanément.

Les bénéfices à long terme, outre l’implication et le dynamisme accrus, concernent particulièrement l’effervescence de l’innovation, un accès plus aisé aux décideurs (par la voie indirecte du ouï-dire), l’accès « naturel » aux experts internes. A titre personnel, je serais tentée d’ajouter que l’entreprise (re)- devient alors une affaire de famille, quand tous les salariés se sentent en relation « d’amitié ».

D’autres travaux, à niveau international cette fois, et sur trois continents, permettent de rendre visibles « Les nouveaux espaces de partage des savoirs »[8]Kiyindou. A et Bautista .R .A (dir), Les nouveaux espaces de partage des savoirs, dynamique des réseaux et politiques publiques », Paris, .... Ainsi, les travaux les plus actuels, comparés à ceux cités en début de texte, font-ils à nouveau référence à l’espace ; certes, la part faite aux nouvelles technologies dans ce partage est loin d’être négligée, mais l’arbre ne cache plus la forêt, puisque l’outil ne crée pas l’échange, il le facilite.

Le retour du territoire

Hélas, on sait bien en histoire que les révolutions sont toujours confisquées, dénaturées. Mais l’aspiration à la liberté individuelle, à l’authenticité des liens demeure un trait de la condition humaine. Les combats ne sont jamais achevés, les victoires jamais définitives. Chaque génération, chaque communauté culturelle d’une certaine taille en illustre la véracité.

  1. Un premier exemple frappant est celui des diasporas avec des migrations volontaires ou forcées. Mais dans tous les cas de figures l’espace géographique matériel où vit « l’expatrié » est reconstruit, renégocié pour réintroduire un espace mental fait de chants, danses, costumes, mots magiques de la langue maternelle, saveurs, des plats traditionnels. Il s’agit d’un espace « reconstruit ». Il est assez souvent médiatisé grâce au téléphone, à la visiophonie, à Skype qui permettent de s’entretenir et de garder le lien avec ceux restés au pays. Une chercheuse mexicaine Carmen Montt a suivi l’importance des échanges via Internet entre indiens chilenos exilés volontaires et leur communauté demeurée en d’improbables pueblos
  2. Un deuxième exemple émane des données économiques concernant les réseaux sociaux numériques. Forte défiance en milieu professionnel, de crainte d’être exposé au « Big brother ». Mais, pour un usage privé, entre amis, les mesures montrent que les échanges se font dans un champ géographique limité (la taille d’un département en France) ce qui signifie que la proximité géographique, culturelle environnementale, culinaire parfois, constitue le terreau indispensable aux échanges ; bien que « virtuellement »,la planète entière puisse recevoir le message. Au temps lointains de l’expérimentation du visiophone, à Biarritz (sous Gérard Therry) avait été observé que passées les formules de politesse, si naissait un minimum de sympathie, les interlocuteurs proposaient de boire un coup au café du coin. Pas d’échange durable sans proximité physique ou mentale. Tout réseau fonctionne dans un espace commun.
  3. Un troisième exemple concerne l’incroyable, l’inattendu succès des Smartphones. Ces derniers ont déjà dépassé les téléphones fixes, causé la baisse de vente de téléviseurs, entraîné la stagnation des ventes d’ordinateurs. (chiffres 2012, secteur des télécommunications). Or, comme chacun sait, l’écran de petite taille ne permet pas de lire de longs textes, des tableaux complexes ni de bénéficier d’images élaborées. Une chercheuse française D. Frau Meigs expliquait récemment ce phénomène (où le contenu importe moins que le lien) par le retour à l’oralité. Le téléphone permet d’entendre les subtilités d’une voix, le charme d’un accent dialectal ; les SMS, généralement courts, sont peut être un avatar moderne des billets doux évoqués dans les comédies du siècle précédent : furtifs, éphémères, sans guère de contenu, ils ont une fonction phatique (de contact) plutôt qu’informative. Comme un parfum évoque la personne aimée, ils sont un retour à la sensorialité de la communication. Certains chercheurs voient dans l’addiction au téléphone l’aspiration à retrouver le cordon ombilical perdu.

Nombre d’études montrent qu’au-delà de cette fonction phatique, un usage informatif, utilitaire, donne au Smartphone un usage intense mais différent en nombre de pays africains, Privés souvent d’électricité, avec peu de facilités de transport encore un nombre élevé de quasi illettrés (surtout les femmes) il n’est pas surprenant que la voie orale supplante les échanges donnés sur écran par écrit. Il est probable, en raison des poussées démographiques des nations non occidentales que le retour à l’oralité et la sensorialité de la communication modifie sensiblement l’usage (et le marché) des TIC ; on le mesure déjà dans le domaine des TICE (éducation).

De ces données, de ces usages, surgit une question démocratique : évoquée tout récemment à Metz[9]Villes-Internet en ligne site : www.villes-internet.net. Voir aussi les Actes du colloque international CNRS « Villes et territoires numérique », ... lors de la remise des prix obtenus par les Villes utilisant l’Internet. Selon F Asher, « cette évolution de la société fait problème à tous ses acteurs. On constate en effet une perte de sens entre les groupes sociaux et le politique, comme si le lieu avait perdu sa capacité à créer du lien social ». L’ambition de l’utopie numérique de cultiver l’individualisme pousse à la recherche de son intérêt immédiat à se réfugier dans sa communauté, sa secte son quartier puisque l’espace public a perdu sa signification. Pourtant, les noms de places où se sont déroulées des luttes pour la liberté sont devenues célèbres, emblématiques : Tienamen, Tahrir… L’espace topologique a su se combiner avec des « espaces » réticulaires, la contiguïté ne s’oppose pas forcément à la connexité (E Eveno). La délocalisation peut entraîner la dislocation mentale mais grâce à un bon usage des outils, les identités « mobiles » parviennent à se recomposer (comme les familles modernes !).

L’écrivaine Mme de Stael disait, peu avant la révolution française, « la littérature est une arme pour l’esprit humain ». Les Encyclopédistes ont préparé les esprits, tout comme Gutenberg avait popularisé la religion protestante, en éditant la Bible. Chaque époque, dans son aspiration à plus d’échanges et plus de liberté recourt successivement aux outils les plus appropriés, quitte à les refaçonner, à les dévier de l’usage initialement prévu (détournement d’affiches, caricatures, spectacles humoristiques dissidents…).

L’irruption des Smartphones induit de nouvelles pratiques dans des domaines aussi divers que la formation, la santé, le commerce, la gouvernance. C’est l’indice du retour à l’oralité, au lien social de proximité, dans sa communauté culturelle. Serions-nous de retour vers l’authenticité d’une communauté mentale et spatialisée, chacune dans sa diversité créatrice ? C’est bien le projet humain qui fait SENS, quel que soit l’outil récupéré inévitablement par le marché. Ni Gutenberg, ni Marconi, ni Zuckerberg n’avaient prévu les « dévoiements » de leurs inventions, parfois condamnées, dénoncées, censurées par les autorités de l’époque.

Notes   [ + ]

1. Le premier paragraphe provient en partie d’une interview accordée à la revue Hermès (numéro 66 daté d’octobre 2013).
2. Hermès n°48 se réfère bien aux travaux stratégiques issus du champ militaire ; La vidéo en est un exemple peu connu (guerre américano-japonaise).
3. Scientisme : rationaliser et « clôturer » à outrance, sans espace de liberté, sans place à l’altérité d’une autre discipline.
4. Revue Diogène n° 219 juillet 2007, PUF. Revue Hermes, n° 38, 2004 « De l’utilité des querelles frontalières » Revue Hermès n° 48, 2007 « Les racines oubliées des sciences de la communication ». Introduction.
5. Commission française pour l’UNESCO : la société de l’information ? Glossaire critique, Paris, La Documentation française, 2005.
6. Les individus sont décrits comme autant d’atomes isolés, soumis aux différentes étapes des processus et ressources informationnels dans A. Moles, Sociodynamique de la culture, Paris, Mouton et cie, 1967
7. Le compte -rendu d’une table ronde sur ce sujet sera publié au printemps 2012 dans le Bulletin de l’IREST.
8. Kiyindou. A et Bautista .R .A (dir), Les nouveaux espaces de partage des savoirs, dynamique des réseaux et politiques publiques », Paris, L’Harmattan, 2010
9. Villes-Internet en ligne site : www.villes-internet.net. Voir aussi les Actes du colloque international CNRS « Villes et territoires numérique », février 2012.


Références bibliographiques

Laulan, A.-M., (1985), La résistance aux systèmes d’information, Paris, Retz –Nathan, 1985. Consultable en ligne.\r\n\r\nLaulan, A.-M., Perriault, J. (dir.), (2007),  Les racines oubliées des sciences de la communication, Hermès n°48, Paris, CNRS Editions.\r\n\r\nLemoigne, J.L., Morin, E., (1999), L’intelligence de la complexité, Paris, L’Harmattan\r\n\r\nLivingstone, S., Mascheroni, G., Murru, M. F., (2010) « Utilisation des réseaux socionumériques par les jeunes Européens », Coutant, A., Stenger, T. (dir.), Ces réseaux numériques dits sociaux, Hermès n° 59, Paris, CNRS Editions.\r\n\r\nMillerand., F., Proulx, .S., Rueff., J (dir.), (2010), WEB social, mutation de la communication, PUQ, Québec\r\n\r\nMoles A., (1967), Sociodynamique de la culture, Paris, Mouton et cie.\r\n\r\nPaquot, T., Lussault, M. (dir.), (2012), Murs et frontières, Hermès, n° 63, Paris, CNRS Editions\r\n\r\nVagle, W., (2011), «°Time and Space in early Norvegian Radio°», Nordicom review, volume 32, n° 2, Novembre 2011

Pour citer cette article

, "La fin de l’ère Gutenberg", REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 20 octobre 2016, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/147