L’espace méditerranéen en mouvement

Résumés

Les années 2010 et 2011 furent marquées par toute une série d’évènements qui mirent l’espace méditerranéen au premier rang de l’actualité. Parmi les plus visibles fut ce que l’on appela communément « les Printemps arabes », depuis la Tunisie jusqu’aux confins orientaux de la Méditerranée. Mais de façon plus subreptice, le regard de l’Occident sur le Monde arabe a considérablement changé en raison de ces mouvements d’une part, mais aussi de la prise de fonction du Président Obama qui a tenté de changer les termes du débat entre Orient et Occident pour reconquérir des opinions aliénées par la catastrophe de la deuxième guerre d’Irak. Cet article, rédigé à chaud en 2012, met en perspective des interrogations qui sont toujours d’actualité en 2016 : la pertinence de la dénomination de « printemps arabe », les efforts de Barak Obama et la notion « d’islamité » qui émerge alors dans la sphère publique. Il se fonde sur les corpus théoriques de l’intelligence territoriale et de l’incommunication. Il se conclut sur le vœu –pieux ?- de voir utiliser le langage et le vocabulaire, les armes des intellectuels, pour conjurer les orages qui grondent au dessus de la Méditerranée.
The years 2010 and 2011 were marked by a series of events which put the Mediterranean region at the forefront of the news. Among the most visible was what is commonly called the "Arab Spring", from Tunisia to the eastern reaches of the Mediterranean. But more surreptitiously, the look of the West on the Arab world has changed significantly because of these movements on the one hand, but also the inauguration of President Obama who tried to change the terms of debate between East and West to reconquer public opinions alienated by the disaster of the second Iraq war. This article, hot written in 2012, puts into perspective the questions that are still relevant in 2016: the relevance of the denomination "Arab Spring", Barak Obama's efforts and the notion of "Islamic identity" that emerges then in the public sphere. It is based on the theoretical corpuses of territorial intelligence and incommunication. It concludes on the wish to see using language and vocabulary, the weapons of intellectuals, to ward off thunderstorms that rumble over the Mediterranean.

Texte intégral

A+ A-

Révoltes, crises, rébellions, insurrections, révolutions, quel que soit le nom que l’on donne aux bouleversements qui sont apparus depuis 2010 autour de la Méditerranée, ces mouvements ont donné naissance dans le monde occidental à un espoir de « printemps arabe », avec référence plus ou moins implicite au Printemps des peuples de 1848 et au renouveau qu’a connu l’Europe centrale dans la suite des événement de 1989 (la chute du mur de Berlin étant le moment le plus spectaculaire de ce processus). Mais, après le printemps, les opinions publiques du Nord comme du Sud de la Méditerranée voient actuellement un automne de désillusions, sans même être passé par l’été. Si le désenchantement de la jeunesse paupérisée face à cette évolution l’emporte en Égypte, en Tunisie comme en Grèce, l’avenir est encore plus confus. Nous sommes dans un état de sidération et de perplexité qui nous empêche de trouver des clés interprétatives et nous font désespérer du futur. Comment caractériser ces mouvements? Il ne fait pas de doute que le phénomène est « complexe » au sens d’Edgar Morin (2005), c’est-à-dire formé de composants tissés ensemble et en boucle. Aux nombres des composants de ces mouvements sont largement reconnus le contexte politique autoritaire, l’état de la jeunesse, son importance quantitative, sa paupérisation et son désœuvrement, la diffusion des technologies de l’information communication, le manque d’éducation, le rôle de la femme dans la société, le poids de la religion, les réseaux sociaux, les médias, dont plusieurs auteurs vont traiter dans le présent ouvrage. Notre propos est de nous focaliser sur les conditions de la communication entre les acteurs stratégiques qui est relayée par les médias écrits et les prises de position des intellectuels du Nord et du Sud. L’hypothèse est que le vocabulaire qui sous-tend notre interprétation du monde constitue un blocage à la communication entre les différents acteurs du jeu stratégique et de pouvoir et que cette absence de langage commun, ou de référentiel commun, est le ferment de l’incompréhension et du pessimisme qui peuvent en découler. Nous nous fonderons sur plusieurs faits qui nous paraissent former des verrous sémantiques à tirer pour parvenir à une situation de communication garante de la possibilité d’échapper à la malédiction de chocs dialectiques supposés être les moteurs de l’Histoire dans la lignée de Hegel.

Cadre conceptuel et méthodologie

Les sciences de l’information communication sont un point privilégié d’observation des mouvements de mobilisation dans ce qu’elles ont de pluridisciplinarité et de potentialités d’explication de phénomènes complexes, donc enchevêtrés. Les technologies de l’information communication (téléphones mobiles, réseaux internet, ordinateurs, télévisions en particulier) sont à la fois vecteurs des changements et lunettes d’observation d’une pragmatique langagière.  Laissant aux autres chapitres de cet ouvrage le soin d’évaluer la part des technologies dans les mouvements actuels, nous allons examiner quelques cas de pratiques langagières relevés dans la presse française (en particulier Le Monde) et étrangère (en particulier Time Magazine) et dans les sites internet du domaine multilingue « mediterran » pendant les années 2011 et 2012. Nous y rechercherons les traces de dissonance que nous qualifierons « d’incommunication » par référence à la pathologie interpersonnelle, mais aussi à « l’outil heuristique » dont nous parle Pascal Robert (2005, p. 6). La recherche de ces traces s’inspire aussi de la médiologie[1]« Élucider les mystères et paradoxes de la transmission culturelle – tel est le but de la médiologie. On s’efforce de comprendre ... dans ce qu’elle est une méthode heuristique d’interprétation compréhensive de la réalité.

Bien que les changements auxquels on assiste se jouent à l’échelle mondiale –globalisation implique- notre étude se centre explicitement sur la Méditerranée pour deux raisons. La première est que la Méditerranée, entre Nord et Sud, entre Est et Ouest, est un théâtre proche et majeur de ces changements. La deuxième raison est que nous pensons que le local, par complémentarité au global, est un facteur d’intelligibilité qui opère dans la relation entre phénomènes communicationnels et culture. Dans cette démarche, nous nous référons au courant de pensée de l’Intelligence Territoriale. L’intelligence territoriale s’intéresse aux processus d’information – communication qui contribuent à ce qu’un territoire, aux sens physique et humain, ait un comportement intelligent (Dumas, Gardère, & Bertacchini, 2008). Par « intelligent » on entend la réalisation du développement et de la protection de ses membres. L’intelligence territoriale prend appui sur un certain nombre de  concepts opératoires dont ceux qui nous intéressent le plus ici ont pour nom l’établissement de la confiance entre les membres de la communauté territoriale, la circulation et le partage de l’information, et la culture démocratique de la participation.  Le territoire est, dans cette étude, à l’échelle de la Méditerranée, ou bien par zoomage à l’échelle d’un pays –Égypte, Tunisie, Espagne– ou encore à celle d’une région  -Moyen-Orient, Catalogne– par exemple.

Traces de l’incommunication entre Sud et Nord de la Méditerranée

La mise en question de l’expression de « Printemps arabe »

Le premier exemple de la difficulté de communiquer en Méditerranée est celui de la façon dont ont été nommés les renversements des dictatures dans une grande partie du monde arabe depuis décembre 2010 et le printemps de 2011. L’expression « printemps arabe » a fleuri en occident, c’est-à-dire au Nord de la Méditerranée et en Amérique, dans les jours qui ont suivi l’éclosion de la première révolution arabe, celle de Tunisie le 18 décembre 2010 à Sidi Bouzid. C’est une expression qui plait dans les médias et qui traduit la projection que peuvent se faire les peuples dits occidentaux du bonheur démocratique à travers le monde et en premier lieu sur les rivages méditerranéens d’en face. Comme les Étatsuniens l’avaient fait quelques années plus tôt en pensant exporter la démocratie en Irak par leur « nation building », les occidentaux ont cru voir l’amorce d’une exportation pacifique de leurs modèles dans les pays arabes. Pour l’occident, le modèle démocratique est celui qui s’est formé, très progressivement et très lentement en Europe et aux États-Unis à partir des révolutions anglaises du XVII° siècle, puis de l’éclosion du siècle des Lumières en Europe, puis des révolutions étatsuniennes et françaises, pour se stabiliser à la fin du XIX° siècle. Les Printemps des peuples de 1848, de Prague en 1968 et de l’Europe centrale en 1989 sont les références occidentales à cette idée de printemps socio-politiques conduisant au modèle démocratique des pays du Nord. Il est fondé sur la liberté individuelle, la séparation du politique et du religieux et l’élection des  gouvernants au suffrage populaire dans ce qu’on peut qualifier avec les auteurs anglo-saxons de « libéralisme politique ». Or dans notre XX° siècle, les sociétés islamiques sont loin de ce modèle. Si elles acceptent l’idée d’élection, détournée souvent en plébiscite, elles ne conçoivent pas la liberté individuelle ni la séparation du politique et du religieux comme fondements de leurs communautés nationales. Elles ont pu être qualifiées de « illibérales » par Amitai Etzioni (2011, p. 568). Remarquons que ce terme n’est pas un jugement de valeur, à fortiori péjoratif, mais la qualification d’une façon de concevoir le vivre ensemble. L’argument de Amitai Etzioni (2006), fondé sur des données, est que la plupart des Musulmans sont « modèrés illibéraux » au sens qu’ils ne soutiennent pas une forme de démocratie « Westminsterienne », ni la pléthore de droits de l’homme qui lui est associée, mais tout autant rejettent vraiment la violence en général et le terrorisme en particulier[2]« In Security First, we made the argument at great length and presented data that most Muslims are “illiberal moderates”: they do not support ....

On comprend alors pourquoi l’usage du vocable « printemps » peut véhiculer (1) les prémisses de désillusions et de poursuite de la métaphore dans les vocables « automne » puis « hiver » pour les peuples du Nord, et (2) la crainte d’une stratégie imposée sur le modèle occidental pour les peuples du Sud qui sortent à peine (dans le temps historique) d’une colonisation considérée comme humiliante et contradictoire avec les idéaux de liberté et d’égalité de ceux qui l’ont imposée. Tout le monde reconnaît que nous sommes dans une phase de transition au sud de la Méditerranée et que celle-ci est quelque peu chaotique. Sur certains plans, nous avons affaire à des régressions, par exemple en ce qui concerne le statut des femmes ou celui de l’usage de la violence sur le discours pour faire triompher des idées. Cela ne doit pas détruire l’optimisme quant à l’évolution à plus long terme de l’humanité. Nous verrons plus loin que des valeurs universelles peuvent être acceptées par toute la communauté méditerranéenne. Mais pour le moment, nous pensons que la facilitation du dialogue non seulement entre le Nord et le Sud, mais aussi entre les acteurs du Sud, entre les libéraux et les Salafistes, entre  les jeunes urbains branchés et les prolétaires paysans, etc. passe par l’abandon d’un terme aussi connoté culturellement que Printemps. Avec un certain nombre de penseurs et d’hommes politiques du Sud tels que Lakhdar Brahimi et les membres du groupe The Elders[3]The Elders est un groupe indépendant de personnalités mondiales reconnues comme activistes politiques pour la paix et la défense des droits de ..., nous proposons la généralisation du terme de « réveil arabe » -« arab awakening »- pour désigner ces transitions qui opèrent depuis la fin de 2010. Le vocable de réveil[4]Bien que la parenté soit moins voyante, le mot réveil se rapproche du vocable « risorgimento » appliqué au mouvement de l’unification ... porte en lui une connotation cruciale qui semble ne pas avoir échappé aux commentateurs arabes ; il fait sentir que ces mouvements sont ceux de populations qui arrivent à la conscience d’elles-mêmes et se prennent en main, et non pas les jouets d’éléments extérieurs comme des saisons. En effet, on parle principalement du Sud. Mais que fait le Nord à part de nommer et d’observer enthousiaste ou résigné ? Or le Nord de la Méditerranée, c’est l’Union Européenne (plus la Turquie). Comme le dit Barbara Spinelli (2012) :

« l’Europe est la grande absente de l’hiver arabe. […] On n’y entend que les économistes et les banquiers centraux. […] L’hiver arabe est un révélateur de ce que nous sommes : sans idées ni ressources, sans gouvernement commun pour affronter la crise mondiale, et ceci explique notre silence, ou les balbutiements sans suite des représentants européens. Difficile de dire à quoi sert Catherine Ashton […] Personne ne sait ce que pensent les vingt-sept ministres des Affaires étrangères, figurants hybrides d’une Union faite d’États non plus souverains mais pas encore fédéraux. Quant aux peuples, nous ne contrôlons pratiquement plus rien : ni l’économie, ni la Méditerranée, ni les guerres, jamais remises en cause par l’Union Européenne. »

Pourtant l’Europe qui n’a pas échappé aux révolutions et transitions plus ou moins douloureuses devrait avoir un message à porter vers les jeunes démocraties du Sud. Mais la communication ne semble pas fonctionner. Il est certain que pour significatif qu’il soit, le changement de « printemps » en « réveil » n’apportera pas de solutions aux relations qu’elle entretient avec le Sud. Pour elle, l’enjeu est aussi de passer une autre transition : de statut de connivence supra nationale de gouvernants à celui de vraie fédération démocratique qui existe face aux autres acteurs de la Méditerranée.

Le long feu du discours du Caire « A new beginning »

Ici, nous avons un paradoxe. Le très beau discours du Président Obama de 2009, alors qu’il était récemment entré en fonction avec une volonté d’imprimer sa marque à un changement de l’attitude étasunienne vis à vis du monde et du monde arabe en particulier en changeant de discours et de diplomatie, peut être analysé en terme d’intelligence territoriale comme un programme d’ouverture et de remise en confiance des interlocuteurs. Comme méthode, c’est la recherche de la puissance du verbe pour changer les comportements. Nous sommes au cœur d’une communication conforme à nos souhaits. Typiquement, ses adversaires Républicains lui ont reproché de reconnaître les responsabilités historiques de l’état de défiance entre les États-Unis et le monde arabe quand il déclare (Obama, 2009, p. 1) :

«Nous nous réunissons à un moment de tension entre les États-Unis et les Musulmans du monde entier – tension ancrée dans des forces historiques qui dépassent tout le débat politique en cours. La relation entre Islam et Occident se caractérise par des siècles de coexistence et de coopération, mais aussi conflits et de guerres religieuses. Plus récemment, la tension a été nourrie par le colonialisme qui refusa les droits et les opportunités pour de nombreux Musulmans, et une Guerre Froide où des pays à majorité musulmane ont été trop souvent instrumentalisés sans tenir compte de leurs propres aspirations. En outre, le changement radical apporté par la modernité et la mondialisation ont poussé beaucoup de Musulmans à voir dans l’Occident un élément hostile aux traditions de l’Islam[5] « We meet at a time of tension between the United States and Muslims around the world – tension rooted in historical forces that go beyond any .... »

Dans notre approche d’intelligence territoriale, c’est exactement le discours qu’il fallait faire pour tenter de renouer la communication. Ce discours a été largement apprécié à égalité par les populations et les observateurs du Nord comme du Sud. Il fixe un programme d’action. Or trois ans après, on s’aperçoit qu’il est non seulement oublié mais, encore plus, bafoué par l’exacerbation des violences entre Nord et Sud (conflits avec l’Afghanistan, l’Iran) et entre peuples du Sud (Lybie, Syrie, Bahreïn, Liban, Israël et Palestine, Mali). Les analystes stratégiques en concluent que les États-Unis semblent ne plus contrôler leur empire du XX° siècle. Comme le dit l’éditorialiste du Monde (2011, p. 1) :

« Les États-Unis paraissent moins capables que jamais de peser sur le cours des événements. Ce n’est pas affaire de volonté : on ne soupçonne pas les bonnes intentions de Barack Obama en ce domaine. Mais on écoute moins les États-Unis. Leur influence paraît décliner. Leur parole semble n’être que cela : des mots… »

Ils se retirent d’Irak et d’Afghanistan, ils se désintéressent du conflit Israélo-Palestinien, ils s’engagent à reculons dans la révolution libyenne, ils sont impuissants à contraindre l’Iran qui heurte leurs intérêts. Barak Obama (Agence Sipa, 2012, p. 1) déclare « l’Égypte n’est ni un allié ni un ennemi des États-Unis. » L’anti-américanisme latent est accumulé depuis trop de temps pour laisser la place au dialogue des peuples. Les bouffées de violence ressortent au moindre incident comme ce fut le cas à Bengazi le 11 septembre 2012 après la diffusion d’un film considéré comme blasphématoire. L’incompréhension est à son comble car ce film[6]L’Innocence des musulmans, fabrication provocatrice qui n’a été connue que plusieurs mois après sa mise sur YouTube au États-Unis., quelque horrible qu’il soit, d’un côté ne peut pas être interdit en application des valeurs fondamentales de l’occident et de l’autre côté devrait l’être pour respecter les valeurs fondamentales de la partie la plus radicale du monde islamique. Et qui plus est, cette partie de la population tente sans relâche d’imposer, par Nations Unies interposées, ses règles de contrôle de la liberté d’expression dans le monde. Olivier Roy (2012, p. 22), politologue spécialiste de l’Islam nous redonne espoir et nous adjure : « N’incriminons pas le « printemps arabe », Gare aux clichés sur le monde musulman ». Il pense que les sociétés musulmanes sont divisées et que ces soubresauts sont les signes d’une remise en cause géostratégique. D’autres que lui partagent cette vision. Ainsi Joe Klein (2012, p. 15) prévoit une redistribution des cartes et des frontières autour de la Méditerranée dans laquelle l’axe conflictuel Israël – Palestine va faire place à une répartition des sphères d’influence chiite – sunnite, de la Turquie au Maghreb et de l’Iran à l’Arabie Saoudite. Dans ce jeu, l’Émir du Qatar n’est pas inactif. Cela nous amène à un troisième exemple d’incommunication, entre les mondes occidental (nord et ouest de la Méditerranée) et musulman (sud et est), à savoir : l’attitude face à la religion.

Islam réel, fantasmé, islamisme, islamité, et religions

Les factions les plus radicales des deux pôles (nord et sud) s’affrontent actuellement non pour des questions de frontières comme l’histoire en est souvent témoin, mais plus pour des sensibilités religieuses qui vont du mépris à la haine. Reprenant notre idée que le poids des mots est important pour rétablir un contexte de communication, nous suggérons de bannir absolument toute simplification et amalgame d’un côté comme de l’autre. Il y a plusieurs Islam, plusieurs façons de le vivre comme il y a plusieurs chrétientés et plusieurs formes d’athéisme ou d’agnosticisme. Albert Memmi (2012, p. 15) propose de procéder comme il l’a fait dans le passé pour distinguer culture, démographie et appartenance à une communauté :

« Il fallait, m’a-t-il semblé, considérer séparément les traits culturels, ou judaïsme, et la démographie des juifs ou judaïcité ; judéité, terme que j’ai dû forger serait la manière dont un juif vit, objectivement et subjectivement, son appartenance à la communauté juive. »

On penserait donc le monde musulman selon trois dimensions : l’Islam comme religion, l’islamisme comme croyance et pratiques d’une civilisation (se référant par exemple à la Charia) et islamité comme adhésion à la communauté musulmane. En tout état de cause la confusion d’Arabe avec Musulman est inadéquate. Cette différenciation entre les trois types de rapport à la religion –le culturel, le territorial physique et le territorial symbolique– ne s’applique pas qu’à la problématique de l’Islam. Nous le proposons comme modèle dans le tableau 1 pour les trois grandes religions qui trouvent leur origine et leur nœud relationnel dans l’orient méditerranéen, Juive, Chrétienne et Musulmane, religions aussi qualifiées « d’abrahamiques ». On pourra remarquer que ces trois espaces –le culturel, le territorial physique et le territorial symbolique– ne se superposent pas.

Rapport à la religion

Distinguée par

Juive Chrétienne Musulmane
Traits culturels Judaïsme Christianisme Islamisme
Territoire physique Judaïcité Christianité Islamicité
Territoire symbolique Judéïté Chrétienté Islamité

Tableau 1 : Proposition d’une terminologie permettant de distinguer les caractéristiques des rapports aux religions originaires de l’orient méditerranéen.

Il serait ainsi possible de ne qualifier d’islamistes que les tenants plus ou moins radicaux de la pratique de la Charia, sans vouloir l’imposer à tous ceux qui se réclament de l’Islam. L’islamicité représenterait la démographie et l’extension spatiale de la religion musulmane. Elle engloberait ainsi le Maghreb, tout autant que l’Iran, la Turquie, le Pakistan, l’Indonésie, les républiques centre asiatiques et les monarchies extrêmes orientales qui ne sont pas arabes. Quand on voit les ondes de choc passées et futures des révolutions Nord Africaines dans le monde musulman, on se rend compte encore une fois de la faiblesse du concept de « printemps arabe ». L’Islamité renvoie quant à elle au sentiment communautaire lié à la religion. Elle pourrait qualifier en terme générique ce que la communauté musulmane nomme « l’oumma ». Les interprétations et récupérations dont a été victime ce vocable depuis la naissance de l’Islam témoignent indirectement des enjeux de la relation symbolique. Comme le note Georges Corn (2012, p. 1), « La rétraction des identités complexes des peuples de la région dans le religieux ou dans des nationalismes ombrageux et étriqués– et souvent un mélange des deux – constitue un appauvrissement considérable de la richesse culturelle dont nous sommes les héritiers au Moyen-Orient. C’est évidemment l’expression de la décadence et de la dynamique d’échec que nous vivons collectivement en tant qu’Arabes. »

Pour la religion chrétienne, les exemples de l’usage de cette distinction terminologique sont plus familiers au lecteur occidental, qui appartient implicitement à la « chrétienté ». Pour la religion juive, elle est cruciale compte tenu des connotations qui s’attachent à la « judéïté » et au statut contesté de l’État d’Israël, comme siège de la « judéïcité ».  Les fêtes religieuses en ce qu’elles sont des occasions de reconnaissance et de rassemblement d’une communauté appartiennent à la sphère de la judaïté, tandis qu’elles relèvent du judaïsme pour leur contenu mystique.

L’attitude contemporaine face à la religion et l’athéisme est le fruit de plusieurs siècles d’évolution occidentale. Elle changera très lentement dans les autres pays méditerranéens, surtout en raison d’une tradition de spiritualisme qui a fait naître les grandes religions monothéistes au bord de la Méditerranée. Il faut cependant mettre en valeur le cas de la Turquie qui pratique une laïcité sui generis depuis presque cent ans. Nous rejoignons ainsi le philosophe Abdenmour Bidar (2012, p. 17) lorsqu’il déclare :

« Comment aider le monde musulman, toujours prisonnier de ce que le juriste tunisien Yadh Ben Achour définit comme une « orthodoxie de masse », à entrer dans un rapport critique au religieux ? En admettant d’abord qu’il faut bel et bien l’aider à y entrer, ce dont certains doutent en voyant dans cette volonté une énième expression de l’ethnocentrisme occidental. A ceux-là je dirais que non, l’universel n’est pas une invention occidentale, et que non, cet universel-là n’est pas le destin spécifique de l’Occident : l’esprit critique vis-à-vis du religieux est appelé à devenir le bien commun de l’humanité. […] Inutile en réalité d’attendre une confirmation de plus : oui, l’islam est allergique à la critique, oui, il est à peu près incapable d’autodérision… Mais tout ça, on le sait déjà. Encore une fois, posons-nous la question de la façon la plus efficace, et la plus charitable, de l’aider à dépasser ce blocage – en l’appelant à entreprendre avec nous le dépassement d’un autre blocage qui nous concerne tous, au seuil d’un avenir humain où la religion n’aura plus jamais la même place, et où il faudra réussir à faire mieux qu’elle en matière d’exaltation, de compréhension et de réalisation du mystère inscrit au cœur de tout être humain. »

Le mystère inscrit au cœur de tout être humain

La question des médias numériques, largement invoquée dans les médias, n’a pas été mise en avant dans notre exposé car, outre qu’elle sera traitée dans d’autres parties de cet ouvrage, elle nous paraît être un instrument qui a sans aucun doute servi de déclencheur aux mouvements actuels mais n’en est pas la cause. Il nous semble que les ressorts des révolutions actuelles en Méditerranée sont tout à fait classiques. C’est la colère des opprimés contre les oppresseurs qui fait les révoltes depuis le début de l’histoire de l’humanité. Et c’est le besoin d’autorité, la soumission, et la peur du vide qui font les après-révoltes. Il faut se souvenir que les premiers acteurs du réveil arabe sont des membres d’une classe moyenne qui ne supportent plus les dictatures et leur cortège de corruption, de désespérance des jeunes et  d’économies sinistrées. Si les réseaux sociaux modernistes ont fait la première page des nouvelles lors de l’éclosion des « printemps », ce sont d’autres réseaux qui ont pris le pouvoir. Le réseau de communication n’est pas la communication, bien qu’un story-telling médiatique ait mis en scène Facebook, Twitter ou les téléphones portables. En Tunisie, les membres du parti Ennahda constituaient un réseau humain forgé dans la clandestinité et la répression depuis le régime Ben Ali ; en Égypte, les Frères musulmans fondés en 1928 ont constitué un réseau capable de prendre le pouvoir par la voie dite démocratique, c’est-à-dire la partie visible de la démocratie qui consiste en des élections. Il n’est pas dit que ces réseaux conserveront le pouvoir lorsque les membres des réseaux sociaux électroniques auront appris à constituer des réseaux politiques. L’immédiateté qui caractérise la communication électronique cède le pas à une forme d’écriture historique dont la constante de temps est largement supérieure.

Une autre contradiction entre le désir et la réalité humaines qui illustre ce mystère ontologique du cœur humain est le rapport qu’entretiennent les médias, l’Orient et l’Occident avec les images de la mort et de la violence. Que l’on tape sur un moteur de recherche « Egypt news », « Syria News », « Palestine news » ou autre demande de nouvelles en Méditerranée, la première page est couverte de photos de massacres, d’armes ou de protestations. Nous retrouvons ici une forme perverse de l’incommunication. Avec Tzvetan Todorov (2012, p. 16), il faut parler d’une fascination qui « se traduit, dans la presse, par une surabondance d’images : la guerre est photogénique. Page après page, on contemple les ruines fumantes des bâtiments, les cadavres étalés dans la rue, les méchants conduits à l’interrogatoire, probablement musclé ; ou encore, de beaux jeunes hommes portant une kalachnikov dans les mains ou en bandoulière. Les photos, on le sait, provoquent une émotion forte mais, prises isolément, n’énoncent aucun jugement et leur sens est indécidable. » Reprenant une constatation de Barbara Spinelli (2012, p. 1), et comme Caliban dans la Tempête de Shakespeare, les manifestants nous crient : “vous m’avez appris à parler comme vous, et voici ce que j’y ai gagné :  j’ai appris à maudire. Que la peste rouge vous ronge, vous qui m’avez appris votre langue !” .

En tant qu’instruments, les médias électroniques, s’ils ne sont pas neutres, n’en sont pas moins ambivalents. Ils servent les citoyens pour mobiliser les masses et faire tomber les dictatures. Ils servent les dictatures pour pister et piéger les citoyens, et les conduire à la torture et à la mort. Nous n’en n’avons pas fini. Le registre du discours imagé est aussi biaisé que celui du discours verbal.

Conclusion

Un printemps mal nommé, un discours qui n’est que des mots, des peuples prisonniers des diktats extrémistes, des images qui fascinent et révulsent sont donc la toile de fond d’une incommunication en Méditerranée. Le projet humaniste d’un espace public méditerranéen est sans doute une chimère. Cependant, notre propos est que ce projet doit cependant nous être un guide pour faire advenir un monde meilleur au milieu de ces changements planétaires et que cela est possible. Nous pensons que la recherche de compréhension mutuelle, base de l’intelligence territoriale, ne doit pas être prise pour une posture relativiste au sens fort du mot. Oui, il faut comprendre l’autre, le connaître, créer un méta-modèle linguistique qui permette la communication, mais il y a des valeurs sur lesquelles on ne doit pas céder. L’objectif est clairement, dans une vision progressiste de l’humanité, de faire aussi comprendre et partager ces valeurs. La liberté individuelle, l’autonomie et le respect de l’individu, la gouvernance de la communauté sur une base démocratique font partie de ces valeurs.

En adoptant le point de vue pragmatique de John L. Austin (1991), nous tenons pour vrais les effets illocutoires et perlocutoires d’un acte de langage. Parler de « réveil arabe », « d’illibéralisme », « d’Islamité » sont des actes langagiers qui produisent des effets psychologiques sur leurs destinataires tout autour de la Méditerranée et au-delà. Les micro actions publiques portant sur le langage sont de notre ressort en tant qu’intellectuels, chercheurs et enseignants. Le refus de condamner l’une ou l’autre position peut se concrétiser dans le dépassement des blocages fruits d’actes langagiers inappropriés. C’est un impératif déontologique d’y réfléchir et d’agir en ce sens, dans la lignée de ce que fit Albert Camus au moment d’autres drames méditerranéens, la révolte algérienne et la décolonisation.

Notes   [ + ]

1. « Élucider les mystères et paradoxes de la transmission culturelle – tel est le but de la médiologie. On s’efforce de comprendre comment une rupture dans nos méthodes de transmission et de transport suscite une mutation dans les mentalités et les comportements et, à l’inverse, comment une tradition culturelle suscite, assimile ou modifie une innovation technique. Le regard, plus généralement, porte sur les interactions technique/culture, au carrefour des formes dites supérieures de la vie sociale (religion, art, politique) et des aspects les plus humbles de la vie matérielle (usuels, banals, triviaux). » in http://mediologie.org/presentation/ consulté le 7/11/2012.
2. « In Security First, we made the argument at great length and presented data that most Muslims are “illiberal moderates”: they do not support a Westminster form of democracy nor the full plethora of human rights, but do reject violence in general, and terrorism in particular. »
3. The Elders est un groupe indépendant de personnalités mondiales reconnues comme activistes politiques pour la paix et la défense des droits de l’Homme. Il a été fondé par Nelson Mandela en 2007 et inclut des anciens Présidents, des lauréats de Prix Nobel, etc. (http://www.theelders.org/)
4. Bien que la parenté soit moins voyante, le mot réveil se rapproche du vocable « risorgimento » appliqué au mouvement de l’unification italienne. Le terme italien n’est en général pas traduit dans les autres langues, ce qui lui laisse son idiosyncrasie.
5.  « We meet at a time of tension between the United States and Muslims around the world – tension rooted in historical forces that go beyond any current policy debate. The relationship between Islam and the West includes centuries of co-existence and cooperation, but also conflict and religious wars. More recently, tension has been fed by colonialism that denied rights and opportunities to many Muslims, and a Cold War in which Muslim-majority countries were too often treated as proxies without regard to their own aspirations. Moreover, the sweeping change brought by modernity and globalization led many Muslims to view the West as hostile to the traditions of Islam. »
6. L’Innocence des musulmans, fabrication provocatrice qui n’a été connue que plusieurs mois après sa mise sur YouTube au États-Unis.


Pour citer cette article

, "L’espace méditerranéen en mouvement", REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 21 octobre 2016, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/145