Médias et transition en Tunisie : de la configuration étatiste à l’amorce d’un processus de désétatisation de l’information

Résumés

Dans cette contribution, nous nous efforçons d’expliquer que l’évolution des médias en Tunisie depuis l’indépendance en mars 1956 à la veille des élections présidentielles et législatives d’octobre 2014 et après, porte sur le passage subit d’une configuration étatiste qui a perduré durant plus de 50 ans à une situation caractérisée par l’affaiblissement de l’autorité centrale. En effet, depuis les années de l’indépendance, la généalogie et la structuration de l’État tunisien ont toujours façonné le paysage médiatique et le monde des journalistes. Or, depuis le 14 janvier 2011, date de la fuite de l’ex président Ben Ali, nous sommes passés promptement à une situation marquée d’un côté, par une carence de l’État et de l’autre, par l’irruption dans l’espace public d’un nouvel acteur ; la société civile et son corollaire, l’opinion publique. Par conséquent, tous les scénarios sont possibles aujourd’hui et, ce faisant, il serait hasardeux de faire des prédictions sur l’issue de cette évolution tant la situation dans le pays est encore imprévisible et pleine de surprises.
In this contribution, we are going to strongly invest in an explanatory procedure in order to disclose the media evolution in Tunis since the independence in March 1956 to the day before the presidential elections in October 2014 and after. This input also analyses the transition from statist configuration which exists for more than 50 years to a situation where the central authority is frail. Indeed, since the independence the genealogy and the Tunisian state’s structure have always modeled the media scenery and the journalists sphere. However, since January 14th 2011, the date of president Ben Ali escape; we promptly moved to a new situation characterized from double sides: first, by a considerable state weakness and second by sudden entrance of a new stakeholder in the public circle: civil society and its corollary, public opinion. In consequence any scene is today possible for this reason it is risky to establish prediction concerning the outcome of this evolution as long as the situation in this country is still unpredictable and full of surprises.

Texte intégral

A+ A-

Nous partons du constat que l’élément structurant de l’évolution des médias en Tunisie, aujourd’hui, réside dans la variation – inattendue – d’une configuration étatiste qui a perduré durant plus de 50 ans à une situation qui se caractérise par un fléchissement de l’autorité centrale marquée par des paradoxes et des singularités totalement inédits dans l’histoire du pays. En effet, depuis l’indépendance du pays en mars 1956 jusqu’au 14 janvier 2011, date de la fuite de l’ex président Ben Ali, l’évolution, la configuration de l’Etat tunisien ont toujours façonné le champ journalistique dans son ensemble. Et dans ce sillage, l’habitus des journalistes, leur production, la structuration des entreprises de presse, dépendaient largement du monde politique incarné par l’institution étatique. Or, depuis l’avènement du « printemps tunisien » nous sommes passés aussitôt à une situation marquée d’un côté, par un déficit de l’Etat et de l’autre, par l’irruption dans « l’espace public »[1]La question de la délimitation de la notion d’espace public dans le monde arabe demeure très problématique et sous analysée encore. Dans notre ... d’un nouvel acteur, incontournable ; la société civile[2]Par « société civile », nous entendons, principalement, les ONG de défense de la liberté d’expression, les organisations professionnelles des ... et son corollaire, l’opinion publique. Cette nouvelle donne engendre un paradoxe ; d’une part, la demande sociale exprimée par les publics et les journalistes devient prégnante et, dans le même temps, le rôle et la place de l’État face à l’éclosion d’un paysage médiatique – indépendant et pluriel – se posent avec acuité. La situation est certes inédite dans l’histoire de la Tunisie où, pour la première fois, la volonté de changements provient – par le bas – et non plus d’une décision émanant du sommet de l’État, et ce, en l’absence d’un encadrement unique régenté par un leadership reconnu par tous les acteurs.

De ce constat général qui servira de soubassement à notre étude, nous nous proposons de dégager une réflexion d’ensemble qui s’articule autour de deux parties successives, liée chacune, à la nature du contexte politico historique.

La première partie se focalise sur l’environnement politique que nous qualifions d’étatisé, omnipotent depuis les années d’indépendance jusqu’aux années de la transition – sans pour autant conjecturer sur l’issue d’un processus politique censé aboutir à l’institutionnalisation d’un régime démocratique -, et dans cette perspective, nous insistons sur les problématiques qui s’articulent autour des thématiques de l’État tutélaire et de l’étatisation de la société et leurs conséquences sur les médias et les journalistes. Dans cette partie, nous tâcherons de développer les éléments constitutifs de ce que nous nommons étatisation de l‘information.

La seconde partie, que nous désignerons sous le vocable de désétatisation de l’information, est marquée par un paradoxe qui perdure encore : la levée des obstacles érigés contre la libre expression a, certes, permis l’avènement des nouveaux acteurs et la libre diffusion des expressions qui furent muselées durant le règne de Ben Ali. Mais dans le même temps, cette situation d’ouverture se singularise par l’absence d’une volonté politique émanant d’une autorité centrale et par les nombreux défis qui pèsent sur la « transformation des médias » (Chouikha, 2015). Pour étayer cette partie, nous nous focaliserons sur la période qui s’étale du 14 janvier 2011 jusqu’à la veille des élections présidentielles et législatives d’octobre 2014.

De l’étatisation de l’information…..

Les gouvernements qui se sont succédé depuis l’indépendance du pays en mars 1956, ont souvent été frileux à l’égard de la liberté d’expression et d’information et hostiles à l’idée de permettre l’éclosion de médias libres et indépendants. Pourtant, ces libertés étaient explicitement énoncées dans la Constitution de 1959[3]L’Article 8 : « Les libertés d’opinion, d’expression, de presse, de publication, de réunion et d’association sont garanties et .... En fait, l’attitude des gouvernements successifs était fondée sur un argumentaire qui s’articulait autour de l’idée que les médias se devaient d’accompagner la construction de l’Etat-nation au lendemain de l’indépendance et par la suite, de servir les impératifs du développement économique et social, sous leur impulsion. Mais la raison découlait du fait que l’espace public en Tunisie d’avant le 14 janvier 2011, était fortement marqué par ce que d’aucuns appellent le néo patriarcat (Sharabi, 1996) où le pouvoir est monopolisé par le « chef », et tant dans leur structure que dans leur mode de production, les médias tous confondus qui évoluent dans cet espace public reproduisent le schéma de l’état patrimonial (Chouikha, 1995). Ce que nous qualifions d’étatisation de l’information avant « le printemps tunisien » c’est le fait que la configuration étatiste, tutélaire (insti­tution présidentielle/gouvernement/parti au pouvoir) conditionne et détermine la structuration et l’organisation du champ journalistique et médiatique dans son ensemble[4]Chouikha L (1995), Propriétés et particularités du champ politico-journalistique en Tunisie, Revue NAQD Revue d’études et de critique ....

Les limites de l’analyse institutionnelle

Dans un tel contexte, toute étude portant sur la pratique de la liberté de l’information ou à l’accès au champ médiatique, ne peut se réduire à une approche juridique, institutionnelle. En effet, en plus d’une législation sur la presse qualifiée de liberticide par les défenseurs des droits de l’homme (Chouikha, 1992), tout propriétaire d’une publication doit se soumettre à « un code de bonne conduite »[5]Nous empruntons l’idée du code, à la sociolinguistique, mais sans réduire celui-ci au seul usage de la langue. Le code renvoie ainsi dans notre ... constitué de variables – visibles et non visibles – dictées par des contingences politico personnelles du moment. Que ce soit le droit de faire paraître un titre, d’accéder aux sources de l’information, de mettre en circulation le journal via les sociétés de diffusion, de tirer profit de la manne publicitaire – émanant des institutions publiques ou celles du privé -, des abonnements administratifs, de bénéficier des subsides de l’Etat…., le pouvoir politique dispose de moyens – autres que légaux – et de relais dans le secteur « public » et « privé » pour réduire au silence une publication qu’il juge, réfractaire[6]Exemple de l’hebdomadaire indépendant Erraï (L’opinion) qui fut le creuset de toutes les expressions et revendications démocratiques pendant ....  En Tunisie, ce ne sont pas seulement les textes juridiques tels que le Code de la presse en vigueur depuis 1975 qui régissent les rapports gouvernants/gouvernés (jusqu’en 2011), mais l’interprétation qui sera donnée par l’autorité politique qui, elle-même, fluctue selon les cas et les contextes[7]Ce fut le cas d’un magazine de télévision « 7/7 » dont sa propriétaire, Souhayr Belhassen, fut acculée à le saborder peu après les .... Et la décision de libéraliser les ondes en 2003 ne déroge pas aux dites logiques que celles qui régentent la presse écrite (Chouikha, 2005/ 2006). Cette configuration des relations entre les médias et le pouvoir politique contribue à alimenter une culture de l’allégeance de la première à l’égard du second (Chouikha, 1992).

De ce cadrage général, il convient cependant de dégager deux constats :

   A - Tout d’abord : Les « éclaircies » politico-médiatiques

L’idée sous-jacente à cette problématique de recherche ; c’est qu’à l’aune de toutes les crises sociales et politiques qui affectent la société tunisienne et qui menacent l’édifice étatique, le champ politique connait une « décompression autoritaire » (Bayart, 1991) caractérisée par des « ouvertures » politiques.

Et par voie de conséquence, l’évolution des médias et de l’information en sera, elle aussi, marquée, pour un laps de temps, par ces « éclaircies ».

L’année 1977 fut une parfaite illustration de ce moment « d’éclaircie » avec la reconnaissance de la Ligue Tunisienne pour la Défense des Droits de l’Homme (LTDH), l’apparition des premiers journaux indépendants et le rôle joué par l’organe du syndicat Ech Chaab (le peuple) dans un processus de libéralisation politique. En effet, dans l’histoire de la Tunisie contemporaine, cette année avait constitué la première tentative d’autonomie d’une institution nationale (le syndicat) appartenant au giron du parti unique au pouvoir : l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens (UGTT), par rapport au centre politique incarné par l’Etat. Cette expérience, qui n’avait duré que l’éclipse d’une année, avait été marquée par un regain de dynamisme et de curiosité dans le secteur de l’information, ainsi que par une revalorisation de la fonction et du rôle des journalistes. Le nombre et la diffusion des publications non officielles, avaient augmenté en tirage et leur contenu rédactionnel s’était du coup diversifié et enrichi. Le ton, le style et l’écriture journalistique avaient connu un net progrès, et des espaces de libre expression foisonnaient dans ces publications. Cette expérience commençait à esquisser les prémices d’une « désétatisation » progressive de la société, en favorisant l’éclosion de plusieurs espaces de liberté échappant au contrôle et aux interventions de l’Etat.

Mais l’échec de cette expérience et la répression du pouvoir qui s’en était suivie, avaient marqué à jamais l’étouffement de toute velléité d’autonomie ou même, de distanciation par rapport à la centralité de l’Etat[8]Pour couper court à toute velléité d’autonomie, Bourguiba ordonna l’arrêt de ce processus provoquant ainsi des affrontements sanglants contre ....

Cette expérience de « décompression autoritaire » qui survient une première fois en 1970 avec l’échec de l’expérience connue sous le nom de la « collectivisation des terres »[9]Le 8 juin 1970, Bourguiba tirait les leçons de l’échec de cette expérience en ces termes : « l’expérience vient de démontrer que la ..., sera rééditée en 1981 avec les débuts du multipartisme[10]Qui intervient une année après l’attaque armée contre la ville minière de Gafsa par un groupe de jeunes, désœuvrés, armés, venus de Libye. (Chouikha, 2004), et en novembre 1987 après la déposition de Bourguiba et l’accession de Ben Ali à la présidence du pays. Et à chaque fois, un « consensus » se forme entre gouvernants et gouvernés pour incriminer la presse et les journalistes. Les journaux de la place regorgent d’articles particulièrement instructifs et parfois incisifs sur les « erreurs passées »[11]A titre d’exemple, les trois premiers mois qui avaient succédé à la « déposition » de Bourguiba en novembre 1987, furent riches et .... A chaque moment de crise, le sentiment de soulagement que tout ne sera plus comme avant, était corroboré par des déclarations de principes telles que la constitution des commissions de réflexion, et même, par un nouveau style dans la communication présidentielle. Mais à chaque fois, ce mécanisme – raidissement succédant à une période d’ouverture – se reproduira selon la même rhétorique et la même symbolique. Et c’est précisément ce mécanisme qui semble être la consécration du style de gouvernement néo patrimonial. En effet, dans une situation « d’ouverture » politique, le champ journalistique, à l’instar du champ politique, peut connaître des dynamiques contradictoires qui sont généralement impulsées par le « haut ». Par contre, dans des situations de « fermeture », le champ journalistique prendra la configuration d’un appareil[12]Pierre Bourdieu (1980), Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, Paris, p.136. – où toutes les formes de résistances et de luttes collectives se trouveront annihilées au nom de « l’intérêt général du pays » ou encore, de la « contrainte nécessaire »[13]Que le politologue Michel Camau, définit comme « celle de la légitimation de la domination par association du pouvoir, détenteur des moyens de ....

 B - Ensuite : apparition des premiers espaces autonomes qui vont précipiter la chute de Ben Ali

A partir des années 2000, avec la généralisation de l’accès à Internet et des technologies de communication, de la prolifération des antennes paraboliques, de « l’ouverture » du paysage audiovisuel aux privés (Chouikha, 2005/ 2006)…, les espaces d’expression s’élargissent et l’aspiration des journalistes à plus d’autonomie et leur tentation à vouloir briser des tabous, deviennent plus grandes (Chouikha, 2009). En effet, pour la première fois dans l’histoire de la Tunisie contemporaine, des individus et des groupes peuvent ainsi aménager des espaces d’autonomie dans lesquels des idées et des informations les plus contradictoires, circulent en déjouant souvent le contrôle étatique. Et pendant ces années, des Tunisiens vivant en exil investissent les «  télévisions satellitaires » pour s’adresser directement aux populations du pays et défier ainsi les pouvoirs politiques en place : ce fut le cas des deux chaînes de télévision animées par des opposants à Ben Ali El Moustaquilla (l’indépendante), Al Hiwar Attounsi (le débat tunisien), qui diffusaient chaque semaine, à partir de l’étranger, des émissions à l’adresse des Tunisiens. Par le truchement des émissions d’informations et des talk-show à l’américaine que diffusent souvent des télévisions arabes, comme la chaîne Al Jazira, ou les chaînes de l’opposition tunisienne, les téléspectateurs découvrent pour la première fois, des personnalités de l’opposition, vivant en exil ou réduites au silence par les autorités de leur pays. Et ce même intérêt pour les émissions des télévisions trouve son prolongement, et parfois même s’aiguise davantage au contact d’Internet. Les news, les forums de discussions et les journaux on line, et par la suite, les réseaux sociaux numériques, permettent de diffuser des contre informations, de critiquer ouvertement les dirigeants du pays. Et dans tous les cas, le recours aux hi’yâl (ruses) s’avèrent nécessaire pour déjouer toutes les formes de censure et de surveillance imposées par l’Etat en bloquant l’accès aux sites jugés « subversifs ». (Lecomte, 2013, 59). Dans ce sillage, les hi’yâl donnent libre cours à un esprit de créativité et de débrouillardise dans l’usage de ces technologies, développant en même temps entre les utilisateurs, des formes de solidarité entre eux dans la contestation du pouvoir politique. A titre d’exemple, la lettre de diffusion critique contre le pouvoir, Tunisnews, était une parfaite illustration d’immersion dans un espace médiatique largement contrôlé par l’Etat. La lettre était diffusée quotidiennement depuis l’étranger aux Tunisiens de Tunisie, via la messagerie électronique. Dans chaque numéro, figuraient les informations généralement censurées par les autorités officielles, les communiqués des associations et organisations politiques qui n’avaient pas droit de cité dans le pays. Au bout de sept ans d’existence, Tunisnews s’était imposé comme une référence incontournable pour les nombreux Tunisiens du pays, y compris de certaines élites dirigeantes, à la recherche d’informations et d’opinions inédites, non officielles, et était apparu aussi comme un lien privilégié avec le pays pour ceux qui résident à l’étranger. (Chouikha, 2009). Mais il arrive que les autorités sévissent comme ce fut le cas contre Zouhayr Yahyaoui l’animateur du site rebelle, Tunezine, créé en l’an 2000. Il fut le premier internaute tunisien à avoir été condamné et incarcéré en juin 2002, à deux ans de prison ferme, pour : « Propagation de fausses nouvelles » et « utilisation frauduleuse délibérée de lignes de communications » (log-in pirates et proxy). Il décédera subitement d’une crise cardiaque quelques mois après son élargissement.

Il semble aujourd’hui admis que le recours au numérique via Internet, aux TIC, aux « télévisions satellitaires » avait ouvert de nouvelles perspectives dans la contestation politique et sociale. Mais il n’en demeure pas moins que les mouvement sociaux déclenchés par les ouvriers des bassins miniers, la répression dont ils furent la cible en janvier 2008[14]Les mines de phosphate de Gafsa (sud-ouest de la Tunisie) constituent l’une des premières richesses du pays. Et pourtant cette région compte ..., la lame de fond que ces évènements avaient provoqués dans les régions défavorisées, le mécontentement populaire qui avait atteint les couches sociales moyennes et supérieures du fait de la corruption, du népotisme, des injustices, etc., avaient constitué des terrains propices aux usages multiples des TIC à des fins de contestation voire d’opposition contre le régime de Ben Ali. Les conséquences les plus palpables furent : la propagation sur les sites tunisiens des câbles diplomatiques américains sur les dirigeants tunisiens divulgués par WikiLeaks, la diffusion des manifestations et des scènes de répression via des vidéo et des « télévisions satellitaires » des sons et des images à partir des téléphones mobiles, les formes de protestation à travers Internet qui s’emparent de la « rue »[15]Choukri Hamed (2012), La rue comme espace de mobilisation, p. 800, voir Bibliographie à partir de janvier 2011… (Chouikha, Gobe, 2011)

A l’amorce d’un processus de désétatisation de l’information

Au lendemain du 14 janvier 2011, le champ médiatique subit les soubresauts de ce paradoxe : d’un côté, la suppression du ministère de la Communication[16]Structure de contrôle des médias du temps de l’ex Président Ben Ali et de l’ATCE[17]L’ancienne agence de communication gouvernementale de l’ex Président Ben Ali. Elle sera dissoute par décret n°3292 du Chef du gouvernement en ..., et, de l’autre, l’abrogation du Code de la presse et la levée des obstacles érigés contre la libre expression ont permis l’avènement des nouveaux acteurs et la libre diffusion des expressions jusque-là, muselées ou interdites d’antenne. Mais dans le même temps, cette situation « d’ouverture » qui survient – pour la première fois – par le « bas », se singularise cette fois-ci, par l’absence d’une autorité centrale, légitime, et d’un cadre juridique et institutionnel à même de réguler le monde des médias et des journalistes. La conséquence qui découle de ce paradoxe, c’est que les journalistes qui ont vécu plus d’un demi-siècle sous une chape de plomb, se sont trouvés livrés à eux-mêmes, dans l’obligation d’agir dans un espace de liberté totale dans lequel ils n’étaient préparés ni professionnellement, ni culturellement[18]Il convient de noter que la seule école publique de formation des journalistes : l’Institut de Presse et des sciences de l’information l’IPSI, .... Et du fait même des conséquences de sa dépendance au pouvoir politique, le monde des médias et des journalistes est loin de constituer un corps homogène, soudé et cimenté par les principes qui régissent la profession. Et de surcroît, dans cette phase de transition, l’absence de transparence au sein des entreprises de presse, la précarité de la profession de journaliste, risquent de dévoyer la mission des médias pour en faire des instruments entre les mains des acteurs politiques et économiques puissants. (Chouikha, 2015)

A la lumière des évènements politiques qui ponctuent le « processus transitionnel », nous pouvons circonscrire trois moments fondamentaux qui vont peser sur l’évolution du champ médiatique. Le premier moment est marqué par la formation et le déploiement des instances promotrices des réformes en vue d’impulser un paysage médiatique démocratique et pluriel. Cette phase fondatrice s’étalera de mars 2011 jusqu’aux élections de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC)[19]Destinée à rédiger une nouvelle Constitution pour le pays. en octobre 2011. Le second moment coïncide avec l’émergence du gouvernement de la troïka[20]Une coalition au pouvoir constituée au lendemain des élections du 23 octobre 2011 formée essentiellement du mouvement islamiste Ennahdha et de ses ..., à dominante islamiste, et celui-ci manifestera beaucoup de frilosité à poursuivre l’élan des réformes initiées précédemment. Cependant, le développement de la violence politique, la dégradation de la situation sécuritaire et la focalisation du débat public sur les questions de l’identité et de la religion ont alimenté une tension politique qui a contribué à scinder la société tunisienne en deux pôles antagoniques, l’un « islamiste » et l’autre « séculariste ». Ce clivage conduira à une grave crise politique qui débouchera sur la suspension des travaux de l’ANC. Enfin, la dernière période qui a démarré à la fin de janvier 2014 et se poursuivra jusqu’aux élections présidentielles et législatives d’octobre 2014, se caractérise par le retour d’une accalmie entre gouvernants et gouvernés à la faveur de la politique du « consensus » adoptée par tous les acteurs politiques. Mais ce nouveau climat est entaché par les nombreux défis et pesanteurs qui rendent encore ardue la réalisation des réformes (Chouikha 2015).

L’élan des réformes

Pour combler le vide juridique et institutionnel qui perdure dans le secteur des médias depuis le départ de Ben Ali et en prélude aux élections de l’Assemblée Nationale Constituante du 23 octobre 2011, des instances publiques indépendantes pour la réforme des médias ont commencé à voir le jour. La principale d’entre elles, directement concernée par le chantier des réformes, fut l’Instance nationale indépendante pour la réforme de l’information et de la communication (INRIC). Dotée uniquement d’une compétence consultative, l’INRIC était principalement chargée « d’émettre des propositions sur la réforme du secteur de l’information et de la communication tout en observant les normes internationales en matière de liberté d’expression » (Article 2, Décret-loi N°10-2011 du 2 mars 2011). Son ambition fut de développer le cadre juridique de l’information et de la communication en vue de hisser le droit tunisien de la communication au niveau des normes en vigueur dans les pays démocratiques[21]Le bilan de son action est consigné dans le Rapport général de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication .... Elle avait également pour mission d’asseoir une nouvelle culture de service public au sein des médias anciennement gouvernementaux et d’émettre des avis à propos des nominations à la tête desdits médias. L’INRIC a émis des recommandations en vue d’autoriser des nouvelles stations de radio et des chaînes de télévision à émettre, conformément au cahier de charges qu’elle a élaboré à cette fin. Elle a contribué à l’élaboration d’un dispositif juridique portant sur l’accès aux documents administratifs du 11 juin (le décret-loi n° 54), destiné à lutter contre la culture du secret d’Etat et à consacrer le droit de chacun, sans restriction de citoyenneté, à y avoir accès (Chouikha, 2014).

Deux autres structures ont été créées pendant la première phase de la transition, et la réforme des médias avait constitué une des charpentes de leurs activités respectives :

– La sous-commission de la presse et des médias qui dépendait du comité des experts de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique (HIROR, sorte de mini parlement). Cette sous-commission était chargée d’élaborer, en concertation avec l’INRIC, les nouveaux textes devant régir les médias (presse écrite et audiovisuelle) :

- La législation sur la presse, l’impression et l’édition (décret-loi n°115 Journal officiel n°84 en date du 4 novembre 2011) qui est construite autour de quatre chapitres qui portent respectivement sur le régime des entreprises de presse, le statut du journaliste professionnel, le droit de rectification et de réponse et la responsabilité pénale.

- Et la législation régissant la communication audiovisuelle (décret-loi n°116 du 2 novembre 2011) qui consacre la liberté de la communication audiovisuelle et dote, pour la première fois la Tunisie, d’un instrument de régulation des médias audiovisuels : Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA).

- Enfin, la dernière structure est l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) qui a supervisé les élections du 23 octobre 2011. C’est une autorité administrative indépendante qui a eu pour mission de s’occuper de l’organisation matérielle des élections, ainsi que du contrôle de la transparence et de la sincérité du scrutin[22]Son action a été appréciée par plusieurs organisations internationales, telle que l’Union  Européenne .... La réglementation des médias et leur régulation pendant une campagne électorale ont été dévolues, pour la première fois, à cette dite instance indépendante[23]Le texte du décret-loi n°27 en date du 18 avril 2011 qui porte sur la création de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élection .... De ce sillage, les objectifs et les missions assignés à l’ISIE dans le cadre de la couverture de la campagne électorale portent : premièrement, sur l’aménagement d’un cadre juridique et institutionnel à même de recueillir l’adhésion de tous les acteurs à ce processus ; ensuite, sur l’initiation de rencontres régulières avec les responsables des médias – nationaux et étrangers, tant publics que privés – en vue de les sensibiliser à l’esprit de cet édifice démocratique en construction en insistant sur l’intérêt de coopérer ensemble pour le faire aboutir ; et enfin, sur la collaboration étroite avec les responsables des médias publics afin d’offrir aux têtes de listes candidates les meilleures conditions d’enregistrement de leur spot ainsi que de sa diffusion à la télévision et à la radio pendant la campagne (Chouikha, 2012).

Après les élections du 23 octobre 2011 et sous l’impulsion des gouvernements de la troïka, de nouvelles pratiques et de nouvelles donnes feront leur apparition.

Polarisation et crise de confiance

Au lendemain de l’élection de l’Assemblée Nationale Constituante à l’issue de laquelle, le mouvement Ennahdha avait remporté 89 sièges sur les 217 en compétition, on aurait pu penser que ces diverses instances allaient continuer de fonctionner d’une manière ou d’une autre. En effet, les membres de ces instances pouvaient se targuer de disposer d’expérience les rendant plus à même que d’autres à conduire le pays sur la voie des réformes démocratiques à introduire dans le paysage médiatique. Cependant, ces trois instances ont, aujourd’hui, toutes disparu de la scène publique, soit du fait de l’achèvement de leur mission (ISIE)[24]La dissolution juridique de l’ISIE ne sera effective qu’après l’élection des nouveaux membres de l’ISIE par l’ANC. soit qu’elles se sont auto dissoutes comme l’INRIC (juillet 2012) et le comité des experts rattaché (HIROR) (août 2012) après plusieurs déboires avec les gouvernements issus des élections. L’Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication (INRIC) a annoncé le 4 juillet 2012 qu’elle mettait fin à son travail faute de pouvoir accomplir sa mission : « …l’INRIC exprime son refus de continuer de servir de décor, alors que la situation du secteur est en régression. Elle estime qu’il n’y a plus de raison valable de poursuivre ses activités et annonce donc sa décision de mettre fin à sa mission[25]Cf, communiqué du 06 juillet 2012 (traduction française) ...». En fait, les raisons de son autodissolution portaient, d’une part, sur les nominations à la tête des radios nationales et régionales décidées par le gouvernement le 2 juillet 2012, sans concertation préalable avec l’INRIC[26]Pourtant, le décret-loi n° 2011-10 du 2 mars 2011 qui constitue l’acte de naissance de l’INRIC, l’énonce explicitement dans ses mandats. et d’autre part, l’INRIC s’élève contre le refus du gouvernement d’appliquer le décret-loi n°2011-116 du 2 novembre 2011 portant création d’une instance de régulation de l’audiovisuel, la HAICA.

En refusant de miser sur l’expérience acquise par ces instances, les gouvernants à dominante Ennahdha qui vont se succéder depuis les élections allaient créer les conditions d’une crise de confiance entre acteurs du « processus transitionnel ». Cette crise est alimentée par la détérioration de la situation économique, sociale et sécuritaire, et la tentation d’Ennahda d’exercer son hégémonie sur l’appareil d’État et le secteur des médias. De fait, Ennahda a entretenu le doute sur ses réelles intentions politiques chez une partie des Tunisiens que la victoire du parti islamiste avait déjà mise en émoi. En fait, son attitude montre que ses schèmes à l’égard des médias demeurent inchangés depuis les années d’indépendance. A la différence toutefois, que leur velléité à vouloir contrôler les médias bute cette fois-ci sur une nouvelle donne incarnée par l’irruption de la société civile et l’influence qu’elle peut exercer sur les décisions gouvernementales. Et c’est sous la pression de l’opinion publique, que les gouvernements seront acculés à faire marche arrière. Le 17 octobre 2012, une première en Tunisie, les journalistes de tous les médias confondus observent une grève générale pour dénoncer les atteintes à la profession et pour revendiquer une protection juridique et une amélioration des conditions morales et matérielles[27]Cf, le communiqué du Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT) appelant à la grève générale en date du 14 octobre 2012, Le jour même, le gouvernement annonce, dans un communiqué ; d’une part, que les deux décrets lois (115 et 116) qui réglementent les médias ont été activés, soit une année après leur publication au Journal Officiel, et d’autre part, qu’il allait revenir sur les nominations à la tête des entreprises publiques des médias. Quant à la mise sur pied de la HAICA, sa composition sera rendue publique le 3 mai 2013 après moult tractations entre les composantes de la Troïka, portant sur le choix des membres[28]http://www.liberation.fr/medias/2013/05/15/la-tunisie-entame-son-printemps-mediatique_903167. Mais l’intensité de la violence politique monte d’un cran en 2013 avec les assassinats de deux leaders de l’opposition et la multiplication d’actions terroristes contre des militaires. Ces évènements sanglants débouchent sur une grave crise politique qui pousse le président de l’ANC à suspendre les travaux de cette assemblée pendant deux mois. En septembre 2013, pour tenter de sortir de l’impasse politique, un Quartet constitué des organisations syndicales et professionnelles propose une « feuille de route » aux principaux acteurs politiques destinée à parachever la transition par l’organisation des élections présidentielles et législatives. Ce « plan » prévoit notamment, l’achèvement de la rédaction de la Constitution, la mise sur pied de la nouvelle Instance qui devra organiser des élections avant la fin de l’année 2014 et le départ d’Ennahdha du gouvernement et son remplacement par un Premier ministre et une nouvelle équipe constitués de « technocrates ». Après moult hésitations et atermoiements, les dirigeants d’Ennahdha acceptent cette « feuille de route » et décident de se retirer du gouvernement.

Une accalmie retrouvée mais fragilisée

Durant cette dernière période, la confiance entre gouvernants et gouvernés est loin d’être complètement rétablie. Mais le fait que tous les acteurs politiques s’entendent pour mettre à exécution cette « feuille de route », a créé les conditions du retour d’une sérénité, même toute relative. Cependant, la réussite de cette étape demeure tributaire des aléas d’une transition aussi complexe que vulnérable.

L’accouchement dans la douleur de la nouvelle Constitution tunisienne est révélateur de la difficulté pour des acteurs politiques portant des visions antagoniques de la société à faire émerger un « consensus » sur le « dissensus »

Certes, les libertés d’opinion, de pensée, d’expression, d’information et de publication sont garanties. « Ces libertés ne sauraient être soumises à un contrôle préalable » (Art 31), et le droit à l’accès à l’information et « aux réseaux de communication », est garanti (Article 32). Par ailleurs, la HAICA fait dorénavant partie des instances publiques constitutionnelles (Art 127). Mais le texte constitutionnel lui-même, contient des dispositions ambigües et contradictoires véhiculant deux conceptions opposées de l’État, l’une séculière et l’autre islamo-conservatrice. Par exemple, l’article 6 stipule : « L’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes…. L’État s’engage (…) à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte,…». Reste à savoir ce qu’il convient d’entendre par « les sacrés » et dans quelle mesure « interdire d’y porter atteinte » peut avoir des conséquences sur la liberté d’expression. Mais dans le même temps, l’affirmation de « la liberté de conscience » apparaît comme un acquis considérable dans la région dans la mesure où elle sous-tend la possibilité pour un musulman, de changer de religion. In fine, la démarche consensuelle, en dépit des dispositions contradictoires qu’elle a contribuée à introduire dans le texte constitutionnel, n’en a pas moins permis l’adoption d’une Constitution. Mais l’interprétation et l’application effective de ces dispositions demeurent tributaires du rapport des forces politiques du moment et du poids des mentalités ambiantes. Sur un autre registre, dès sa prise de fonction (fin janvier 2014), le nouveau Premier ministre (Mehdi Jomâa, 51 ans) affiche sa volonté de respecter le cadre juridique et institutionnel qui règlemente le paysage médiatique et interdit toute ingérence du gouvernement dans la gestion de ce secteur. Il annonce que les nominations à la tête des médias publics seront revues, et pour corroborer ses propos, il rend public (début février 2014) un appel à candidature pour les postes de PDG des établissements des radios et télévisions publiques – une première en Tunisie -. Pour réhabiliter le rôle de la HAICA et conformément aux dispositions du décret-loi 116 sur la communication audiovisuelle, le texte du communiqué précise que : « Le dépouillement des dossiers de candidature sera assuré par la présidence du gouvernement conjointement avec la Haute autorité indépendance de la communication audiovisuelle (HAICA) »[29]La page officielle Facebook de la présidence du gouvernement (www.facebook.com/PMTunisie). .... Et sur cette lancée, il rétablit le contact avec les organisations professionnelles des journalistes et des propriétaires des médias. Cependant, les conditions dans lesquelles se déploient les médias, aujourd’hui, sont loin d’être sereines. La période d’inactivité des textes juridiques a engendré des pratiques illégales qui perdurent encore, en toute impunité : absence de ligne éditoriale, opacité financière, transgressions fréquentes des dispositions éthico professionnelles[30]Cf, retombée de presse sur le premier rapport de l’Observatoire sur la déontologie pour la presse écrite de l’année 2013. ...,… De plus, au sein de la plupart des entreprises de presse, on observe l’absence de structures destinées à promouvoir et à protéger les principes éthico professionnels tels que les conseils de rédaction[31]Rapport spécial : Les conseils de rédaction dans la presse publique tunisienne. Expériences et défis, publié par l’Observatoire du Centre de ..., mais aussi les conférences de rédaction, les chartes rédactionnelles… Et de surcroît, les conditions de travail et matérielles des journalistes demeures précaires. A propos de la HAICA, celle-ci ne dispose pas suffisamment de moyens pour pouvoir agir avec fermeté sur les entreprises contrevenantes[32]Cf, La HAICA dans la tourmente politico-médiatique, p.97, Chouikha, 2015.. De plus, elle doit faire face à d’énormes défis représentés par les chaînes de télévision qui diffusent, via les satellites, sans autorisation légale[33]http://www.liberation.fr/medias/2013/05/15/la-tunisie-entame-son-printemps-mediatique_903167( dernière visite, le 16/08/2013); et il en est de même dans le secteur de la radiodiffusion[34]« Radios privées. Comment éviter l’anarchie ? », in Leaders N°29, Octobre 2013.. Pour le secteur de la presse écrite qui n’est pas soumis au régime de la régulation institutionnelle à l’instar des médias audiovisuels, l’idée de créer un Conseil de presse ne semble pas recueillir l’assentiment de tous les professionnels. (Chouikha, 2015).

Aujourd’hui, la configuration de l’espace public, la situation des médias et des journalistes, l’évolution du pays dans son ensemble se distinguent par leur caractère exceptionnel dans l’histoire de la Tunisie indépendante. À cet égard, il serait hasardeux de faire des prédictions tant la situation est encore imprévisible et pleine de surprises. En effet, ce qui fait la singularité de cette transition démocratique, et dans le même temps, constitue aussi sa fragilité, c’est que celle-ci ne peut évoluer en rupture totale et irréversible avec les pratiques et les schèmes qui ont toujours régi les médias par le passé. Les personnes déterminées à faire aboutir cette transition se trouvent obligées de cohabiter, voire, de composer parfois, avec les mentalités et les pratiques anciennes, et les raisons sont multiples : la bipolarisation de la scène politique autour d’enjeux considérés comme vitaux par l’une ou l’autre des parties a mis à mal pendant plus de deux ans l’issue du débat constitutionnel (Chouikha, Gobe, 2012). D’autant plus que les leçons portant sur les implications des personnes et des institutions dans le système qui a réprimé les médias et l’information sous Ben Ali, n’ont jamais été tirées au grand jour ou même, circonscrites décemment. D’autre part, l’Instance Vérité et Dignité censée établir les responsabilités des exactions commises par le régime politique à partir des années de l’indépendance, n’a vu le jour qu’en mai 2014, soit plus de trois ans après le départ de Ben Ali. De sur­croît, cette institution présidée par une ancienne militante des droits de l’Homme, Sihem Ben Sédrine, fait l’objet d’une campagne de presse visant à la discréditer et l’instance a enregistré quelques démissions en son sein.

Par conséquent, les processus qui reposent, aujourd’hui, sur la recherche de compromis entre des partenaires politiques aux conceptions de la société largement antagoniques et aux mentalités très différentes sont vulnérables. Ils sont, d’une part, marqués par des accommodements aux contours très imprécis, et d’autre part, ne sont pas à l’abri d’un évènement déstabilisateur comme l’assassinat d’un leader politique ou une attaque terroriste d’envergure qui risque alors de mettre en péril ce processus censé déboucher sur l’instauration d’un régime démocratique. Et ce qui ressort des années de transition, c’est que la citoyenneté, la démocratie ne sont pas les valeurs communément partagées par tous les Tunisiens[35]Violences verbales et discours d’intolérance se déploient dans l’enceinte même de l’ANC et sur les plateaux de télévisions et les ..., et pour cause ; la culture démocratique n’a jamais eu une profondeur historique ni une assise sociale dans le pays. (Chouikha, Gobe, 2009). Et de surcroit, l’environnement géopolitique de la Tunisie n’est pas propice à l’avènement d’institutions démocratiques et à la propagation d’une culture démocratique ; la situation en Libye, les évènements en Égypte,… en sont une illustration.

Le bon fonctionnement du dispositif actuel exige donc un minimum de confiance réciproque entre les différents acteurs du processus de transition et entre les gouvernants et les gouvernés. Dans le cas contraire, les risques sont grands pour que cette situation favorise un climat de suspicion et de méfiance réciproque et, dans le cas extrême, nous plonge dans une violence polymorphe. Par conséquent, cette transition – insolite et singulière – peut avoir deux effets, foncièrement contradictoires. Elle peut soit déboucher sur des situations totalement nouvelles, caractérisées par un regain de créativité, d’intelligence, d’imagination en vue d’esquisser un nouveau paysage médiatique réellement indépendant, transparent et démocratique, soit, tout simplement, renouer avec les mêmes pratiques et les mêmes schèmes que ceux qui avaient cours avant le 14 janvier 2011. Et dans ce cas, précisément, nous aurions connu une période d’« éclaircie » politico médiatique de plus[36]CF, dans cette contribution, I parag A p.4 « Les éclaircies politico-médiatiques ». Mais aussi, Larbi Chouikha. Et si ce n’était qu’une ....

Notes   [ + ]

1. La question de la délimitation de la notion d’espace public dans le monde arabe demeure très problématique et sous analysée encore. Dans notre acception, l’« espace public » demeure donc très général et polysémique à la fois. Il peut également renvoyer à une « sphère publique » dont les acteurs communiquent entre eux par le biais des réseaux sociaux numériques et des chaînes satellitaires.
2. Par « société civile », nous entendons, principalement, les ONG de défense de la liberté d’expression, les organisations professionnelles des médias et des journalistes et les formes de mobilisations qu’elles induisent, selon les cas.
3. L’Article 8 : « Les libertés d’opinion, d’expression, de presse, de publication, de réunion et d’association sont garanties et exercées dans les conditions définies par la loi. Le droit syndical est garanti ».
4. Chouikha L (1995), Propriétés et particularités du champ politico-journalistique en Tunisie, Revue NAQD Revue d’études et de critique sociale n°8/9, Alger, Algérie, septembre 1995, consacré aux: Médias, communication et sociétés.
5. Nous empruntons l’idée du code, à la sociolinguistique, mais sans réduire celui-ci au seul usage de la langue. Le code renvoie ainsi dans notre cas à un type de relations au monde extérieur et à l’autorité publique régi par un savoir-faire, par des tactiques et des manières de faire que déploient des individus dans cet espace public. Les usages du code sont régis par les situations de communication.
6. Exemple de l’hebdomadaire indépendant Erraï (L’opinion) qui fut le creuset de toutes les expressions et revendications démocratiques pendant les années 1977 à 1987, son directeur avait décidé – unilatéralement -d’interrompre la publication de son journal une dizaine de jours après l’arrivée de Ben Ali au pouvoir.
7. Ce fut le cas d’un magazine de télévision « 7/7 » dont sa propriétaire, Souhayr Belhassen, fut acculée à le saborder peu après les élections présidentielles d’octobre 1999. Les ressources publicitaires provenant des entreprises publiques et privées s’étaient – subitement – taries. Selon la propriétaire, « le journal avait été sanctionné pour sa manière dont il avait couvert la campagne électorale présidentielle de 1999 ».
8. Pour couper court à toute velléité d’autonomie, Bourguiba ordonna l’arrêt de ce processus provoquant ainsi des affrontements sanglants contre les manifestants et l’arrestation des dirigeants syndicalistes le jour de la grève générale du 26 janvier 1978, plus connu sous le nom de « jeudi noir »
9. Le 8 juin 1970, Bourguiba tirait les leçons de l’échec de cette expérience en ces termes : « l’expérience vient de démontrer que la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul responsable, aussi intègre et aussi dévoué soit-il, comporte des risques. Un homme est toujours faible et peut se tromper ». Cette thématique sera ressassée et utilisée par le « leader » à chaque fois que l’Etat et ses institutions traversent une grave crise de légitimation
10. Qui intervient une année après l’attaque armée contre la ville minière de Gafsa par un groupe de jeunes, désœuvrés, armés, venus de Libye.
11. A titre d’exemple, les trois premiers mois qui avaient succédé à la « déposition » de Bourguiba en novembre 1987, furent riches et instructifs dans le monde de la presse et de l’information. Le journal pro gouvernemental La Presse de Tunisie publiait chaque jour pendant cette période, des articles de lecteurs portant sur leurs attentes et critiques du système politique incarné par Bourguiba. Malheureusement, cette production d’articles n’a fait l’objet d’aucune analyse scientifique.
12. Pierre Bourdieu (1980), Questions de sociologie, Les Editions de Minuit, Paris, p.136.
13. Que le politologue Michel Camau, définit comme « celle de la légitimation de la domination par association du pouvoir, détenteur des moyens de coercition, à un ensemble de symboles, normes et valeurs transcendants les conflits », p.13 in, l’introduction à l’ouvrage collectif : Tunisie au Présent. Une modernité au-dessus de tout soupçon ? Ed du CNRS, Paris, 1987.
14. Les mines de phosphate de Gafsa (sud-ouest de la Tunisie) constituent l’une des premières richesses du pays. Et pourtant cette région compte parmi les plus pauvres de la Tunisie. Dès 2008, les citoyens sont descendus dans la rue pour protester contre la misère qui sévit dans leur région. Leur mouvement de mobilisation perdure encore (Chouikha, Geisser, 2010).
15. Choukri Hamed (2012), La rue comme espace de mobilisation, p. 800, voir Bibliographie
16. Structure de contrôle des médias du temps de l’ex Président Ben Ali
17. L’ancienne agence de communication gouvernementale de l’ex Président Ben Ali. Elle sera dissoute par décret n°3292 du Chef du gouvernement en date du 18 décembre 2012 (Journal Officiel de la République Tunisienne – JORT)
18. Il convient de noter que la seule école publique de formation des journalistes : l’Institut de Presse et des sciences de l’information l’IPSI, était directement régentée par le Directeur de la communication présidentielle de Ben Ali. La désignation des directeurs de l’IPSI lui était dévolue.
19. Destinée à rédiger une nouvelle Constitution pour le pays.
20. Une coalition au pouvoir constituée au lendemain des élections du 23 octobre 2011 formée essentiellement du mouvement islamiste Ennahdha et de ses deux alliés « laïcs » de moindre importance numérique, le Congrès pour la République (CPR) et le parti Ettakatol,
21. Le bilan de son action est consigné dans le Rapport général de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (INRIC). État des lieux et voies des réformes, septembre 2012. (Cf. www.inric.tn)
22. Son action a été appréciée par plusieurs organisations internationales, telle que l’Union  Européenne http://www.europarl.europa.eu/meetdocs/2009_2014/documents/dmag/dv/dmag20120125_12_/dmag20120125_12_fr.pdf, etc. Les rapports de l’ISIE figurent sur son site, (www.isie.tn)
23. Le texte du décret-loi n°27 en date du 18 avril 2011 qui porte sur la création de l’Instance Supérieure Indépendante pour les Élection (ISIE), stipule que celle-ci est la seule institution publique qui veille au bon déroulement des élections, et son mandat ne commence à s’exercer réellement le 1er octobre, jusqu’à la proclamation définitive des résultats, le 24 octobre 2011, normalement (Article 1er).
24. La dissolution juridique de l’ISIE ne sera effective qu’après l’élection des nouveaux membres de l’ISIE par l’ANC.
25. Cf, communiqué du 06 juillet 2012 (traduction française) http://www.inric.tn/fr/index.php?option=com_content&view=category&layout=blog&id=46&Itemid=154, dernière visite : le 16/08/2013
26. Pourtant, le décret-loi n° 2011-10 du 2 mars 2011 qui constitue l’acte de naissance de l’INRIC, l’énonce explicitement dans ses mandats.
27. Cf, le communiqué du Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT) appelant à la grève générale en date du 14 octobre 2012
28. http://www.liberation.fr/medias/2013/05/15/la-tunisie-entame-son-printemps-mediatique_903167
29. La page officielle Facebook de la présidence du gouvernement (www.facebook.com/PMTunisie). http://www.tunisiait.com/article.php?article=14139#.UwMSKJseqDV
30. Cf, retombée de presse sur le premier rapport de l’Observatoire sur la déontologie pour la presse écrite de l’année 2013. http://www.leconomistemaghrebin.com/2014/01/20/salut-medias-passion-metier/
31. Rapport spécial : Les conseils de rédaction dans la presse publique tunisienne. Expériences et défis, publié par l’Observatoire du Centre de Tunis pour la Liberté de la Presse. Septembre 2013, http://www.ctlj.org/index.php/fr/rapports
32. Cf, La HAICA dans la tourmente politico-médiatique, p.97, Chouikha, 2015.
33. http://www.liberation.fr/medias/2013/05/15/la-tunisie-entame-son-printemps-mediatique_903167( dernière visite, le 16/08/2013)
34. « Radios privées. Comment éviter l’anarchie ? », in Leaders N°29, Octobre 2013.
35. Violences verbales et discours d’intolérance se déploient dans l’enceinte même de l’ANC et sur les plateaux de télévisions et les manifestations d’incivilité, de défis aux institutions étatiques et publiques…, sont loin d’être circonscrites.
36. CF, dans cette contribution, I parag A p.4 « Les éclaircies politico-médiatiques ». Mais aussi, Larbi Chouikha. Et si ce n’était qu’une éclaircie de plus…. ? In, La Presse de Tunisie, Hors-série, « Médias en Tunisie : Libres mais jusqu’à quand ? ». Tunis, mai 2012.


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Pour citer cette article

, "Médias et transition en Tunisie : de la configuration étatiste à l’amorce d’un processus de désétatisation de l’information", REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 22 octobre 2016, consulté le 26 September 2017. URL: http://www.refsicom.org/141