Technologies de l’information et de la communication, développement et démocratie en Afrique

Résumés

Les technologies de l’information sont au cœur de la démocratie et donc du développement. Cette vague n’épargne pas les acteurs africains, les gouvernants essayant d’orienter les populations et des populations qui s’en saisissent pour contrôler les gouvernants et exprimer leurs opinions. Tout ceci, est bien entendu à inscrire dans un contexte de dénuement mais aussi d’inventivité. L’Afrique devient donc, sur le plan scientifique, un territoire pertinent, à observer. Mais au-delà de ces usages la question fondamentale reste celle de la démocratie autrement dit, quelle démocratie et quel développement pour l’Afrique ?
Information technologies are central to democracy and therefore development. They also affect African actors. The governments try to lead populations and populations use technologies to control them and to express their opinions. All this is to be included in the context of poverty but also of inventiveness. Africa becomes, in scientific terms, a relevant territory, to observe. But apart from the question of the purpose, the main question is that what democracy and what development for Africa?

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Texte intégral

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Cette étude vise à analyser les pratiques des publics en matière de TIC pour le développement social et se base sur l’analyse d’expériences diverses liées aux pratiques démocratiques, allant des outils les plus simples comme la photo aux plus complexes comme les nouveaux médias en passant par la radio et la vidéo communautaire. Il s’agit donc d’une analyse patiente visant à décrypter les points forts et les points faibles, les usages classiques et inédits, les conditions optimales de leur utilisation, les facteurs favorisant leur succès. Un regard sur l’évolution des usages et des pratiques permet de mieux saisir les différences contextuelles et de révéler les stratégies d’adaptation et, ou d’appropriations particulières voire d’usages inattendues. Quels sont les facteurs qui concourent à la réussite des objectifs de développement ? Voilà en substance la question centrale de cette étude. La démarche adoptée est fondée sur l’observation et l’analyse des pratiques, des enjeux, logiques et stratégies.

Approche du développement

Le concept de développement rappelle le mouvement naturel des êtres vivants, à l’instar d’une graine qui se développe et réalise toutes ses potentialités en devenant un grand arbre. Cette métaphore permet d’exprimer une idée complexe à partir d’images fortement enracinées dans la vie de tous. Si cette analogie entre le développement et la nature permet de lier un phénomène social à un phénomène naturel, en faisant comme si ce qui est vrai dans un cas l’est dans l’autre, elle revêt un sens encore plus profond. Elle suggère l’idée que le développement s’entretient et qu’il n’est possible qu’en milieu favorable. Pourtant, force est de constater que cette analogie évacue les conditions historiques également susceptible d’expliquer ce qui apparaît comme l’avance des uns et le retard des autres. En effet, l’idée sous-jacente ici est que ce qui s’est passé en Europe entre le XVIIIe et le XIXe siècle doit nécessairement se reproduire partout. Toutefois, malgré sa linéarité apparente, le développement reste un phénomène complexe. Pour souligner cette complexité, le philosophe congolais Nkombe Oleko[1]Nkombe Oleko, Axiomatique du développement, Nouvelles Rationalités Africaines, Louvain la neuve, 1986. utilise la métaphore de la graine. La graine, dit-il, possède en elle tout ce qu’il lui faut pour devenir une plante. Mais une fois enfouie dans le sol, elle entre en dialogue avec le milieu minéral ; et plus tard lorsqu’elle éclot, elle entre en contact avec le milieu aérien. A tout moment, la graine comme la plante doit lutter contre tout prédateur, tout ennemi extérieur qui viendrait anéantir ses potentialités. Elle doit s’ouvrir pour puiser du milieu, les éléments nécessaires à sa survie, mais elle doit aussi se refermer pour se réorganiser, se transformer.

Au-delà de cette approche conceptuelle, on peut faire remonter le concept de développement à Ibn Khaldun (1332-1406) qui, dans un ouvrage intitulé Muqaddimah[2]Ibn Khaldun, Discours sur l’histoire universelle (traduit de l’arabe par Vincent Monteil), Commission libanaise pour la traduction des chefs ... fait appel à la notion de développement pour décrire les causes essentielles de transformation historique, causes qui selon lui résident dans la structure économique et sociale de la société. En effet, pour Ibn Khaldun, toute société globale est un ensemble structuré dont les déterminants sont l’économique, le politique et le culturel. La démocratie, considérée comme stade avancée de la société humaine est un des aspects du développement humain. De nombreux travaux vont ensuite se développer sur la question du développement en lien notamment avec l’information et la communication, du diffusionnisme à des approches plus critiques en passant par la communication participative.

La question devient d’ailleurs plus vive avec le développement des technologies de l’information qui précipitent le monde dans un tourbillon de vitesse et d’incertitude, faisant s’entrechoquer les cultures les plus éloignés. Derrière les éloges de la technologie et sa quasi idéalisation, le constat est que les contenus qu’elle véhicule ne peuvent être compris qu’en les replaçant dans une dynamique sociale, culturelle, économique, politique et stratégique.

La première difficulté est relative à la construction des savoirs. Elle est liée à la notion de conflit sociocognitif développée par les constructivistes ou à celle de représentation. En effet, ces derniers mettent en exergue le décalage qu’il peut y avoir aussi bien dans la formulation des problèmes ou des solutions que dans leur perception. La question de représentation est relative à la façon dont l’esprit perçoit, identifie et classe les informations qui lui parviennent.

La deuxième difficulté est liée à la volonté humaine. Certains la rapporteraient à la notion de bénéfice d’autres à celle d’intérêt ou de motivation, ce qui est sûr c’est que pour qu’il y ait changement, il faut que les hommes le veuillent. Le manque de volonté expose les systèmes de communication technologiques à une résistance de la part de ceux dont ils sont censés améliorer la vie.

La troisième difficulté est celle liée à la distance existant entre l’intention et l’action. La quatrième est à rattacher à la technologie elle-même ainsi qu’à ses limites. En effet, la plupart des discours nous disent ce qu’il est possible de réaliser avec les TIC, mais ce qui nous paraît important c’est d’en fixer les limites, de voir ce que les technologies ne peuvent pas faire. Ces limites sont liées à la nature des technologies, à leur fonctionnement.

Le raccourci technologique est donc un leurre car la technique n’est pas seulement un entrelacement de matériau (vis, chaîne, barres, boîtier…), elle est aussi l’ensemble des relations des hommes, des outils et de l’environnement à l’occasion du processus de production et de consommation.

La suite logique en est que la démocratie par les TIC n’a que très peu de chance de se voir réalisée. Si la technique doit servir à accélérer la démocratie, nous devons avoir à l’esprit que la démocratie n’est pas une révolution qui se coupe du passé. Il existe une mémoire des pratiques démocratiques.

La société de l’information n’est pas forcément aussi idyllique que nous l’imaginons. Elle est aussi une société de surveillance généralisée, dans la mesure où les nouvelles technologies créent des outils de contrôle. Elle est une société par classification, travail pouvant favoriser l’émergence d’une société de surveillance technologique et donc antidémocratique.

C’est parce que nous ne nous posons pas les bonnes questions que la société de l’information est dictature. Dictature de la technique, dictature du discours techniciste, dictature de la rationalité technique. La technologie n’est pas neutre, elle est porteuse d’une vision « occidentalocentriste » du monde. Au-delà de l’imposition du modèle occidental, il est intéressant de voir comment la société de l’information s’emploie à exclure les sociétés qui ne s’inscrivent pas dans le cadre de la modernité. Il ne serait pas exagéré de parler de mépris. Mépris de l’irrationnel, des savoirs, croyances et modes de pensée, des codes culturels et linguistiques des peuples marginalisés. Mais, communiquer ne serait-il pas aussi se mettre en relation avec le monde non visible, celui des « ancêtres » par exemple ?

Ne serait-ce pas manipuler les forces bénéfiques et maléfiques de la nature ?

Cette vision ne nous paraît pas crédible. Elle ne l’est pas parce que nous nous situons dans un cadre régi par la rationalité moderne, par le savoir scientifique. Parler de communication avec la nature, c’est supposer que celle-ci est animée de forces conscientes, ce qui relève de l’irrationnel que nous avons d’ailleurs tendance à associer à l’immaturité et à la primitivité. En ignorant qu’il y a une forme de rationalité dans toute forme de civilisation, nous étalons au grand jour notre incapacité à concevoir une vision différente. Nous dévoilons le fondement de notre supposée rationalité un amas de préjugés auxquels Montesquieu tenta de donner une caution pseudo-scientifique. La « lâcheté des peuples des climats chauds » qui les a rendu esclaves « le courage des peuples des climats froids » qui les a maintenus libres[3]Montesquieu, Charles-Louis de Secondat, L’Esprit des lois, 3 ème partie, Livre XVIII, Gallimard, Paris, 1958.. Quant à Lévy Brühl[4]Levy Bruhl, La mentalité primitive, Presses universitaires de France, Paris, 1922., il a échafaudé une théorie sur la distinction entre « l’homme occidental » doué de raison et les peuples et races non occidentaux enfermés dans le cycle de la répétition et du mythe. Pourtant, la raison n’est pas hellène (de nombreux philosophes égyptiens ayant été élèves d’Égyptiens et de Chaldéens). Il y a dans toute société à la fois une pensée rationnelle, technique et pratique. Mais le monde, à l’instar de l’homme qui n’utilise qu’une partie infime de son cerveau, n’utilise que « l’hémisphère occidental », laissant les autres zones dans l’hypertrophie la plus totale.

Eloignons-nous vite de la vision essentiellement technologique de l’information, de la domination du technique sur le non technique, de la rationalité moderne sur d’autres modes de vie ou de pensée.

Les technologies en question

L’histoire nous montre que beaucoup de produits technologiques et de pratiques ont été sous estimées ou pas pensées du tout. On peut évoquer le téléphone portable sur le plan des ventes, mais il y a aussi, surtout, ces usages courants en Afrique, en Amérique latine, qu’on n’avait jamais imaginées. C’est donc dans les usages et non dans les offres technologiques que se révèlent les « arts de faire ». La révolution arabe vient de montrer une fois de plus des possibilités insoupçonnées, conduisant à inscrire les TIC parmi les facteurs déterminant de cette révolution. Mais au-delà de l’usage simple, il s’agit de confrontations d’usages, ceux des opposants au régime (contrôle, verrouillage, identification, géo-localisation) et ceux des utilisateurs ordinaires, orientés vers la survie et l’amélioration de leur quotidien. C’est comme si, le pouvoir (technique ou politique) mettait en place des stratégies de conservation de ses positions dominantes tandis que l’individu tentait de les déjouer par des tactiques diverses. L’examen des applications des TIC dans le développement social et économique est riche d’enseignements. Il fait ressurgir la prépondérance de la culture, de l’environnement matériel, politique, économique et social dans lequel se situent ces projets. La question du lien social, du genre, de la télémédecine, de la réduction de la pauvreté, du développement agricole, de la liberté d’expression ou de la démocratie tout court, sont autant d’enjeux qui révèlent les stratégies individuelles et collectives des groupes confrontées à ces techniques souvent venues d’ailleurs. C’est donc la place de l’homme qui est évoquée ici. L’homme simple, ordinaire qui pour le cas de la Tunisie est symbolisé par Mohamed Bouazizi ou le bloggueur landa, celui qui choisit, calcule, se débrouille avec les moyens de bord pour adapter la technique à l’environnement dans lequel il vit. Cette socialisation de la technique s’accompagne d’une domestication dans la mesure où elle est parée de la culture locale. La question de la débrouillardise est un des points focaux de l’appropriation technologique dans les pays en développement. L’introduction de la culture locale à la radio, l’intervention des usages inédits de la téléphonie mobile à travers notamment ce qu’il est convenu d’appeler les cabines téléphoniques, l’apparition du radio surf et bien d’autres pratiques, sont autant d’exemples qui témoignent de la supériorité de l’homme sur la technique. Dans tous les cas, la question de départ garde toute sa pertinence. Comment utiliser au mieux les TIC au service de la démocratie ?

Cette question est d’autant importante que les technologies numériques sont un défi, un enjeu, un pari, certains auteurs, c’est le cas de Bonjawo[5]Jacques Bonjawo, Internet : Une chance pour l’Afrique, Paris, Khartala, 2002., ajoutent d’ailleurs, qu’elles sont les outils de la dernière chance. Elles « permettent le saut d’étape », saut bien connu sous le terme anglo-saxon de « leapfroging ». Mais, le pari, nous rappelle Ellul[6]Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette, Paris, 1988., est l’attestation de l’audace, c’est aussi, l’affirmation que l’on prend des risques. Des risques pour soi, pour les autres, pour la société. La technologie n’assure donc pas forcément le bonheur de l’humanité. Elle est aussi un risque que les populations bénéficiaires mesurent avec clairvoyance. Sur le plan théorique, notre posture est donc à inscrire dans le cadre de la communication pour le développement, une vision critique éloignée de la toute-puissance des technologies.

Les TIC favorisent-elles la démocratie ?

Du grec Dêmos, peuple, et kratos, pouvoir la démocratie signifie « gouvernement du peuple par le peuple ». Plus concrètement régime dans lequel tous les citoyens possèdent à l’égard du pouvoir un droit de participation (vote) et un droit de contestation (liberté d’opposition). Une société démocratique suppose le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture. C’est donc au regard des contestations multiples relayées par les TIC que l’idée d’une technologie de l’information et de la communication « démocratisante » s’est affirmée. Elle implique que la liberté d’expression vaut non seulement pour les informations et les idées accueillies avec faveur mais aussi celles qui heurtent, choquent et inquiètent l’État ou une fraction de la population (Kiyindou, 2007). La liberté d’expression constitue donc l’un des fondements essentiels d’une société démocratique, l’une des conditions primordiales de son progrès et de l’épanouissement de chacun. Pour beaucoup, la cyberdémocratie est l’aboutissement évolutif et organique de l’intelligence collective vers un idéal démocratique planétaire implanté par les technologies de l’information. Ainsi, malgré de nombreux écueils, on assiste, dans les pays du Sud, à la multiplication d’initiatives visant cet objectif. En ouvrant leurs données, les gouvernements affichent leur volonté de faciliter le processus décisionnaire : les parlementaires, les organisations de la société civique, les décideurs et les citoyens ont ainsi une vision précise de la situation dans chaque domaine et des progrès à réaliser. « Les décisions qui doivent être prises seront plus pertinentes et adaptées aux besoins des citoyens puisque prises en connaissance de cause » affirmait le ministre kenyan… Depuis la mise en place de l’« Open Government Initiative  » par le président américain Barack Obama, ce modèle de gestion de données institutionnelles est  en  passe  de s’universaliser  au  niveau  mondial. À travers le  rapport « E-government Survey »  de  2012, les Nations-Unies se sont empressées de recommander en effet à ses 197 pays membre d’appliquer le principe de l’« E-gouvernement » pour la centralisation de  leurs informations autour d’une plateforme intégrant l’ensemble de leurs services numériques. L’enjeu est de taille puisque cette initiative est basée sur les idéaux de transparence, de participation, de collaboration, d’ouverture, de démocratie, d’efficacité et d’efficience dans l’action gouvernementale. recommandent à tous les États du monde. Malgré la fracture numérique encore très largement d’actualité, plusieurs États africains proposent une plateforme organisant leurs données de façon à en faciliter l’accès à tous.

Nouveaux espaces d’expression démocratiques ?

Avec les nouvelles technologies, d’autres formes d’expressions émergent. Elles n’émanent pas du travail parlementaire, mais de la révolution numérique, de la mutation des télécommunications…

Rappelons tout de même que, les blogs, forums et sites Internet ne sont pas les premiers à favoriser l’expression démocratique. Sans aller jusqu’à évoquer l’arbre à palabre, la place du marché, on peut citer dans le cadre strict des TIC, l’exemple de la radio. En effet, à travers les forums et les clubs radio, celle-ci a constitué un important espace d’expression libre. Les TIC ne viennent donc que s’ajouter à une série d’autres espaces, souvent plus en phase avec le système culturel (Kiyindou, 1999). Les réseaux sociaux, en facilitant l’expression de tous favorisent l’éveil des consciences militantes. L’avantage de l’expression par les TIC est qu’elles offrent la possibilité de garder l’anonymat et de partager ses expériences, ses espoirs et ses doutes avec des partenaires distants. On trouve aujourd’hui des sites, des blogs, des forums et d’autres dispositifs qui prônent la libre parole des populations, qui se positionnent comme contrepoids de la parole du pouvoir politique. Dans l’ensemble, ces espaces essaient d’aborder des sujets proches du peuple tout en lui laissant la parole. La proximité que nous observons ici va au delà de l’acception journalistique qui se formalise à travers la notion du mort kilométrique. Elle apparaît plutôt comme une affinité non seulement avec l’information elle-même mais aussi avec la forme.

De la multiplication des sites Internet

On trouve aujourd’hui sur Internet, de nombreux sites qui se veulent l’écho des populations du Sud. C’est, en gros, leur parole qui y est relayée, leur regard, leurs préoccupations. Le contenu reflète souvent le langage courant. Il peut être cru, mais puisant largement dans le parler populaire. Les proverbes, les citations y sont légions. L’observation des noms fait apparaître un réel désir de recherche ou d’affirmation identitaire. Ils ont en outre pour beaucoup d’entre eux une signification très profonde, rappelant soit la tradition, soit l’historiographie du pays. En effet, la démocratie c’est aussi la possibilité laissée à l’autre d’exprimer son identité, c’est d’ailleurs la perspective de la convention sur la diversité culturelle signée à l’Unesco le 20 octobre 2005. Au delà des acteurs, la reconnaissance de toutes les formes d’expression participent à la liberté d’expression dans la mesure où l’espace démocratique se veut non exclusive. Les dirigeants des partis, en tant que principaux vecteurs des idées politiques, jouent un rôle prépondérant dans l’expression. Les sites leur font souvent référence. Mais l’expression démocratique se fait aussi autour d’un certain nombre d’éléments graphiques : le drapeau, le tamtam, l’arbre, les amulettes, la case, la femme, la statuette, la calebasse la carte de l’Afrique, le masque… On pourrait dire que les créateurs de sites reproduisent ici l’image qu’ils ont du pays ou en tout cas essaient de coller à celle de leur continent. Par le graphisme, les auteurs expriment à la fois leur identité et leurs aspirations politiques. Le site devient donc, de ce fait, un support d’affirmation politique. C’est le contrepoids de l’espace médiatique fortement occupé et régenté par le pouvoir politique.

En dehors de ces positionnements idéologiques, les sites africains commencent à se démarquer par l’interface graphique. Celle-ci permet de se distinguer des autres et donc de se rendre visible voire remarquable. En effet, à quoi servirait-il de s’exprimer si l’on n’est nullement entendu ? On est donc ici dans le jeu de la captation d’audience dans lequel interviennent les industries du référencement et dans lesquels les petits sites sont en position défavorables. Ce qui est certain, c’est que l’internaute doit pouvoir se repérer facilement dans cet espace en se servant des indicateurs qui font partie de sa vie quotidienne.

Le site Internet de la Fédération congolaise de la diaspora (http://www.fcd.ras.eu.org) présente une panoplie d’articles que l’on peut regrouper dans les rubriques cultures, économie, politiques… tel qu’on pourrait les trouver dans n’importe quel site. Ce qui est marquant par contre, c’est le ton affiché et cet effort de vouloir donner la parole au public à travers la mise en place des rubriques du genre : Opinion, Pétition, Lettre ouverte… A côté de ces rubriques, des titres fort évocateurs décorent la page d’accueil : Les nouveaux esclavagistes, Plainte pour détournements et recels, Arrestations extrajudiciaires par l’armée, Les disparus du beach …

De manière générale, ces espaces sont fortement marqués par les nombreuses blessures du pays : guerres fratricides, corruption, pauvreté, injustice sociale…autour desquelles se construisent la plupart des discours.

Les Weblogs comme espace démocratique

Le phénomène de Weblog a conduit à de nouvelles initiatives. Les projets de journalisme citoyen ou participatif débouchent sur des sites qui éditent, centralisent des informations d’individus, sorte de capteurs, qui proposent des articles, des images, de l’audio ou des vidéos. Chacun peut être témoin d’un fait, d’un événement, d’une action qu’elle peut présenter de manière spontanée et publier sous forme textuelle ou audiovisuelle. Cela est d’autant facile que les caméras vidéo se multiplient et que les téléphones portables permettent de réaliser des films exploitables sur l’Internet. Les internautes peuvent être témoins d’événements ou identifier des informations, des renseignements difficilement accessibles. Ces différentes initiatives permettent de s’opposer à la désinformation comme elle peut être source de désinformation ou de mésinformation. Ceci s’explique par le fait que la plupart des journalistes improvisés, n’ont ni la méthode, ni le recul nécessaire. Ils peuvent ainsi, facilement colporter la rumeur.

Quand les forums attirent les foules

A côté des sites ordinaires et des blogs, il y a une multiplication de forums dont certains sont spécialisés dans la vulgarisation du droit. En effet, l’accès au droit dans les pays du Sud est difficile et restreint, et cela pour de nombreuses raisons. Parmi elles, peut être citée la faible diffusion papier des ressources juridiques nationales, due, en partie, au manque de moyens matériels et financiers. Or, depuis une dizaine d’années, des projets de diffusion des ressources juridiques via Internet se développent, donnant ainsi un accès libre aux informations juridiques publiques. A côté de ces sites, des juristes, notamment ceux de la diaspora interviennent dans le débat public pour expliquer les points de droit. On trouvera ainsi sur Internet, de nombreuses mises au point d’avocats notamment sur les questions liées aux constitutions nationales, aux élections…Mais au-delà des aspects juridiques, les forums qui au départ ressemblaient plus à des défouloirs sont devenus des espaces où le plus souvent l’éthique l’emporte sur la passion. On peut par exemple suivre un étrange débat sur la mort d’un acteur important de la guerre dans tel ou tel autre pays, l’action d’une organisation non gouvernementale…

L’ère de la téléphonie mobile

Au-delà du lien social, le téléphone mobile s’est avéré un excellent outil de coordination et d’organisation des masses. De nombreux meeting sont ainsi organisés en s’appuyant sur ce moyen de communication à la fois très rapide et très ciblé. Mais le téléphone mobile est avant tout un moyen pour exister, être compris, pour participer à une relation sociale.

On peut toutefois se demander si le téléphone portable ne comporte pas aussi un plus grand contrôle social de la part des gouvernants. Au-delà des interceptions téléphoniques, l’analyse du trafic téléphonique et le contrôle des déplacements des personnes (grâce au fait que tout téléphone doit « s’accrocher » à un répétiteur du système localisé sur le territoire pour pouvoir fonctionner) constituent des instruments désormais indispensables pour les agences d’espionnage et pour les forces de polices du monde entier.

Le rôle des technologies de l’information dans l’expression démocratique des pays du Sud ne peut donc être compris qu’au regard de ce que sont réellement ces pays, c’est-à-dire des vastes ensembles où règnent des luttes d’influences, des acteurs plus puissants que d’autres et se reposant sur un système international complaisant, des ensembles où le sous-équipement informatique est de rigueur, ou le taux d’analphabétisme est élevé… L’autre aspect de la démocratie en Afrique concerne le non recours aux armes pour régler les litiges de façon délibérative. Les TIC peuvent-elles de ce fait être considérées comme des outils au service de la paix ?

TIC contre les conflits armés

Partant du fait que la communication est la base de la compréhension de l’autre et que c’est l’incompréhension associée à la recherche du pouvoir (culturel, économique, politique…) qui est à l’origine de la plupart des guerres, de nombreuses initiatives sont développées pour encourager le dialogue. Les TIC apparaissent ainsi comme des moyens extraordinaires pour favoriser la participation au débat démocratique et donc à la prévention des guerres. Mais l’usage des TIC pour la paix n’est pas à l’abri de la désinformation, arme incontournable dans la stratégie militaire. Dans de nombreux pays, des gouvernements, parties politiques ou factions militaires utilisent leurs sites Internet pour démentir des informations diffusées par les médias ou des organisations impliquées dans la défense des droits humains. De nombreux sites Web consacrés au Rwanda et au Burundi par exemple, apportent des informations fortement divergentes selon qu’ils veulent accréditer telle ou telle autre version du génocide. Mais avant d’utiliser les TIC pour lutter contre les conflits armés, il faut commencer par les comprendre. Dans bien des cas ceux-ci ont été ramenés, à tort, à des guerres tribales. En effet, une explication populaire veut que les différences culturelles soient fondamentalement responsables comme s’il y avait une propension innée des peuples du Sud à la guerre. Ces guerres apparaissent avec les mêmes causes alors qu’elles sont très différentes, les unes des autres. On peut en citer quelques unes : litiges sur la définition de la situation, sur les intérêts politiques, économiques, sur les valeurs culturelles, religieuses, idéologiques, sur l’identité collective…

L’insurrection maoïste lancée au Népal en 1996 peut être attribuée aux profonds griefs issus de la marginalisation systématique et de l’exclusion de certains groupes ethniques. Le conflit au Darfour peut s’expliquer par des raisons climatiques, elle a aussi été attisée par la présence d’importants gisements de pétrole sous le sol soudanais.

Nicolas Martin-Granel [MAR 98], à travers son analyse de la guerre du Congo Brazzaville, évoque l’utilisation excessive de la métaphore du feu pour marquer la puissance de destruction, au risque de donner l’impression que tout comme le feu, la guerre en Afrique est un phénomène naturel. En tous cas, la métaphore du feu apparaît dans plusieurs journaux : « Trois semaines après la chute de Kinshasa, Brazzaville s’embrase » (Libération, 9 juin 1997) ; « La rébellion de Kabila traverse le Zaïre comme un feu de brousse » (Libération, 12 juin 1997) ; « Le feu a gagné le Congo-Brazzaville et le Centrafrique voisin » (Le Monde 26 juin 1997) ; « Brazzaville s’est embrasée » (Le Monde 12 juillet 1997) ; « Les ex-colonies qui s’embrasent les unes après les autres » (Libération, 23 juin 1997) ; « Comme un feu de brousse, les conflits se propagent en Afrique centrale » (Courrier international, 19 juin 1997).

La compréhension des conflits en Afrique passe par leur mise en perspective. En effet, la connaissance du passé constitue un enjeu pour la connaissance des spécificités des cultures, des populations et des conflits qui les déchirent. Trois éléments au moins sont essentiels à la compréhension des conflits des pays du sud, à savoir l’histoire du monde, celle des pays du Sud et celle de chaque conflit.

A propos de l’histoire du monde, il convient de rappeler que de nombreux conflits sont une conséquence de la guerre froide, entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie. Pendant cette période, les grandes puissances se sont affrontées par pays interposés et le principal terrain d’affrontement a été le Sud. La guerre entre l’UNITA (Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola) de Jonas Savimbi et le MPLA (Mouvement populaire de libération de l’Angola) d’Antonio Agostino Neto en Angola en est une illustration. De même, pendant la guerre froide, le Zaïre (ou République Démocratique du Congo) a joué un rôle capital en Afrique centrale. Face à l’ennemi, l’unité était imposée dans la région. Avec la fin de cette « guerre », certains « hommes forts » comme Mobutu ont été « lâchés » par manque d’intérêt stratégique. L’histoire des pays du Sud, quant à elle, est marquée par l’esclavage, la colonisation, le découpage des continents… Le conflit libérien est une conséquence de l’esclavage. Pour comprendre ce qui se passe dans ce pays, il faut se rappeler que le Liberia a été créé par des esclaves affranchis venus s’installer sur les côtes du pays. Avec le soutien des États-Unis, ils fondent ainsi plusieurs colonies en soumettant par la force les populations africaines qui leur résistent. Créé en 1847, la République indépendante du Liberia, ou « terre de liberté », gardera un système politique déséquilibré entre les « américano-libériens » et les autochtones colonisés. Ce déséquilibre va précipiter le pays dans la guerre. Le conflit débute en 1980 quand Samuel Doe, « indigène », s’empare du pouvoir et massacre sur une plage -ce qui est hautement symbolique- une cinquantaine de hauts dignitaires « américano-libériens ». La colonisation et ses conséquences expliquent aussi de nombreuses guerres.

Dans beaucoup de pays du Sud, la cause principale du conflit interétatique réside essentiellement sur les délimitations de frontières, notamment sur la remise en cause de Berlin 1885. En effet, l’acte général de la Conférence de Berlin (26 février 1885) a institutionnalisé des frontières qui ont été tracées au mépris des réalités linguistiques, culturelles, religieuses, géographiques, politiques et sociologiques des peuples. Certains d’entre eux, jusque-là homogènes et unis, se sont retrouvés sous différentes autorités administratives tandis que d’autres, différents et quelquefois « ennemis héréditaires », ont été réunis dans un même ensemble administratif. Certains peuples physiquement et culturellement très proches ont été séparés alors que d’autres, sans frontières communes, ont été placés sous la même autorité administrative. Le cas le plus aberrant est l’annexion de l’enclave du Cabinda à l’Angola avec qui ce petit territoire n’a pas de frontières communes. Le conflit tchado-lybien, par exemple, entre dans ce cadre. En effet, en mai 1973, la Libye occupe la bande d’Aouzou, une bande de terre en territoire tchadien en rejetant les frontières issues des accords de Berlin, arguant d’un traité signé en 1935 par Laval et Mussolini. C’est le début de la guerre qui, on le sait, mobilisera les pays de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et nécessitera l’intervention de la France à travers ce qu’on a appelé « l’opération Epervier ». On peut citer d’autres conflits de ce genre, le conflit marocain du Sahara occidental, le conflit nigéro-camerounais au sujet de la presqu’île de Bakassi, le conflit angolais sur l’autodétermination de l’enclave du Cabinda…

Il n’est pas suffisamment affirmé que les différents conflits sont aussi des conséquences de multiples échecs sur le plan politique, social, économique, diplomatique voire des institutions internationales. Le génocide du Rwanda, par exemple, est l’aboutissement d’une série d’échecs diplomatiques répétés comme les sommets de Mwanza (Tanzanie 1990), de Gbadolité (Zaïre 1990), de Goma (Zaïre 1990), les accords de N’sele (Zaïre 1991), le sommet d’Arusha (Tanzanie 1992)… Difficile donc d’imaginer une quelconque efficacité des TIC dans le règlement des conflits sans tenir compte des paramètres précédemment évoqués. Le seul espoir réside dans la transparence possible à travers des dispositifs de vote, le déliement des langues avec l’apparition de nouveaux espaces d’expressions, l’assainissement des pratiques de gestion des fonds publiques.

Conclusion

L’observation de l’évolution des pratiques des TIC dans le processus démocratique fait apparaître, entre autres, la nécessité de valoriser les formes délibératives propres aux pays du Sud. La société de l’information ne devrait donc pas uniquement donner les recettes universelles de démocratie, mais elle devrait permettre d’interroger la mémoire qui nourrit la réalité culturelle et de dialoguer avec la complexité. La non prise en compte de cette mémoire entraîne la résistance farouche des sociétés, qui se refusent à subir les coûts énormes des stratégies et des programmes qui ont été incapables de les sortir de l’enlisement ou les enfoncent dans des conflits interminables. Nous ne pouvons toutefois pas fermer les yeux devant le développement des pratiques de journalisme citoyen ou de contournement des tactiques de confiscation de la démocratie par les pouvoirs dictatoriaux qui continuent à sévir dans le monde. Mais quel est le rapport de force. Les quelques révolutions réussies et fortement médiatisées ne sont-elles pas quelques petites exceptions dans un flot immense d’injustice et de bafouement des Droits de l’Homme ?

Notes   [ + ]

1. Nkombe Oleko, Axiomatique du développement, Nouvelles Rationalités Africaines, Louvain la neuve, 1986.
2. Ibn Khaldun, Discours sur l’histoire universelle (traduit de l’arabe par Vincent Monteil), Commission libanaise pour la traduction des chefs d’œuvre, Beyrouth, 1968.
3. Montesquieu, Charles-Louis de Secondat, L’Esprit des lois, 3 ème partie, Livre XVIII, Gallimard, Paris, 1958.
4. Levy Bruhl, La mentalité primitive, Presses universitaires de France, Paris, 1922.
5. Jacques Bonjawo, Internet : Une chance pour l’Afrique, Paris, Khartala, 2002.
6. Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette, Paris, 1988.


Pour citer cette article

, "Technologies de l’information et de la communication, développement et démocratie en Afrique", REFSICOM [en ligne], DOSSIER : Communication et changement, mis en ligne le 25 octobre 2016, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/129