Représentations et réception des politiques de développement durable en milieu urbain auprès d’un public étudiant au Maroc et en France

et

Résumés

Le développement durable étant un concept au cœur des sociétés postmodernes, il nous a semblé intéressant de mener une enquête auprès d’un public d’étudiants francophones de niveaux B1/B2 en France et M1, M2 au Maroc, sur leurs représentations et leurs usages des mesures engagées, le but étant de savoir comment ceux-ci évaluent les choix actuels. Cette étude concerne deux villes situées dans deux contextes socioculturels différents : l’une au sud du Maroc (Agadir), et l’autre au nord de la France (Lille).
Since sustainable development is a concept at the heart of postmodern societies, it seems interesting to start a research, among an audience of French speaking students of B1 and B2 levels in France along with M1 and M2 students in Morocco, about their representations and use of engaged measures; the objective is to know how these evaluate the actual choices. This study concerns two cities situated in two different sociocultural contexts: one of the cities in the south of Morocco (Agadir) and the other in the north of France (Lille).

Texte intégral

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Le Développement durable : un concept à repositionner ?

Dans les sociétés économiquement développées, la remise en cause des politiques de développement est née, dès la fin des années 1960, d’un constat alarmiste concernant l’impact destructeur des activités industrielles sur la nature. Le développement anarchique fondé sur  une économie de marché dans et pour une société de consommation voire de surconsommation, montrait ses limites et  il devenait urgent de protéger l’avenir d’une  planète qui montrait des signes alarmistes de surexploitation. Il s’avérait que le concept de Développement, qui ne s’était décliné jusqu’alors qu’en termes de dynamique  progressiste, revêtait aussi un sens négatif. Le modèle de croissance continue ne pouvait plus fonctionner seul. Le développement devait s’accompagner d’une pensée écologique pour éviter toute situation catastrophique irréversible. Désormais, il faudra résoudre l’équation du Développement et de l’écologie ; ce que les Anglo-Saxons allaient appeler « Sustainable Development” traduit par « Développement durable » dans les années 1980.

En 1987, le rapport Brundtland Notre Avenir à tous, de la Commission mondiale  sur l’environnement et le développement, en fixera la définition. Ainsi est reconnu durable tout « développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs.»

Le Développement durable est un concept postmoderne des sociétés industrielles qui participe de cette recherche de nouveaux modes de production et de consommation soucieux de préserver l’avenir

Le concept de Développement durable est un macro concept englobant, qui permet de revitaliser le concept de Développement en affirmant une volonté de réorienter positivement la  dynamique du Développement, loin de toute action destructrice pour l’avenir de la planète et des sociétés :

« Le développement durable se veut un processus de développement qui concilie l’écologique, l’économique  et le social  » (Dossier d’information pour Johannesburg, 2002, p2)

C’est la durée, en contrepoint de l’éphémère, de l’immédiatement consommable et jetable, et investie du potentiel du long terme,  qui construit l’image positive du Développement durable.

En France, la conscience écologique  date des années 1970, mais ne concernait essentiellement à l’époque, que la protection de la nature dans ce qu’elle avait de plus visible. Depuis, le concept s’est complexifié et s’est étendu à de très nombreux domaines qui s’en sont emparés comme un gage de qualité, au point que celui-ci peut apparaître  comme un concept fourre-tout, rendu flou par sa trop grande banalisation, englobant toutes les dimensions environnementales, éthico-sociales, économiques, philosophiques, politiques relayant et intégrant tout à la fois les concepts d’écologie, d’écodéveloppement, d’éco-responsable, de commerce éthique ou équitable….

L’exploitation  vampirique de ce concept, représentant à priori une démarche de qualité, présente le risque de le dénaturer en simple démarche marketing, le développement durable étant un concept devenu un slogan vendeur.

Toutefois, au Maroc, ce concept n’a fait son entrée que fin des années 90, ou plus exactement et de façon concrète en 1999.

Il importe de noter qu’en 1992 au Sommet de la Terre à Rio, le  discours royal à la tribune soulignait l’engagement du Maroc en faveur de l’environnement. Ce discours rappelait à l’assemblée des Chefs d’Etats présents que « l’environnement est un problème de civilisation et de foi et la nature, une créature divine confiée à la garde de l’homme, la seule espèce douée de conscience et de raison ».

En 2002, le Maroc a ratifié le Protocole de Kyoto et c’est dans ce contexte que  naîtra en 2005 l’Initiative Royale de Développement Humain (INDH) qui lancera un vaste programme de développement sur le plan national. La même année, verra le jour l’Agence de Développement Sociale (ADS). Elle a participé aux travaux d’élaboration du manuel de procédures de l’INDH (AGR) et à différentes rencontres nationales ou régionales, aux ateliers communaux  et diverses réunions d’échange et de concertation, de sélection des projets. Les représentants de l’ADS assistent à ces rencontres en tant que participants ou en tant que membres de comités de l’INDH : l’Agence est membre de 5 CRDH, 49 CPDH, 369 CLDH et 37 commissions techniques.

Depuis le 30 juillet 2009, le gouvernement marocain a placé la question de l’environnement au cœur de tout projet de développement.

Il est intéressant de souligner que le Développement durable au Maroc comme pays « sous-développé », semble opérer plutôt comme une approche qui accompagne le développement industriel et l’encadre pour en prévenir les menaces et les effets sur les ressources naturelles et la qualité de vie.

Des projets importants[1]La présentation de ces projets qui figurent dans la Charte Nationale de Développement Durable se trouve en Annexes de cet article. ont été conçus dans cette perspective, qui révèlent la double préoccupation des politiques de développement durable au Maroc à savoir la nécessité de sauvegarder l’environnement et de satisfaire aux impératifs écologiques.

État des lieux de la communication et des prestations des villes d’Agadir et Lille en matière de politique de Développement durable

Cas de Lille

Discours et pratiques : le choix volontariste et affiché d’une politique du Développement durable fondée sur une communication plurielle et une pédagogie pragmatique de l’exemple.

Lille s’est engagée dans le processus du Développement durable dès les années 90.  Lille est une des premières villes françaises à signer en 1994 la Charte d’Aalborg qui stipule que les villes « doivent intégrer les principes de la durabilité dans leurs politiques urbaines locales ». En 2000, signataire de l’Agenda 21, emblématique plan d’action de référence qui oriente les activités et décisions des collectivités territoriales en matière de Développement durable, Lille et sa région mènent une politique active d’information et d’action dans les 3 dimensions sociales, économiques et environnementales. Pour Lille, le Développement durable fonctionne comme un label de qualité qui fait partie des outils de gouvernance  afin de promouvoir une image attractive de la région et de sa capitale. Les actions et les projets de  développement durable sont un outil de dynamique permanente pour sensibiliser et créer une authentique culture écologique ancrée dans les pratiques au quotidien.

La communication officielle de la ville passe par ses actions pour  la ville et ses citadins, bien évidemment, mais se trouve aussi  bien relayée par les médias de la presse régionale (La Voix du Nord, Nord Eclair,…), les outils de communication interne de la métropole (Lille magazine, Lille métropole…) accessibles par internet et les supports publicitaires, directs ou indirects, telle la conception d’outils adhoc comme le Livret Eco citoyen  en 2002 par exemple ou la promotion itinérante par un infobus thématique, mais aussi la dimension recherche grâce à des colloques et des débats ainsi que la création de Labels spécifiques.

Ainsi par exemple, le numéro183 du journal A nous Lille (13-16 avril 2013),  qui titre sur le Développement durable, consacre le quart de son espace  au « green touch ». Il décrit les domaines du design, de l’architecture, de l’habitat, du commerce direct des AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne), de la ferme urbaine ….et présente de nombreux exemples de mise en œuvre de projets écologiques. Il titre Lille, ville durable, tout un article dédié aux actions municipales en direction du grand public, suite à la nomination de Lille « Capitale de la biodiversité » en 2012 : ateliers de fabrication de nichoirs, de plantations, d’implantation de ruches d’abeille, marché du développement durable présentant les dernières créations, tout en associant et  responsabilisant le  public jeune.

Il s’agit pour la ville de Lille de pratiquer une communication permanente, par des panneaux publicitaires, des flyers, des cartes postales (Annexe3), des encarts dans les journaux, des spots télé ou radio locales (TV grand Lille et Radio bleue, notamment ), de l’événementiel…mais surtout de développer une pédagogie des bonnes pratiques par l’exemple, en exploitant tout événement public pour expliquer et sensibiliser toute la population au développement durable. La politique de communication de la ville de Lille cible aussi bien les macro que les micro-activités, afin de modifier progressivement les habitudes et d’intégrer le développement durable dans l’art de vivre au quotidien.

Dimension environnementale

La dimension environnementale semble la plus visible. En effet, au niveau macro, le paysage urbain de Lille s’est déjà bien modifié. Ainsi, outre la multiplication des transports en commun avec un Pass ou ticket unique pour le bus, tramway et métro (continuité du réseau de transport urbain),  l’adoption des vélos en libre service V’Lille a entrainé la création de pistes cyclables clairement identifiées avec des règles de circulation nouvelles et un maillage serré de stations de vélos en libre service. Malgré quelques problèmes techniques récurrents, V’Lille est une mesure emblématique du Développement durable qui a beaucoup d’adeptes : 3 millions de locations par an. Son usage simple et bon marché contribue au développement de la politique écologique. Il vient d’être complété par 150 vélos électriques et en cette fin mai, des voitures électriques en libre service viennent faire leur apparition dans des parkings dédiés. Vélos et voitures électriques en libre service sont des mesures populaires qui font florès et sont donc progressivement adoptées par nombre de communes environnantes.

De plus, la volonté de réduire l’impact des voitures individuelles a conduit à rendre le centre ville aux piétons et donc à créer un nouveau plan de circulation beaucoup plus contraignant pour les automobilistes, avec des zones de contact piétons-voitures, à très faible vitesse (30kms)

Quant à la sensibilisation aux micro-activités favorisant l’environnement, les initiatives sont nombreuses. Le mensuel Lille magazine, comprend une rubrique intitulée Pratique consacrée chaque mois à des activités de développement durable, expliquées d’une manière ludique et pédagogique à destination d’un public d’adultes et d’enfants. Ainsi le N°89 de février 2013 qui recommande de « recycler plutôt que jeter » informe sur toutes les possibilités de consommer autrement en recyclant, échangeant, donnant, réparant …

L’habitat durable constitue aussi un des vecteurs de la promotion écologique avec le choix de favoriser les concepts d’habitat à énergie passive et l’usage de plus en plus répandu d’une architecture fondée sur le bois, issu de la filière bois respectueuse de l’environnement, comme matériau noble intégrant l’urbanisme urbain.

Les économies d’énergie et la recherche d’énergies nouvelles représentent, en effet, un secteur important du Développement durable. La ville de Lille exploite les événements culturels tels Lille 3000 en 2012, pour vulgariser la recherche scientifique en la matière et présenter des expérimentations d’énergies autres telle la bioénergie ; ainsi par exemple l’exposition interactive Bio-Energie à la Gare Saint Sauveur démontrant l’énergie par les algues dans des situations concrètes et les expériences permanentes ouvertes au public au Parc  Jean baptiste Lebas, en plein centre de Lille. Le traitement écologique de l’eau et les techniques d’économie bénéficient aussi d’une très bonne couverture médiatique à vocation pédagogique.

De même le traitement des déchets par tri sélectif et recyclage, qui permet de réduire le gaspillage des ressources naturelles et de créer des emplois, a constitué une des premières mesures phares du développement durable. Il faut mentionner que dans la région Nord, c’est par l’architecture que le processus de recyclage a intégré les pratiques quotidiennes ;  cette région, suite à la désindustrialisation des années 1970, a réhabilité une partie de son patrimoine industriel en convertissant des usines sinistrées ou en friches, en logements ou locaux commerciaux de qualité, esthétiques et confortables, préservant ainsi l’identité du paysage architectural urbain.

Dimension sociale

La dimension sociale se décline essentiellement sur le mode de la solidarité : une politique sociale qui essaie de réinsérer dans le tissu social les exclus du système par des mesures d’hygiène ou de valorisation d’initiatives, notamment en direction des handicapés et des sans abris. Mais cette dimension sociale bénéficie d’une couverture médiatique plus discrète.

Dimension économique

Quant à la dimension économique  elle concerne essentiellement les marchés publics et les collectivités locales. Ainsi la filière bois a été privilégiée dans les choix architecturaux des bâtiments publics, ainsi que la réduction de la pollution lumineuse par de nouveaux éclairages publics à basse consommation et l’option d’une place grandissante de l’agriculture biologique dans les restaurations collectives (menus bio dans les cantines des écoles et des établissements publics).

Au niveau de la consommation personnelle des ménages, par exemple la promotion des produits du commerce équitable passe davantage par de l’information commerciale, et dans la promotion des AMAP qui permettent aux producteurs locaux d’une agriculture biologique d’instaurer une filière directe de vente entre le producteur et le consommateur, loin de l’agro-industrie et des circuits des supermarchés à intermédiaires multiples et à coefficient carbone souvent élevé.

Ainsi pour la municipalité lilloise, il ne s’agit pas simplement d’informer mais d’une volonté permanente de former au développement durable pour construire une authentique culture écologique  au quotidien, pour induire une nouvelle forme de sociabilité et de rapport au monde et à la ville, d’où la collaboration étroite avec les écoles pour associer les enfants aux initiatives et aux projets du développement durable avec des supports ludiques adaptés (bandes dessinées, schémas, dessins, jeux…) et construire ainsi, dès l’enfance, une conscience citoyenne responsable.

Cas d’AGADIR

Le développement durable : un choix stratégique en demande d’une communication efficace.

La ville d’Agadir a fait du Développement durable un choix stratégique depuis les années 90. La campagne lancée en 2005 « ville sans bidonville » fut un signe important qui révélait l’engagement des responsables officiels dans un processus hygiénique du territoire urbain de cette ville. Inscrites dans l’esprit de l’Agenda 21, les politiques de Développement durable orientent ainsi les actions et les programmes des autorités et de la société civile.

Après le premier séminaire tenu il y a presque un an, les deuxièmes consultations relatives à l’Agenda 21 au niveau local ont eu lieu à Agadir le jeudi 21 mai 2004, portant sur le programme initié par le PNUD et le ministère en charge de l’Aménagement du territoire. L’objectif de cette rencontre était de « présenter le nouveau pacte urbain d’Agadir et de valider les propositions des groupes de travail. »[2]L’économiste, N° 1773 du 21/05/2004. Il importe de rappeler que trois axes majeurs ont été définis à savoir “l’intégration urbaine et sociale des quartiers d’habitat sous-équipé”, “le tourisme développement durable” et “l’amélioration de la qualité des services urbains et du cadre de vie”.

En témoignent le réaménagement de la corniche d’Agadir depuis 2009, la création d’espaces de sports et des centres d’animation dans les quartiers, la lutte contre l’usage illégal du territoire public, notamment les paravents des cafés. S’inscrit dans la même perspective la chasse au « plastique noir» lancée en 2010-2011.

Dans le même ordre d’idées, des campagnes de sensibilisation et d’information ont été organisées pour faire se fédérer les citoyens autour de cette nouvelle vision qu’apporte le Développement durable en tant que concept et pratique.

Le Colloque International Méditerranéen a organisé sa deuxième édition à Agadir à partir du 14 Avril 2011. La thématique de cette édition fut « le Développement Durable à l’épreuve des Energies Renouvelables » avec la participation de l’université Ibn Zohr et l’Institut Français. Un atelier doctoral était organisé en faveur des doctorants. L’objectif en était d’aider ces « jeunes chercheurs » à rédiger des articles publiables en se basant sur leurs thèses.

S’est associée à ce travail de façon permanente l’université privée à travers l’organisation de colloques interrogeant la Responsabilité Sociale de l’Entreprise et le Développement durable, en l’occurrence celui tenu en décembre 2012 à Agadir à Universiapolis.

Agadir communique sur son développement en recourant surtout aux médias notamment la télévision, la radio locale arabophone et amazighophone mais aussi en s’appuyant sur les panneaux publicitaires publics et le bouche à oreille. Il convient de souligner que les outils écrits et électroniques semblent n’avoir qu’une place négligeable. On peut citer le site www.lejardindejacky.

De même,  les événements organisés par les étudiants universitaires, sous l’encadrement de leurs enseignants, fonctionnent aussi comme une modalité d’informations et de communication.

Face à son expansion urbanistique, Agadir semble toutefois n’accorder qu’un intérêt minime à l’espace vert. Ainsi, le béton armé prend-il d’année en année de l’ampleur et l’environnement vert s’en trouve affecté. Par ailleurs, la voiture individuelle devient un choix concurrentiel, d’où le constat d’une crise de parkings pour les voitures. La politique de développement local n’adopte pas une approche systémique qui placerait les priorités écologiques  des territoires et du logement au même niveau que celles qui concernent la qualité des services et le cadre de vie. Il est à souligner aussi que le Développement durable est fortement orienté vers le secteur du tourisme : tout récemment, des centaines d’habitats jugés « insalubres » à Anza et d’autres longeant la côte Atlantique vers Taghazoute ont été démolis et remplacés par des projets touristiques.

Positionnement des étudiants par rapport au développement durable

 Pour un Développement de proximité à Lille :

Face à la politique offensive de la municipalité lilloise en matière de développement durable, quel est le positionnement des étudiants internationaux ?

L’enquête menée par questionnaires et débats auprès d’un public de doctorants étrangers (12), et d’étudiants internationaux (19) de niveau B1 et B2, révèle que seules les mesures phares les plus visibles sont repérées par ces étudiants qui mesurent, dans une logique comparatiste,  les dispositifs lillois à l’aune de leur propre expérience des choix écologiques de leur pays. Par ailleurs, ces étudiants sont moins sensibles aux campagnes de communication qu’aux pratiques et à l’expérimentation personnelle et pragmatique au quotidien. L’offre concrète et les actions observables qui les concernent directement, et qui sont faciles à mettre en oeuvre, constituent la base de leur jugement plus que les discours ou les projets. Leurs sources d’information se limitent à la lecture des journaux municipaux et des affiches en ville ainsi que des informations transmises par des professionnels ou des amis.

La dimension environnementale

Ce qui est remarquable, c’est que seule la dimension environnementale a été retenue, en priorité absolue, comme politique significative et remarquable : « je dois reconnaître que Lille est très développée dans le domaine environnemental » (étudiante polonaise).

Pour eux, la dimension sociale et économique sont en relation avec la protection de l’environnement comme condition de réussite d’une politique de développement durable : « seuls les projets de développement durable rentables pourront obtenir une promotion et assurer leur perennité »

L’offre des transports en commun : métro, tramway, bus, V’Lille, Voitures électriques

Ainsi  95%  plébiscitent  le réseau des transports en commun pour sa facilité d’accessibilité et 81% le tri sélectif des déchets comme mesures significatives de la politique de développement durable de la ville de Lille. Le métro automatique qui relie notamment le centre ville de Lille à l’université, et les connexions faciles entre les différents modes de transport (bus et tramway) via le Pass unique d’une heure,  arrivent en tête de liste avec le vélo en libre service V’Lille que la plupart des étudiants a déjà expérimenté.

La dimension économique du V’Lille est soulignée par tous les usagers de ces vélos. Pour eux, il s’agit d’un moyen de transport « à bas prix », « bon marché », puisque, à condition d’un abonnement annuel de 30 euros, l’usage limité à 30’ est gratuit, et l’usage prolongé reste modique et donc très compétitif. De plus, le V’Lille leur apporte la liberté d’horaire pour les sorties nocturnes ; il leur suffit de trouver une des multiples stations à l’aller et au retour.

Les étudiants se disent très satisfaits de pouvoir bénéficier du maillage serré du réseau des transports en commun dans l’agglomération lilloise, les dispensant ainsi, pour certains, de prendre leur propre voiture. Ne pas utiliser leur voiture, (« je n’utilise pas ma voiture ») est vécu comme un bien être, un confort et une source notable d’économie, ce qui contribue à la représentation de Lille comme ville durable exemplaire.

Le fait que nombre de bus utilisent le gaz naturel comme source d’énergie, et que des voitures électriques en libre service fassent leur apparition,  renforce aussi le paysage écologique de la ville.

Le tri sélectif et le recyclage

La seconde mesure environnementale que retiennent les étudiants, c’est le tri sélectif des déchets avec des poubelles aux couleurs clairement identifiées. C’est une pratique très répandue dans la plupart des pays sensibilisés au développement durable et chaque étudiant se plaît à décrire la panoplie des mesures en vigueur dans leur pays dont notamment la plantation rituelle des arbres (Chine, Pologne, Syrie, Russie), le biocarburant de canne à sucre (Colombie), la construction de pistes cyclables (Corée), l’usage pluriel de l’eau ( Japon, Kazakhstan), le système des bouteilles consignées (Allemagne) ou le paiement des poubelles selon le poids comme à Taïwan, par exemple.

Les étudiants sont aussi très sensibles au recyclage comme processus d’économie des ressources qui procède de la recherche scientifique et participe en outre, du principe de  modernité et de  créativité. Que les bouteilles plastiques, par exemple, soient reconditionnées en vêtements ou couvertures polaires, représentent pour eux symboliquement le cycle du développement dans une durée qui touche à l’infini des transformations possibles, ce qui questionne les modes de consommation.

Les étudiants se disent bien informés de la recherche scientifique sur les énergies nouvelles et renouvelables, mais leur surcoût est souvent évoqué comme un obstacle au développement.

Ils observent aussi que dans certains pays, ce sont les étudiants ayant fait leurs études à l’étranger qui ont importé quelques pratiques de développement durable dont en premier lieu, le tri sélectif,  puis l’économie d’eau.

Propositions des étudiants 

Une enquête commandée par le « Conseil de développement de Lille Métropole auprès des jeunes métropolitains de 15 à 30 ans » (25/11/2011) a montré que 92% des jeunes se sentent bien dans la métropole. Lille est une grande ville universitaire animée par la vie estudiantine, et qui est très attractive pour les étudiants internationaux vu sa situation au carrefour de l’Europe. De plus le choix d’une politique écologique, présente au quotidien, séduit la population jeune. Les propositions pour le Développement durable ne sont donc pas de l’ordre de la critique sévère et de la remise en cause, mais plutôt de l’ordre de l’amélioratif de l’existant en quantité et/ou qualité.

La conscience écologique comme objet d’une formation permanente

Des étudiants proposent d’instaurer une communication plus visible fondée sur l’événementiel pour mieux sensibiliser  et former à l’écologie,  telle une journée  par mois à vivre sans voiture, ou l’instauration d’une fête annuelle de l’écologie comme invitation festive à opter pour un autre mode de vie.

Le besoin de  nature en ville

Lille dispose de deux grands espaces verts  (La Citadelle, le Parc Jean Baptiste Lebas) et d’un parc central plus réduit (Le Parc du petit Quinquin) mais le centre ville lui-même manque de végétalisation, d’où la proposition de planter des arbres sur la place centrale.Par ailleurs, certains étudiants internationaux adhèrent au projet municipal de réintroduire l’eau au centre ville pour redonner à la ville son identité initiale (Lille étant une île au milieu de canaux). Le Développement durable, c’est aussi redonner ses droits à la nature.

Intensification des mesures existantes

Les étudiants internationaux sont non seulement des usagers réguliers des transports en commun par obligation, mais aussi des adeptes convaincus du bien fondé de réduire l’usage des voitures au profit des transports  collectifs. Leurs propositions sont multiples sur ce point. Ils souhaitent que ceux-ci soient encore plus confortables et suggèrent d’accélérer la fréquence des tramways et des bus, d’étendre leur  périmètre jusqu’aux zones éloignées dans  la campagne, d’élargir l’offre horaire dans la nuit permettant ainsi le retour des sorties festives. Les tarifs de ces moyens de transport, bien que réduits pour les étudiants, semblent encore trop élevés  pour le budget de certains d’entre-eux.

Quant à l’usage des voitures, ils prônent le partage par covoiturage et proposent d’en améliorer le dispositif par une meilleure communication sur les disponibilités.

Ils jugent que Lille serait encore plus belle sans voitures au centre-ville, celui-ci étant alors complètement consacré aux piétons en toute sécurité : « rendre la ville aux citadins ».

Le Développement durable comme pratiques citoyennes au quotidien 

Pour les économies d’énergie et contre le gaspillage,  les étudiants proposent la formation aux usages de l’eau et du papier, et ce dès l’enfance. Ils préconisent aussi le respect de la nature par le respect des saisons pour les fruits et légumes, refusant ainsi de cautionner  les transports long courrier à fort coefficient carbone, favorisant de facto les producteurs locaux de proximité.

Refuser les publicités dans sa boîte à lettres, les sacs en plastique dans les magasins, les emballages, et surtout ce qu’ils appellent le « suremballage », trier correctement les déchets, ne pas accentuer la pollution sonore … autant de petits gestes écologiques qui représentent désormais des comportements citoyens.

L’urgence d’une approche participative à Agadir

L’enquête a été menée auprès d’un public d’étudiants marocains inscrits à la faculté des Lettres de l’université d’Agadir. Cette enquête a concerné 20 étudiants (8 en Master1, 10 en Master2 et 4 en Doctorat) inscrits dans la discipline de spécialité Communications des organisations.

Pour répondre à notre question de départ relative aux représentations et à la réception des politiques de développement durable, nous avons eu recours à la fois à un questionnaire et à des entretiens compréhensifs.

90% des étudiants marocains attribuent au Développement Durable une fonction de préservation de l’environnement. Toutefois, il ressort de notre enquête le fait que la politique du Développement Durable souffre de deux grosses lacunes : d’une part, les actions menées dans ce sens sont imposées par les acteurs institutionnels ; d’où un décalage entre les besoins réels des populations citadines et les objectifs visés par ces acteurs. Ainsi, l’approche participative est une revendication essentielle: « le développement durable est avant tout une approche participative où le  citoyen devrait apporter son lot de propositions concernant la gestion de la ville sachant qu’il est le pilier de tout développement ; or les élus locaux prennent des décisions unilatérales ».

D’autre part, ceux qui s’en occupent semblent être des novices dans le domaine du Développement durable. Certains étudiants informateurs réclament à ce propos : « il faut faire appel aux spécialistes du domaine pour mieux traiter cette problématique ».

Ce constat a comme corollaire le témoignage suivant d’un étudiant (Aziz, en Doctorat) qui analyse les effets nocifs d’une politique de développement durable défaillante: « La ville  d’Agadir a connu une croissance démographique et urbaine forte, liée à la politique adoptée par l’Etat, une ville à la fois  touristique et industrielle…une ville avec plusieurs éléments d’attractivités alors que l’aménagement de la ville est fait pour une population limitée à 100.000 habitants, ce qui a provoqué une forte exploitation, épuisement des ressources naturelles, la destruction et la fragmentation des écosystèmes notamment la déforestation… les  problèmes sociaux ».

Les étudiants marocains assignent au Développement Durable trois dimensions :

La dimension psychoaffective 

Les actions de la politique du Développement durable ont un impact important sur le bien être des citoyens et sur la qualité de leur vie personnelle et collective : « il en résulte un sentiment de bien être et de satisfaction par rapport au milieu urbain mais aussi par rapport à la société(…) le citoyen devient de moins en moins individualiste ce qui va consolider son rapport avec les autres personnes vers plus d’harmonie et de solidarité. » (Fatima, étudiante)

Car le Développement durable inscrit l’individu non seulement dans l’esprit de l’intérêt général mais aussi dans le travail social collectif. Il recrée chez lui le sentiment d’appartenance à la communauté et produit en lui une conscience collective altruiste qui peut fonctionner comme barrière symbolique et pratique à toute activité anti-développement préjudiciable à la vie en société et à l’écologie. Le Développement durable institue ainsi un nouveau vivre-ensemble plaçant le bien collectif comme valeur fondatrice du lien social.

Vu la sur-urbanisation qui frappe la ville, l’effet du Développement durable va encore plus loin pour d’autres informateurs parce que l’entretien de l’environnement peut jouer un rôle cathartique : « C’est un exercice de catharsis pour tous les citadins qui sont inéluctablement des frustrés puisqu’ils souffrent de l’enfermement, de ce terrible sentiment d’emprisonnement dans leurs boîtes respectives en bêton. »

La dimension esthétique

Cette dimension renvoie à la beauté du paysage citadin ou urbain où s’harmonisent le souci écologique et le désir urbanistique. C’est cet aspect que soulignent la majorité des informateurs comme le dit assez nettement  Aziz « La propreté et l’hygiène collectives, à titre d’exemple, sont les meilleurs vecteurs de l’espoir. La multiplication des espaces verts donne envie de sortir  et d’aller à la rencontre de l’autre

La dimension citoyenne : 

Pour la plupart des informateurs, le Développement durable assure un lien solidaire avec les générations futures. Celui-ci construit ainsi une pensée citoyenne portée non seulement sur le présent mais aussi soucieuse de l’avenir.

Cette prise de conscience élargie et fondamentale constatée chez les étudiants semble rehausser la mission du Développement durable au niveau d’une entreprise d’envergure dont les principes et les défis s’enracinent dans le présent et les enjeux et orientations se déploient dans l’avenir. C’est ce que résume une étudiante dans ce propos laconique mais significatif:

« Je pense souvent aux générations futures » (Hanane, étudiante Master)

Quelles sont les mesures suggérées par les étudiants marocains ?

Les propositions des étudiants marocains concernent quatre domaines essentiels :

La politique sociale 

Vu l’emplacement et l’attractivité qu’exerce Agadir par sa diversité culturelle, géographique et la qualité de son climat, sa démographie ne cesse d’augmenter. Les informateurs appellent à des mesures sur le plan social notamment la « maîtrise de la démographie », « la lutte contre la pauvreté » et la satisfaction des besoins des populations dans le domaine «  de l’hygiène, surtout les cafés, les snacks, la collecte des ordures ». Par ailleurs, ceux-ci proposent comme solutions : « les microprojets pour les handicapés, l’aide aux artisans, petits pécheurs, vendeurs ambulants… ».

La protection de l’environnement et la gestion des ressources 

Cette demande paraît la plus dominante. Ils exigent en effet, les moyens de « transport en commun » pour réduire le recours à la voiture individuelle qui semble devenir une priorité des Gadiris. Dans ce sens, 61% des étudiants proposent de « pénaliser les véhicules trop polluants ». Par ailleurs, 40,4% réclament, outre la rationalisation des richesses (l’eau et les poissons), la concrétisation des projets relatifs au traitement des déchets de la ville.

La formation du citoyen  

Les politiques liées à ces pratiques ne peuvent apporter un changement effectif et permanent sans une conscientisation du citoyen. Ainsi, l’enquête souligne la nécessité fondamentale de la formation des citoyens dans le domaine du Développement durable. Cette formation leur permettra d’avoir non seulement une vision claire des enjeux du Développement mais aussi des savoir-faire indispensables pour réussir leurs actions sociales.

Approche participative et gouvernance

Conscients du fait que le développement est un processus social et collectif par essence, la majorité des étudiants marocains ayant participé à l’enquête, appellent à une approche participative appliquée aux affaires de la ville dans ce domaine. Selon eux « les élus locaux doivent assumer leurs responsabilités historiques et la confiance des citoyens ».

C’est en communiquant avec la population sur ses attentes et ses problèmes que le développement de la ville peut apporter les résultats escomptés.

Conclusion

Le Développement durable, d’un concept abstrait qui semblait relever essentiellement des choix des politiques institutionnelles, est devenu progressivement un art de vivre au quotidien qui ancre ses usagers dans la modernité, comme le définit une étudiante espagnole de Lille3 :  « le développement durable fait partie d’une philosophie de vie, d’une conscience individuelle et collective avec laquelle on contribue à la conservation de l’environnement par le biais de petits gestes au quotidien ».

Désormais, le Développement durable, tout en gardant les dimensions environnementale, économique et sociale, en contrepoint de la grande industrie, de la grande distribution, de l’agriculture industrielle… a intégré l’écosystème de l’innovation permanente accompagnée de valeurs citoyennes où la nature est préservée et la dimension de l’homme respectée. Le Développement durable est ainsi une éthique, une philosophie de vie, une pratique, un parti pris d’une gouvernance  démocratique fondée sur la collaboration participative des citoyens. Tous les étudiants enquêtés disent avoir conscience de l’importance du Développement durable dans ses dimensions plurielles, pour leur propre avenir. Et même si certains éprouvent le besoin d’affirmer qu’ils ne veulent ni s’engager ni s’impliquer dans un mouvement écologique, leur adhésion aux pratiques est immédiate et leurs critiques portent essentiellement sur un manque quantitatif : pas assez de poubelles, pas assez de parcs urbains,  pas assez d’informations et de formation, pas assez  de transports en commun dans les campagnes, pas assez de parcs à vélos … On remarque toutefois que la notion de contrôle et d’évaluation des mesures de développement durable, dans une démarche qualité,  n’est jamais évoquée.

L’enquête menée à Agadir révèle la même prise de conscience de la portée essentielle du Développement durable et son intégration progressive dans l’habitus et les discours officiels. Toutefois, la majorité des étudiants marocains déplorent l’absence d’une approche participative qui invite le citoyen à s’impliquer dans ce projet communautaire. Par ailleurs, si le Développement durable semble devenir une nécessité pour bien vivre le présent et mieux penser l’avenir, toutefois, la politique actuelle de gestion de l’espace urbain paraît davantage tournée vers le béton armé que vers les espaces verts.

Adopter la posture écologique participe de la représentation identitaire de la jeunesse, de la modernité et d’une certaine confiance en un avenir à la dimension de l’homme inscrit dans un cycle naturel vertueux. Pour les étudiants, la conscience du Développement durable appartient au répertoire identitaire.

Notes   [ + ]

1. La présentation de ces projets qui figurent dans la Charte Nationale de Développement Durable se trouve en Annexes de cet article.
2. L’économiste, N° 1773 du 21/05/2004


Références bibliographiques

Pour citer cette article

et , "Représentations et réception des politiques de développement durable en milieu urbain auprès d’un public étudiant au Maroc et en France", REFSICOM [en ligne], VARIA, mis en ligne le 27 octobre 2016, consulté le 24 November 2017. URL: http://www.refsicom.org/123