Révolution, politique et TIC : quel rapport ?

Résumés

Deux événements majeurs ont marqué le début de l’année 2011. Les révolutions tunisienne et égyptienne qui viennent mettre fin à des années de dictature et de pouvoir absolu. Deux régimes autoritaires se sont retrouvés face à une vague de manifestations sans précédent. L’acteur principal des deux révolutions est la jeunesse des deux pays. L’élément crucial qui a uni les deux mouvements est sans aucun doute le rôle des moyens de communication dans le déroulement des événements. Facebook, Twiter, Youtube et les différents moyens de communication ont joué un vrai rôle face au silence des médias nationaux classiques manipulés par le pouvoir en place. Khémaïs Chammari, co-fondateur de la fondation Euro Med de soutien aux défenseurs des droits de l’homme (FEMDH) et ancien vice-président de la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l’Homme) résume la situation en Tunisie : « Il aura fallu 29 jours de mobilisation populaire pour qu'une des dictatures policières les plus solidement installées s'effondre. Ben Ali, régnant sur la Tunisie depuis 23 ans, terminait son règne dans le sang. Ce qui n'était au départ qu'une mobilisation des jeunes des villes oubliées des provinces de Tunisie, après le suicide d'un jeune chômeur, va se transformer en lame de fond, mettant en mouvement un peuple tenu jusque-là dans le silence. La répression sanglante menée par une police dressée par le pouvoir pour museler toute velléité de contestation va finir de creuser le fossé qui séparait le clan Ben Ali du peuple tunisien. Jeunes, ouvriers, paysans pauvres, jeunes diplômés déclassés des villes, avec au premier rang les femmes, vont bientôt prendre la parole, dans la rue et par le biais des réseaux sociaux d'Internet, donnant voix à tout un pays ».

Texte intégral
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Introduction

En Tunisie tous les éléments de la contestation étaient présents depuis les années 1990: un régime autoritaire, la corruption des responsables, un sentiment d’injustice, des bavures policières, le silence des médias et le harcèlement subi par les opposants… Le seul élément nouveau a été le grand nombre de Tunisiens inscrits sur les réseaux sociaux, notamment Facebook, qui compte plus de deux millions d’usagers. Avec un téléphone portable 3 G et quelques clics sur l’ordinateur, le monde entier a pu voir en direct un régime policier agir. Quelques jours après l’immolation par le feu du jeune marchand ambulant de Sidi Bouzid (Mohamed Bouazizi), la Tunisie entière s’est rebellée face au dictateur et le monde arabe face à la dictature. Et c’est grâce aux nouveaux moyens de communication que les populations arabes ont enfin  trouvé un outil de contestation fiable et efficace à l’abri des matraques de la police. C’est la jeunesse « Facebook » qui a changé la donne. Les jeunes qui boudaient auparavant la politique, représentent aujourd’hui un acteur clé dans les changements des sociétés.

Fethi Benslama, dans son livre « Soudain la révolution », parle de l’effet surprise de ces événements qui ont bouleversé la région :

« Soudain, le peuple tunisien s’est soulevé! Nul n’avait prévu cet événement qui a donné le signal de révoltes populaires et de renversements de régimes tyranniques dans un monde arabe que l’on disait le plus souvent sans aspiration à la liberté. Pourquoi ce peuple, réputé pour sa modération, a-t-il inventé la première révolution du XXIe siècle? Quelles en ont été les causes profondes, au-delà des explications socio-économiques, insuffisantes pour penser ce moment où des femmes et des hommes se sont levés ensemble pour s’émanciper? »

Au moyen des nouvelles technologies, les manifestants ont pu s’organiser sur une échelle nationale voire internationale. Le pouvoir a manipulé les médias classiques (radios, télévisions, presse écrite et sites Internet), mais il n’a pas pris en compte l’arrivée des réseaux sociaux utilisés par les plus jeunes. Or en Tunisie, et ce jusqu’à la révolution, la jeunesse ne faisait pas peur au régime. N’ayant rien à voir avec la politique, elle a été marginalisée. Les préoccupations des jeunes se limitaient semble-t-il aux matchs de foot, aux chanteurs populaires et aux échanges de messages sur Facebook.  Face à une jeunesse qu’elle pensait dépolitisée, le régime en place s’est retrouvé dépassé par les événements.

TIC et démocratisation de l’information : un long processus

Les médias :

Le rôle des médias dans le déroulement de la révolution tunisienne a été déterminant. Les  images diffusées dans les médias ont eu un effet incroyable sur les manifestants. Des images prises par différents moyens : téléphone portable, caméra… ont fait le tour du monde pour montrer l’acharnement de la police face aux jeunes. Sans ces images qui circulaient sur le Net, la révolution n’aurait jamais vu le jour, et la police aurait continué à réprimer les manifestations dans le sang comme elle le faisait depuis des années. C’est cette combinaison entre médias et TIC qui a donné une traçabilité à ces images et par la suite permis une diffusion très large dans les médias du monde entier, profitant de la mondialisation médiatique et du réseau Internet. Après le 14 janvier 2011, jour du départ de Ben Ali, les images « de l’avant révolution » ont marqué à jamais la mémoire collective. Le paysage médiatique de l’après révolution va jouer un rôle pour mémoriser cet événement : des documentaires, des films et des chansons auront tous besoin de ces archives de photos et de vidéos tournées durant les émeutes pour rédiger une nouvelle page de l’histoire d’un peuple.

Les enjeux des TIC en Tunisie :

Depuis plusieurs années, les TIC sont omniprésentes dans tous les secteurs d’activité. Dans les pays industrialisés, la présence de l’Internet n’a pas posé de problèmes et les pouvoirs publics ont misé sur cette nouvelle technologie pour réaliser un  changement radical dans la société. On est passé désormais de la société industrielle à la société de l’information. Ce changement a été suivi par un dispositif législatif, éducatif et politique pour assurer une intégration réussie des nouvelles technologies de l’information et de la communication.  En revanche dans les pays en développement, l’arrivée des TIC s’est accompagnée d’un dispositif policier, de contrôle et de censure. En effet, si certains pays ont adopté une politique d’ouverture pour encourager le développement des nouvelles technologies, ils ont bloqué tous les processus de démocratisation de la société qui pouvaient l’accompagner. Les gouvernements dirigés par des dictateurs, notamment dans le monde arabe, ont gardé le secteur de l’Internet sous très haute surveillance. Les partis politiques étaient sous contrôle, les ONG harcelées et les opposants emprisonnés.

Kofi Anan, l’ancien secrétaire de l’ONU a affirmé en 1997 lors de l’ouverture de la conférence « Global Knowlodge » de Toronto, que « les récents développements que connaît la technologie de l’information et de la communication sont révolutionnaires. L’information et la connaissance sont en train d’augmenter en quantité et en termes d’accessibilité » et il a ajouté que « les décideurs auront à leurs disposition de nouveaux moyens de développement ». Son message était clair, mais certains régimes n’ont développé que leurs stratégies de répression et de censure.

En l’absence des urnes, la jeunesse tunisienne a trouvé dans les réseaux sociaux un espace d’expression. Il s’agit d’un long processus de démocratisation qui a démarré plusieurs années auparavant. Depuis le sommet mondial sur la société de l’information de Tunis en 2005, les ONG ont tiré la sonnette d’alarme sur la situation dans le pays. « Aucun progrès constaté pour les droits de l’homme au SMIS », affirmait Mokhtar Trifi, opposant et militant des droits de l’homme. Le sommet qui avait pour but principal de promouvoir l’accès aux nouvelles technologies de l’information et de la communication dans les pays en développement, se trouvait confronté à une censure visant la marginalisation des opposants et l’interdiction de tout acte de protestation. Aucun contre sommet n’a été autorisé, fait rare dans les sommets internationaux. Même en Chine en 1995, en marge du sommet mondial sur les femmes, le gouvernement a autorisé un contre sommet. Officiellement le sommet de Tunis a atteint ses objectifs, mais en réalité l’ONU  a découvert le vrai visage du régime de Ben Ali. En effet, les ONG se sont rendu compte que le pouvoir de Ben Ali était capable de tout faire pour réprimer ses opposants.

Depuis 1999, des écrivains français comme Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi, ont alerté l’opinion publique et le pouvoir en France sur la situation des droits de l’Homme en Tunisie. Dans leur livre publié chez La Découverte, intitulé « notre ami Ben Ali »,  les deux auteurs racontent, preuve à l’appui, le vrai visage de « l’ami de la France » :

  « Zine el Abidine Ben Ali est un cas. Au pouvoir de 1987, le président tunisien a peu à peu transformé la paisible Tunisie en une immense caserne. Les opposants y ont été systématiquement persécutés, souvent torturés, avant d’être jugés dans des parodies de procès. Comment la France a-t-elle pu tolérer à deux heures d’avion un régime aussi obscurantiste ? », S’interrogent les deux auteurs, journalistes de profession.

Depuis cette date, la donne a changé. Le régime qui était présenté depuis plusieurs années comme synonyme de la réussite économique et sociale se révélait en réalité une dictature. Les opposants, de plus en plus nombreux, et des sympathisants du monde entier étaient désormais engagés pour évoquer la situation des droits de l’homme en Tunisie. Dans les institutions internationales (ONU) ou régionales (UE), l’opposition tunisienne a renforcé ses efforts mais en vain.

La censure face à Internet : le cas de la Tunisie sous Ben Ali

Le contexte tunisien et les médias :

En quelques années, le tissu social de la Tunisie a connu un changement très important : une population très jeune (plus de 50% de la population a moins de 30 ans selon le recensement de 2007), un niveau d’éducation élevé (2 millions d’élèves, 370000 étudiants) ce qui représente 20% d’une population de 10 millions d’habitants) et une ouverture sur le monde avec le développement des technologies de l’information et de la communication dans le pays. Un autre élément très important est la présence d’un grand nombre de Tunisiens en France et en Europe en général. Cette population d’immigrés, en contact étroit avec le pays, a contribué à un transfert de notions démocratiques et politiques. Cette  reconfiguration de la société n’a pas été suivie par un changement au niveau politique et médiatique.

Depuis l’arrivée de Ben Ali au pouvoir en 1987, les médias locaux, qui sont publics ou dirigés par des proches du pouvoir, ont poursuivi la diffusion des discours de propagande et de promotion du pouvoir. De la rédaction d’un article jusqu’à sa diffusion, toute la chaîne était au service du président. Mais les acteurs de l’information se sont trouvés confrontés à un nouveau lectorat, informé par plusieurs sources et plus proches de ses motivations et de ses intérêts personnels. Les réseaux sociaux ont été dans ce cadre un concurrent sérieux aux journalistes. Ces derniers se trouvent désormais menacés dans leur existence s’ils ne s’adaptent pas aux TIC, s’ils ne modernisent pas leurs tâches et s’ils ne redéfinissent pas leur rôle. La matière première qui est l’information est aujourd’hui à la portée de tous par Facebook, Tweeter, les journaux gratuits, les blogs… Il faudrait donc un service à valeur ajoutée dans le traitement de l’information, une nouvelle façon de la présenter et de nouveaux services innovants qui l’accompagnent.

Dans ce contexte, la révolution tunisienne vient de montrer que l’Internet, qui a touché tous les secteurs de l’économie et de la culture, est capable de contribuer à changer un régime politique en place depuis 23 ans. Dans la situation médiatique  tunisienne  marquée par la censure et le contrôle des médias – notamment des journalistes – où les libertés individuelles sont réprimées, Internet est devenue la seule et unique voie d’apparition. Certes, le régime de Ben Ali avait mis en place une police spéciale et bien formée pour filtrer Internet mais la mission a échoué et les internautes ont pu contourner les obstacles techniques. Durant un mois de révoltes, le monde entier a vu en direct sur les écrans de télé des images qui racontent les événements et des commentaires provenant de toutes les régions du pays. En l’absence de journalistes professionnels sur le terrain, des dizaines d’internautes ont joué le rôle de la presse avec simplicité mais beaucoup d’efficacité.

Certes, le pouvoir tunisien avait encouragé la présence d’Internet dans le pays parce que l’enjeu financier était énorme. Tous les acteurs du secteur étaient des proches de Ben Ali1 sa fille Cyrine Ben Ali épouse  Mabrouk possédant le premier .... Cependant, le régime n’a pas assumé et compris l’esprit libertaire et démocratique qui accompagne le web, et cela s’est révélé fatal.

 

Le déroulement des événements montre en effet le rôle crucial de l’Internet pour libérer un peuple et démocratiser l’accès à l’information.

Ammar 404 : l’ennemi numéro 1 d’Internet :

La censure d’Internet en Tunisie est connue sous le fameux pseudonyme « Ammar 404 », qui signifie « erreurs 404 not found ». C’est le ministère de l’intérieur qui prenait en charge cette mission en collaboration avec le ministère de la communication. L’ATI (Agence Tunisienne d’Internet), fournisseur principal d’accès, collaborait étroitement avec les services de police pour bloquer les sites de l’opposition et les blogs des activistes. La censure a touché également les médias étrangers : des journaux comme Le Monde (édition du 23 février 2007), 20 minutes, Libération (26 février), le Nouvel Observateur (8 et 21 février 2007), ou certains sites comme Rue89, étaient interdits. Les sites de partage ont fait aussi l’objet d’un contrôle total. Dailymotion et Youtube étaient souvent bloqués. Le pouvoir a fait appel à des hakers professionnels pour détruire des sites d’activistes comme Nawaat.org ou Alhiwar.net.

Les cybercafés, qui ont eu un grand succès dans le pays et qui permettaient l’accès à Internet à un prix abordable (0.5 centimes d’euros l’heure de connexion), furent obligés de fournir à la police la listes des clients et d’avertir les autorités s’il y avait un usage suspect de sites d’opposition ou d’islamistes. En plus des techniciens qui s’occupaient des tâches techniques de la censure, les proches du pouvoir défendaient avec fierté les bienfaits de « Ammar 404 ». Ils s’affichaient sur la Toile avec leurs vrais noms et références en affirmant que « ce concept ‟made in Tunisia” a beaucoup fait parler de lui tant l’idée était géniale et la cause noble.  Pour exemple, un chef d’entreprise y faisait référence sur son site Internet, en comparant la censure d’Internet aux organismes de régulation comme la Banque Centrale ou l’autorité de régulation du marché financier2 www.espacemanger.com.

Pour les plumes du pouvoir la censure avait pour but « de rendre Internet conforme à la morale et éviter des textes et des vidéos que nul ne voulait lire ou voir ». Certains3 Extraits d’un article de directeur du site www.espacemanager.com publié ... pensaient même que « l’ange gardien des internautes tunisiens devra penser sérieusement à sévir davantage afin de venir en aide à des Tunisiens immatures, sur le point de sombrer dans la folie » pour vivre « tranquillement loin de cette espèce de manipulateur qu’est Internet ».

Une guerre était menée à deux niveaux pour intimider les opposants et étouffer les contestataires.

Réseaux sociaux et démocratie

Le cas de Facebook en Tunisie

Facebook est né dans les rangs d’une université américaine. Son concepteur, Mark Zukerberg, un jeune étudiant d’une vingtaine d’années à l’époque du lancement du site, voulait créer un réseau de communication à grande échelle entre les étudiants de Harvard. Ce n’est donc ni un homme d’affaires ni une grande firme d’informatique qui a mis en place ce réseau. En quelques années d’existence, en 2011 et selon les chiffres de Médiamétrie, il est devenu le troisième site le plus visité au monde après Google (900 millions d’usagers) et Microsoft (800 millions).

Il a dépassé le géant américain Yahoo, qui se classe quatrième avec 600 millions d’usagers. Il est né d’un besoin réel de communication et d’ouverture. Depuis sa création, plus de 687 millions d’internautes se sont inscrits dans le monde et plus d’un Tunisien sur quatre possède un compte sur Facebook. Il y avait donc un potentiel de communication, un gisement énorme pour activer le lien social et favoriser le contact virtuel entre les membres d’une société, loin des obstacles d’ordre politique. La nature de ce réseau comme espace de communication le protège de toutes sortes de préjugés et de contraintes classiques.

Le rôle des  jeunes

La police de Ben Ali s’est invitée dans les forums de discussion pour défendre le régime. L’exemple suivant montre la méthode suivie.

Le pseudonyme « deltete » répond à l’appel à manifestation lancé sur le réseau par des collégiens le 2 janvier 2011. Le message a un contenu tout à fait différent des autres commentaires :

« Ils ne sont pas des lycéens mais des casseurs. Ces derniers brûlent les écoles et lycées et agressent les enseignants. Le chômage touche tout le monde. La Tunisie préfère avoir des chômeurs diplômés que des chômeurs incultes. Les autres pays préfèrent eux fermer les universités et réduire les taux de réussite au bac. En Tunisie presque chaque village a une université : le pays est passé de 12 000 étudiants à 350 000 étudiants dont 60% de filles ».

Il est clair que le message est orchestré dans les locaux du ministère de l’intérieur. En effet, les statistiques données et les slogans absurdes sont l’œuvre d’un organisme officiel habitué à défendre le régime par tous les moyens : « pas des lycéens mais des casseurs », « brulent les écoles », « le chômage touche tout le monde ».

Après les avocats et les chômeurs diplômés, les collégiens qui étaient jusqu’au 2 janvier en vacances ont appelé à manifester. L’appel a été relié par plus de 11.000 jeunes en quelques heures. Le signe d’un « ras-le-bol » général selon l’opposante Radia Nasraoui. Ce nouveau mouvement était symbolique ; les slogans des manifestants ont dès lors changé radicalement : de simples revendications sociales à une vraie colère politique. Le mot « révolution » a glissé pour la première fois dans les messages postés sur Facebook. Et les manifestants ont crié « Ben Ali dégage ». Chose faite quelque jour plus tard, le 14 janvier 2011.

La contestation des jeunes tunisiens a eu lieu dans la rue, mais elle a été vite réprimée par la police. Le gouvernement avait décidé  le 26 décembre 2010 l’arrêt des cours pour une période indéterminée. En effet, les manifestations avaient débuté dans les établissements scolaires. Lycéens et étudiants se réunissaient pour manifester dans les rues des villes. Ces jeunes, éduqués, déterminés et engagés n’ont pas hésité à se confronter à la police. Et cela représentait une situation inédite dans le paysage sociopolitique tunisien car depuis l’arrivée de Ben Ali au pouvoir le 7 novembre 1987, la jeunesse avait toujours été à la marge de la vie politique.

Dans son livre consacré à la révolution tunisienne, qui se base sur des témoignages réels de jeunes révolutionnaires pendant la période décisive entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, Olivier Piot résume la situation en indiquant:

« Le caractère lucide et inflexible de cette détermination ne peut être compris sans revenir aux grandes étapes du mouvement qui a débuté le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid et dans sa région. D’une indignation locale et collective est née, au coeur des régions pauvres et bafouées de la Tunisie profonde, une puissante fronde sociale. Puis, de cette révolte sociale, spontanée et tenace, sortie des entrailles mêmes d’un pays cadenassé depuis des décennies, a émergé la contestation politique d’un peuple dans toutes les composantes de ses classes sociales. Une contestation si massive, si unanimement partagée, qu’elle a conduit à son paroxysme »

Les jeunes ont trouvé sur Facebook un espace de communication pour échanger les informations liées aux manifestations. Les photos prises par des téléphones portables ont fait le tour du monde. En l’absence de journalistes sur le terrain, les  médias étrangers ont utilisé ces images amateurs pour couvrir les événements. La mobilisation a donc pris une forme circulaire : elle a commencé sur les réseaux pour rassembler les manifestants, puis les jeunes sont descendus dans la rue pour exprimer leur mécontentement. Et c’est encore sur Facebook que les informations qui décrivaient les événements de la journée étaient diffusées. Facebook a donc été au cœur des événements. C’est le seul média qui a échappé à la censure des autorités.

 « Sayeb Salah »

Ce slogan a fait le tour de la Toile pour protester contre la censure d’Internet. Le mouvement a été suivi par un grand nombre d’internautes notamment les jeunes. Et des

sympathisants du monde entier ont exprimé leur soutien en développant des moyens techniques pour contourner ce blocus à travers des proxy. C’est le patron de Facebook en personne qui a dénoncé la censure de son réseau en Tunisie. Joe Sullivan, responsable de la sécurité de la firme américaine, affirmait dans les colonnes de the Atlantic, qu’il y avait un vrai système de censure du web mis en place par Ben Ali, au moyen d’un dispositif qui visait le vol des mots de passe des comptes des Tunisiens.

Le patron de Facebook est intervenu pour soutenir les manifestants tunisiens censurés par la police. Les rapports des défenseurs des droits de l’homme et de bloggeurs venant de Tunis étaient accablants. Le jour de Noël, les pages des manifestants furent piratées, et c’est encore « Ammar 404 » qui étouffait les jeunes tunisiens. Malgré l’efficacité des services de sécurité de Facebook, les techniciens n’avaient pu résoudre le problème. Il fallut du temps et des investigations poussées pour résoudre l’énigme et en trouver l’origine : la police avait tout simplement volé les mots de passe des comptes utilisateur.

Les événements ont commencé mi décembre 2010 dans une ville pauvre du centre de la Tunisie où la paupérisation des jeunes et le chômage ont créé une sorte de solidarité entre la population. Le taux élevé du chômage des cadres et l’éducation ont été cruciaux pour réaliser un changement dans les mentalités. Ces villes pauvres étaient depuis des décennies abandonnées par la politique économique du gouvernement dont les investissements étaient destinés à la capitale et aux grandes villes côtières. Leur seul privilège : quelques visites de ministres la veille des élections pour l’hommage au  Président… L’évolution de la société n’a pas été prise en compte par le pouvoir de Carthage. À peine les élections de 2009 terminées, que l’entourage de Ben Ali commençait sa promotion pour 2014 : des affiches partout dans les villes, des sites Internet pour l’occasion et des campagnes médiatiques dans la presse locale et même à l’étranger pour demander au président d’« achever le processus et se présenter aux élections de 2014 ». Ce geste a été considéré par la jeunesse tunisienne comme une insulte. La population a enfin pris conscience que le pouvoir cherchait uniquement à assurer sa propre succession.

La révolution

Facebook s’est révélé jouer un rôle moteur dans la propagation de la dissidence face à un pouvoir dépassé par les événements. Les photos et les vidéos diffusées sur le réseau montrent une police perturbée, qui tire dans tous les sens à balles réelles sur des jeunes non armés. Les douilles des balles croisent les flashes des téléphones portables pour montrer la brutalité du régime.

De Tunisie est parti le printemps des peuples arabes. En quelques jours, sous l’impulsion de la jeunesse, et par la médiation d’Internet, les Tunisiens ont renversé une dictature qui, la veille encore, semblait inébranlable. En janvier 2010, à peine deux semaines après le début des révoltes, des centaines de milliers de Tunisiens étaient désormais connectés plusieurs heures par jour pour s’informer et échanger des informations. Les responsables de Facebook ont bien remarqué « l’explosion de l’activité du réseau dans le pays ». Cela s’est avéré phénoménal : dans un petit pays de 10 millions d’habitants, le temps de connexion a été doublé en quelques jours.

La révolution tunisienne vient de prouver le potentiel des nouvelles technologies de l’information et de la communication pour la démocratisation d’une société. C’est une révolution virtuelle, menée par une jeunesse éduquée qui maîtrise Internet. L’espace public qui était durant des décennies fermé, est remplacé par un espace virtuel et ouvert difficile à contrôler. Même après le départ de Ben Ali, les jeunes continuent toujours  au moyen de Facebook à communiquer pour protéger leur révolution. Le fameux mot « Dégage » prononcé le 14 janvier, le jour de la fuite de Ben Ali et qui a fait le tour des blogs et des réseaux sociaux, est devenu un symbole face à tous les corrompus et les anciens du régime déchu. En

attendant de s’exprimer dans les urnes, la jeunesse s’exprime désormais en ligne et sur le réseau. C’est la naissance de « la politique virtuelle » qui permet aux citoyens de s’exprimer et d’échanger leur vision de la politique.

Conclusion

Le 24 octobre 2009, dans un entretien avec un journaliste du site Médiapart, Moncef Marzouki, actuel président de la  Tunisie, le premier élu démocratiquement depuis l’indépendance, confiait au journal une confidence « étrange », mais qui a trouvé sa légitimité deux années plus tard (le 14 janvier 2011). L’ancien défenseur des droits de l’Homme et le plus célèbre des opposants au régime de Ben Ali n’a pas mâché ses mots :

« Je ne fais pas partie de l’opposition, mais de la résistance. La révolution arabe est en cours. Les Français ne se rendent pas compte que, dans dix ans, les forces qui prendront le pouvoir dans le monde arabe n’auront rien à voir avec ces mafieux. C’est vrai qu’on a l’impression que le monde arabe s’enfonce dans une crise sans fin, mais c’est ne voir que la moitié vide du verre. »

Grâce au TIC, des jeunes tunisiens ont eu le reflexe et le courage de filmer des manifestations réprimées par la police. Certes, des témoins peuvent raconter l’Histoire, mais l’image, comme trace d’un événement historique, ne se réalise qu’une seule fois : au moment des faits. Ce sont les mêmes médias qui ont servi un régime autoritaire durant des années, avec des images de propagande, qui ont participé avec la même efficacité à sa chute brutale. La relation entre Internet, jeunes et médias est dans ce contexte la meilleure façon d’expression.  En 2008, la Tunisie avait connu des événements similaires qui avaient été réprimés dans le sang, mais faute d’outils de communication, toutes les informations avaient été démenties par le régime. Personne n’avait pu prouver la violence policière. Les quelques journalistes présents sur place ont été mis en prison et leur matériel confisqué. En 2011, la donne a changé, Facebook a permis de montrer la brutalité du régime et contribué à hâter sa fin.

Mais la question que se posent  tous les tunisiens aujourd’hui est la suivante : quel est l’avenir de cette révolution après les premières élections démocratiques dans le pays ?

J’ai trouvé la réponse dans cet extrait d’Olivier Piot, grand reporter, dans son essai intitulé « la révolution tunisienne », publié en 2011. L’auteur indique que « Depuis la fuite en Arabie Saoudite de l’ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, le 14 janvier 2011, les premiers actes de la révolution tunisienne sont encore hésitants et fragiles. Mais derrière l’apparent chaos, le nouvel exécutif  tunisien a fixé un cap important : la transition vers la démocratie ».

Références   [ + ]
  • 1.
  • sa fille Cyrine Ben Ali épouse  Mabrouk possédant le premier fournisseur d’accès Internet et une radio privée (chems fm), son gendre Sakr el Matri,  détenant le plus grand groupe de presse privé du pays par une OPA douteuse, en ayant forcé les héritiers de Dar Assabah à céder leurs parts de l’entreprise familiale et une radio privée (radio Zitouna))
  • 2.
  • www.espacemanger.com
  • 3.
  • Extraits d’un article de directeur du site www.espacemanager.com publié début Janvier sur le site.


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Pour citer cet article

, "Révolution, politique et TIC : quel rapport ?", REFSICOM [en ligne], 01 | 2016, mis en ligne le 28 octobre 2016, consulté le Sunday 17 November 2019. URL: http://www.refsicom.org/109


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